« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Espagne : les petits éditeurs résistent à la crise

Bureau de María Bohigas au siège des éditions Club Editor

Bureau de María Bohigas au siège des éditions Club Editor

Barcelone est la capitale mondiale de l’édition en castillan et en catalan. Depuis le début de la crise, beaucoup d’entreprises d’éditions ont souffert, certaines ont été rachetées, d’autres ont disparu. Pourtant les  petites maisons d’édition espagnoles se maintiennent sur le marché et mieux encore, augmentent leur production de nouveaux  ouvrages. Rencontre avec les indépendants de l’édition.

La crise économique a fait chuter les ventes de 31% du marché du livre en Espagne depuis 2008 : cette année-là, le secteur facturait 3.185 milliards d’euros. En 2014, le marché stabilisait son chiffre de vente avec un milliard de recette en moins. Sur cette période, de nombreuses maisons éditoriales de taille moyenne ont été absorbées par des grandes maisons comme Planeta (sixième entreprise mondiale) qui a racheté nombre de ses concurrents comme Tusquets. Carmen Balcells, l’éditrice la plus reconnue du monde castillan avait alors déclaré : « les petites maisons d’édition sont comme les champignons : il en pousse beaucoup mais ils sont de saison ». Malgré cela, les petites maisons éditoriales se sont développées, s’adaptant au contexte difficile. Plus flexibles que les grands mastodontes de l’édition, moins dépendantes des grands tirages, elles ont su proposer une offre variée et plus originale sans  mettre en péril leur fonctionnement.

 « Ce n’est pas l’espèce la plus puissante qui survit mais celle qui s’adapte le mieux au changement », Darwin

Spécialiser sa production 

Icaria, qui tient son nom de l’île où se serait développé un socialisme utopique,  édite depuis 1975 des essais politiques dans le but de diffuser des idées, des thèses jusque là interdites par le régime de Franco.

« La passion est essentielle dans notre métier, notamment pour éditer un peu plus d’essais politiques car ce n’est pas le secteur où les ventes sont les plus satisfaisantes ; et tu diffuses un certain nombre d’idées qui sont souvent critiques. »

Chez Icaria on reconnait que la crise affecte moins ce type de production car les essais redeviennent populaires en Espagne. Mais la situation n’est pas idéale : « Selon nous, le fait que certaines maisons d’édition aient été rachetées par des grands groupes a contribué à faire baisser la qualité des livres qu’ils produisent aujourd’hui. De ce fait, les grands groupes essayent de travailler des thématiques que nous travaillons depuis notre création. Cela fait baisser le niveau de pensée critique et de l’essai en général. Ils travaillent les livres d’une manière très commerciale. »

Le monde de l’édition est aussi histoire de réseaux et Icaria a su s’appuyer sur de solides alliés. « Sans une communauté, sans un réseau, nous ne serions pas l’éditeur que nous sommes. Dans la culture, le réseau est très important. Cela peut-être coopératif, nous avons une très bonne relation avec les librairies, les collectifs, les organisations politiques, le monde associatif. Privilégier les circuits courts est aussi une manière pour y arriver. Nous sommes d’ailleurs partenaires avec d’autres éditions politiques de la librairie de « contrebande ».

 

Créer un monde à part entière

Certaines maisons d’édition, comme Minuscula, crée en 1999, ont pour objectif d’éditer des auteurs sans recourir aux « promotions stridentes », l’objectif étant de faire découvrir l’œuvre avant l’auteur. Soucieuse de la qualité de ses contenus, Minuscula traduit un certain nombre d’auteurs et propose différentes collections qui traitent de lieux, de paysages narrés sous toutes les formes. Lorsqu’on aborde le contexte économique, Valeria Bergali, fondatrice de la maison, est sereine.  “Il est pour nous plus facile de nous adapter : un grand groupe est obligé d’ouvrir ses portes chaque jour et doit donc dépenser des sous ; pour nous c’est différent nous ne sommes que deux. De fait, travailler avec peu de moyens est quelque chose que nous connaissons bien donc cela nous a peu coûté de nous adapter à la crise », nous confie-t-elle.

« J’ai travaillé sept ans toute seule, à faire tout le nécessaire, lire les livres, corriger,  le catalogue, le projet éditorial. Il était important de faire un projet de collection différente pour que Minuscula soit un monde à part entière. Pour que le lecteur puisse nous reconnaitre et nous suivre ». Un acharnement qui permet aujourd’hui à l’équipe de vivre de leur passion. « Il est sûr que l’on ne va pas être riche en faisant cela mais cela ne veut pas dire pour autant que l’on ne peut pas produire ce que l’on souhaite sans en tirer un certain bénéfice qui est essentiel ».

 

Une vocation, plus qu’un métier

Maria Bohigas Sales, petite-fille de l’écrivain catalan Joan Sales a racheté la maison d’édition Club editor qu’avait fondée son grand-père au groupe Planeta. Si elle reconnaît aussi la nécessaire rentabilité de son activité, elle est aussi emblématique, par son parcours, de la vocation essentielle à tous projet éditorial. Et c’est un fait : il reste, en Espagne comme ailleurs, des niches de lecteurs prêts à suivre ceux qui osent, même seul, se lancer dans l’aventure de l’édition. « C’est un choix de vie, une rupture avec les conventions sociales » nous dit-elle. Pour Maria Bohigas, cela n’a rien à voir avec un quelconque romantisme ou une noble philanthropie, mais il s’agit plutôt « d’une question sur ce que signifie travailler.»

Thomas Durand
Journaliste en formation à Barcelone après des études en sciences politiques. Spécialisé dans l’étude des mouvements sociaux et politiques.

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