Adeline : sur la ZAD, dans ma caravane

Adeline et son accordéon © Baptiste Duclos

Adeline et son accordéon © Baptiste Duclos

Faces de ZAD #5

Adeline est un p’tit bout de femme de 27 ans, dont les cheveux noirs ondoyants rebondissent sur ses joues d’enfant. Installée sur la ZAD depuis plusieurs mois maintenant – et tant pis si cela ne plaît pas à ses parents –, elle dort dans une minuscule caravane, stationnée sur la ferme des Cent noms, quelque part entre le poulailler et la cabane en construction. Un beau jour – ou peut-être une nuit –, elle a décidé d’ajourner sa virée en Amérique du Sud, pour rejoindre les opposants au projet d’Aéroport du Grand Ouest (AGO). Observant, de ses yeux bruns, un hélicoptère s’envoler au loin, elle revient sur sa vie, ses amours, ses combats…

Avant d’arriver sur la ZAD, j’avais le projet, en accord avec mon patron, de partir quelques temps en vadrouille en Amérique du Sud. Et puis, finalement, je me suis retrouvée sur la ZAD. Je suis arrivée ici, comme le reste du collectif [les Cent Noms, ndlr], avec la manif de réoccupation. C’était la première fois que je venais à Notre-Dame-des-Landes, même si, avec des potes, j’en parlais beaucoup, je suivais tous les projets qui se montaient sur la zone. La décision n’a pas été évidente. Je ne savais pas comment aborder le lieu, comment venir sans être une touriste non plus. En même temps, j’étais curieuse. La manif de réoccupation a été un prétexte. Il y avait plein de monde, plein de chantiers en cours… J’ai pu m’insérer facilement sur la ZAD, rencontrer des gens sur les chantiers et comprendre le fonctionnement de la zone.

« J’avais besoin d’une bulle… Je me suis achetée une caravane »

A La Châtaigne, j’ai appris à connaître les autres [membres de la ferme, ndlr]. Comme on avait des valeurs, des façons de faire et des envies communes, on a décidé de faire quelque chose de collectif. En décembre, on s’est dit : « on veut se construire un endroit à nous, ailleurs, parce que ce n’est pas simple d’être ici. » Au même moment, je travaillais avec un artisan, un job que j’exerçais en parallèle de mes études en Economie sociale et solidaire et, une fois diplômée, en attendant de trouver mieux. Finalement, on a choisi ce terrain, ensoleillé et incliné, parce qu’on voulait faire un grand potager, pour nourrir le collectif, mais aussi pour faire du troc sur la zone. Aux Cents noms, on a tous des compétences, des formations, des expériences différentes : certains ont une formation agricole, d’autres dans le bâtiment… On se complète.

Au départ, je dormais dans une toile de tente, comme les autres, avant qu’on construise la yourte, la cuisine et les autres infrastructures. Puis, je me suis rendue compte que j’avais besoin d’une bulle, d’un truc rien qu’à moi. Le collectif, c’est super chouette, mais moi, pour être bien, j’ai besoin d’avoir mon espace. Du coup, je me suis achetée une caravane. J’ai pu me la payer en louant ma piaule. Ce n’est pas cher. C’est le prix d’un loyer. Et comme je suis ici tout le temps maintenant… Je pars parfois en vacances. Mais je ne bosse plus qu’un weekend sur deux.

« Ce choix de vie peut faire peur… Ça veut dire SDF »

J’aime bien revenir dans ma ville natale, de temps en temps, quand il y a besoin, pour revoir mes potes. Peu d’entre eux sont venus me voir sur la ZAD. Mais ils viendront sûrement. Alors que ma famille… C’est plus compliqué. Ils ne me comprennent pas pour l’instant. C’est normal, ce choix de vie peut faire peur : plus de boulot, plus d’appartement, etc. Cela induit pas mal de clichés, pas mal de craintes, aussi : ça veut dire SDF, ça veut dire marginal, ça veut dire drogué.

Adeline et son accordéon © Baptiste Duclos

Adeline et son accordéon © Baptiste Duclos

Je suis venue ici pour le mode de vie alternatif. La ZAD, c’est pour moi, un espace d’expérimentations et de libertés. Je ne me bats pas contre l’aéroport en tant que tel, mais contre tout ce qui l’escorte. La société actuelle ne me convient pas. J’ai pourtant essayé d’être dans les cadres, parce que, machinalement, on y va, on suit le mouvement. Mais je ne m’y sentais pas bien du tout. Au fil des rencontres, je réfléchissais aux autres modes de vie et de consommation possibles, afin d’être autonome. Pas seule dans son coin, autonome avec d’autres personnes. C’est important pour moi. Or, il est quasi-impossible, aujourd’hui, de s’extraire seul du système, parce que tout va de plus en plus vite. On doit être rapide. On ne peut pas prendre son temps. La question de l’argent est primordiale. Ici, ni le temps, ni l’argent, ne sont des problèmes. Dans le collectif, certains ont des sous, d’autres en ont moins. Chacun met ce qu’il peut – et ce qu’il veut – dans la caisse commune. Et le temps, on le prend, tout simplement, même si, des fois, on a tendance à reproduire des schémas : il faut aller vite, il faut faire ceci, il faut faire cela… C’est bien de faire les choses rapidement, on n’est pas des fainéants, mais il faut prendre le temps de réfléchir au pourquoi du comment.

« Le bonheur est accessible en nous-mêmes »

Deux choses me révoltent : la surconsommation et la vitesse. On veut tout, et on veut tout, tout de suite. Au risque de passer à côté de l’essentiel et de nous nous-mêmes. On court après quelque chose sans savoir ce que c’est. On suit un chemin : il faut travail pour se payer des loisirs, pour se payer une voiture, pour se payer une télé… Mais moi, si je m’éclate dans mon taf, je n’ai pas besoin de ma payer quinze mille loisirs. Si j’aime la musique, si j’ai envie de jouer de l’accordéon, je prends le temps de jouer de l’accordéon. La surconsommation me fait halluciner, quand je vois tout ce qui est consommé, tout ce qu’on pense être indispensable pour être heureux, tout ce qui est finalement jeté. Pour moi, le bonheur est détaché des choses matérielles. Il est accessible en nous-mêmes. Aux Cent noms, on essaye de vivre autrement, plus simplement, pour retrouver l’essentiel.

Je ne sais pas encore combien de temps je vais rester ici, car j’ai d’autres projets, d’autres envies. A l’heure actuelle, je suis dans une phase d’exploration, de recherche, de découverte… J’ai décalé mon voyage [en Amérique du Sud, ndlr], mais j’ai toujours envie d’aller voir ailleurs. Dans un sens, ici, c’est aussi un voyage, qui m’a enrichie, qui m’a apportée des connaissances et des savoir-faire incomparables avec ce que j’aurais pu apprendre au dehors. J’ai appris à faire du pain, de la construction, du maraîchage… On a des bêtes aussi ! J’ai aussi appris sur le plan de l’ouverture aux autres. C’est fou ! Quand je suis arrivée sur la ZAD, j’avais plein d’a priori. Par exemple, j’étais farouchement opposée aux actes violents. Je me positionnais comme non-violente. Vivre la répression policière m’a fait voir les choses différemment. Je me suis ouverte aux autres, venus d’horizons divers, avec des parcours variés. Et même si je ne cautionne pas tout, j’essaie au moins de comprendre, de voir l’humain derrière l’idée, de ne pas porter de jugement.

Dans l’avenir, j’aimerais créer un lieu de vie dans un village, un café ou une épicerie, pour monter des ateliers et bosser avec des producteurs locaux. Certaines personnes pensent que c’est paradoxal, compte tenu de mon discours sur la société de consommation, mais pour moi, le commerce, c’est d’abord le partage. Ce projet me trotte dans la tête depuis un moment. Mais, ici, c’est chouette ! Donc, je partirai peut-être six mois, puis je reviendrai, si ça dure. Je vis à la fois au jour le jour et dans la projection. Je me dis que le futur se dessine aussi en fonction des opportunités.

Article publié le 3 novembre 2013

Honorine Reussard
Fraîchement diplômée de l'Institut Français de Presse (Univ. Panthéon-Assas), Honorine aime autant se faire une Toile qu'un bon bouquin, procrastiner les yeux sur la Toile que les lèvres dans le vin, interviewer les rois du gasoil que des crève-la-faim.

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