Inde : Akshara, école novatrice pour développement durable

[En partenariat avec Madurai Messenger] En sortant de la ville de Madurai, en Inde du Sud, il suffit de parcourir quelques kilomètres pour se retrouver en zone rurale. C’est là, au milieu de nulle part, que se trouve l’école Akshara, qui accueille notamment des enfants souffrant de troubles mentaux ou cognitifs. Et si le jeu, l’apprentissage et la tolérance font partie des fondamentaux, l’énergie verte est aussi au programme.

À l’entrée, des élèves assis, leurs livres sur les genoux, attendent les prochaines instructions d’une professeure à l’allure autoritaire. La scène est plutôt banale en Inde. Mais ici, pas de coups ni de violences : à l’école primaire Akshara, l’enseignement se fait au rythme de l’enfant, de tous les enfants.

Alors que l’institutrice R. Prabha vient à notre rencontre, nous la suivons jusqu’à la « classe spécialisée”, dont rien ne semble distinguer les élèves de ceux rencontrés à l’entrée. Venus de différentes villes du Tamil Nadu [État de l’Inde du Sud], certains d’entre eux souffrent de dyslexie, d’autres ont été diagnostiqués autistes. « Ce jeune garçon vivait à Chennai. Il venait de terminer le CP, lorsque ses professeurs ce sont aperçus que sa maman préparait les examens à sa place, et lui donnait les réponses. Désormais, il commence tout juste à comprendre le sens des mots et à former des phrases », explique Prabha.

Dans la région, Akshara est la seule école qui accepte ces élèves avec leurs difficultés, et s’y adapte. Si ces derniers peuvent parfois, quand leur niveau le permet, réintégrer l’enseignement général, il n’est nullement question de notes : « Il n’y a pas d’attentes spécifiques pour ces enfants, et surtout pas de comparaisons, car c’est exactement ce qui angoisse les parents qui se disent soudainement :  « pourquoi mon enfant est différent ? ». Pour eux, c’est très difficile à accepter. Mais en retour, les enfants ont également besoin d’un très grand support de la part de leurs parents », observe Prabha.

« Aucune notice n’est donnée aux parents de ces enfants »

Pour l’enseignante, les enfants de cette classe ont un grand besoin d’attention : « Ici, nous faisons beaucoup d’activités, nous racontons des histoires, et nous les faisons énormément parler de leurs sentiments. Quand ils sont prêts, nous commençons par leur apprendre les lettres, les sons, les images. Ainsi, ils peuvent comprendre ce que nous leurs disons en faisant référence à ces scènes concrètes », dit-elle en montrant le cahier d’un élève.

Kausalya Srinivasan - (c) Audrey Durgairajan

Kausalya Srinivasan – (c) Audrey Durgairajan

C’est Kausalya Srivasan, l’actuelle directrice des lieux, qui a entrepris de construire cette école, en 1992. Fatiguée de la politique éducative indienne qui consiste à octroyer des bonnes notes, elle a choisi de s’appuyer sur de nombreuses théories éducatives inédites en Inde, en particulier celles de Jean Piaget et de Howard Gardner sur les intelligences multiples. « Je ne suis pas faite pour travailler dans d’autres établissements. Ils ne m’auraient de toute façon jamais gardée », confie t-elle.

« Je ne veux pas faire quoi que ce soit qui puisse heurter les enfants », poursuit la directrice d’Akshara. Et d’expliquer : « Nous n’avons pas d’éducateurs spécialisés. Mais je choisis mes enseignantes pour une qualité bien particulière : la patience. J’ai été sensibilisée à cette question à travers mon frère, trisomique. J’ai pris soin de lui jusqu’à sa mort et je lui ai fait classe, même s’il ne s’exprimait qu’avec difficultés. Aucune notice n’est donnée aux familles de ces enfants. Tout ce dont nous avons besoin c’est de patience ; et la seule chose que cela nous apprend, c’est la tolérance. » Une approche pédagogique qui peut aujourd’hui s’appuyer sur les nouvelles technologies.

Les nouvelles technologies à la rescousse

Dirigée par la psychothérapeute Vasudha Prakash, l’ONG V-Excel a en effet donné de nouvelles perspectives à l’école d’Akshara : « Lors d’un atelier à Madurai, les professeurs ont pu être sensibilisés aux troubles mentaux, mais aussi à des thématiques nouvelles comme l’usage des nouvelles technologies pour les enfants dyslexiques » explique Vasudha Prakash.

Un cours de maths avec Mindspark - (c) Audrey Durgairajan

Un cours de maths avec Mindspark – (c) Audrey Durgairajan

Pour autant, il suffit de se promener un peu dans la petite école pour comprendre qu’internet fait déjà partie du programme scolaire. Dans une classe, des élèves travaillent studieusement, sur leurs ordinateurs, à résoudre différents problèmes mathématiques, sous la surveillance assidus de deux institutrices. « Nous les encourageons à résoudre les problèmes par eux-mêmes, commente Prabha. Le programme s’adapte directement au niveau scolaire des enfants. S’ils échouent, celui-ci baisse : ils sont amenés à résoudre le problème d’une manière différente, et peuvent demander des explications de la part des enseignantes. »

Lancé par « Educational Initiatives », une entreprise basée à Ahmedabad (nord-ouest de l’Inde), le programme « Mindspark » permet aujourd’hui aux enfants de plus de cent écoles en Inde d’apprendre les mathématiques de manière ludique. Un héritage que Jean Piaget n’aurait certainement pas renié, tant l’activité joue selon lui un rôle prédominant au développement de l’enfant. « Dans le domaine pédagogique, l’exemple doit jouer un rôle plus important que la contrainte. La contrainte est la pire des méthodes pédagogiques », déclarait-il en 1948, lors de la Conférence internationale de l’instruction publique. Une citation qui prend ici tout son sens.

Pannes de courant à répétition

Toutefois, le bienfondé de ces méthodes – et ses bénéfices pour les élèves – auraient pu tout bonnement disparaître. Il y a encore trois ans, le Tamil Nadu faisait face à des coupures d’électricité durant huit à douze heures par jour. Impossible, donc, de faire travailler les enfants sur ordinateurs et de respecter le programme scolaire.

Nous nous étions déjà engagé financièrement pour développer ‘Mindspark’ à l’école, quand mon mari m’a parlé d’une entreprise basée à Bangalore, qui propose aux écoles d’installer des panneaux solaires. Nous avons écrit à Harish Hande, le directeur de la fondation SELCO, et très vite notre projet a été accepté », se souvient Kausalya. Une initiative qui a fait d’Akshara la première école autonome en énergie : les pompes à eau, les appareils électriques et les ordinateurs fonctionnent tous grâce au solaire, qui fournit 70% de l’énergie des lieux.

« Nous avons une coupure depuis ce matin, mais les ordinateurs marchent et nous avons internet. Cela a vraiment changé la classe. Désormais, les élèves peuvent suivre ce programme neuf heures par jour, et personne ne fait vraiment attention aux pannes de courant », commente Kausalya.

Une école 100% autonome en énergie ?

L’école souhaiterait désormais devenir 100% autonome en énergie, mais il faut avancer l’argent. « SELCO est une entreprise solidaire qui travaille dans les villages ainsi que les zones reculées du Sud de l’Inde. L’entreprise obtient des financements de la part de banques rurales. Le problème, c’est qu’au Tamil Nadu, il est parfois difficile, voire impossible, d’obtenir ces subventions », explique Nambirajan, manager chez Selco, à Madurai. Les banques sont frileuses et, pour les villages, le retour sur investissement est quasi nul. Et comme les banques n’envisagent pas le solaire comme un produit à part, les financements sont du même ordre que pour les autres biens.

Finalement, l’entreprise a su convaincre les financeurs, en leur en apportant trente ordinateurs fonctionnant à l’énergie solaire. « Ils ont compris que l’investissement valait vraiment la peine. Ensuite, nous avons fait installer d’autres panneaux pour les lumières, puis pour l’eau. Ce projet dure depuis trois ans. Il n’y a pas de meilleure façon de faire du marketing que de prouver ce que l’on dit. Grâce au projet Light For Education, SELCO permet de venir en aide aux écoles telle qu’Akshara. Et nous pensons que convaincre les enfants, c’est aussi convaincre les parents », commente Nambirajan.

À Akshara, les élèves ont ainsi assisté à la pause des panneaux solaires. « Une étape importante pour les éduquer aux enjeux de demain,  qui s’inscrit aussi dans ce que nous tentons de leur inculquer », conclut Kausalya.

Audrey Durgairajan
Apres deux années passées entre la France et l’Inde, j’ai co-lancé avec Durgairajan Gnanasekaran le média Hope For Raise Magazine. Hope For Raise est un magazine en ligne et papier dédié aux femmes, à l’environnement, bref à tous ceux qui font bouger les lignes en Inde. Nous organisons des formations pour les journalistes professionnels ou étudiants afin de venir renforcer l’équipe sur place et de rencontrer des professionnels locaux.

Madurai Messenger

Madurai Messenger est un magazine trimestriel gratuit distribué dans les écoles et universités de la région, c’est aussi un site internet maduraimessenger.com. Notre principale motivation est de sensibiliser le public aux enjeux sociaux en Inde, et de faire connaitre l’Inde du Sud à l’étranger. Nous travaillons également en cohésion avec le Fatima College de Madurai, dont les étudiantes en journalisme participent à l’écriture du magazine.