Albert Camus : un mauvais critique d’art ?

Femmes d'Alger dans un appartement, Richard Maguet © Jean Gilbert.

femmes-une

Dans un article de L’Express du 5 février 2010 intitulé « Camus ou l’étranger… à la peinture », l’auteur, Jérôme Serri, critique les goûts de l’écrivain et philosophe, qui serait passé complètement à côté des grands artistes contemporains, à l’exception de Balthus. Il dénonce son incapacité à comprendre l’art, en l’occurrence de son époque, avec une certaine pointe de mépris social, comme en témoigne cet extrait particulièrement virulent…

« Camus ne rencontra pas, comme Malraux, ceux qui allaient être les grands peintres de son siècle. Il dut se contenter – géographie oblige – d’artistes locaux. Ecrire sur Assus, Pierre Boucherle ou Richard Maguet dans Alger-Etudiant ou préfacer le peintre algérois, Sauveur Galliéro, ou le pensionnaire de la villa Abd-el-Tif, Pierre-Eugène Clairin, ne pouvait être qu’un exercice littéraire. Sûr qu’au Panthéon, pour l’éternité aux côtés de Malraux, Camus aurait eu le temps d’apprendre ». 

Sans jamais en prononcer le mot, il semble surtout lui être reproché de n’apporter aucun intérêt à l’abstraction, lui préférant la peinture « réaliste » et « immobile », et donc, on l’aura compris, plutôt figurative. Ce positionnement camusien paraît pourtant assez cohérent avec sa philosophie, en opposition totale avec la philosophie de Sartre et son goût pour le modernisme à la soviétique et sa vision géométrique de l’art. Camus attaché au beau ne pouvait que se sentir étranger à cette peinture, qui probablement pour lui n’exprimait pas de manière satisfaisante sa sensibilité à l’homme.

Il convient donc aujourd’hui de prendre du recul sur ces querelles et d’essayer de voir si les peintres qu’aimaient Camus méritent réellement le terme condescendant « d’artistes locaux », car, il paraît évident que ses détracteurs ne se sont jamais penchés sur la production de ces artistes, effectivement oubliés de nos jours. En effet, l’histoire de l’art nous enseigne qu’être un artiste méconnu ne signifie pas forcément être un mauvais artiste (Van Gogh) et que les goûts changent en fonction des époques.

Pour que le lecteur puisse lui-même se faire sa propre idée, et non suivre servilement le point de vue de quelques critiques d’art parisiens qui s’arrogent le pouvoir de déterminer ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas, nous nous proposons ici d’évoquer l’œuvre d’un d’entre eux, le peintre Richard Maguet (Amiens, 1896 – Sully sur Loire, 1940), dont Albert Camus fit l’éloge dans un court texte de cinq pages à l’occasion de l’exposition rétrospective posthume que lui consacrait la Galerie Maurice en 1949.

Quelques-unes des œuvres de Richard Maguet :

[cycloneslider id= »richard-maguet »]

Camus reconnaît lui-même avoir très peu connu Maguet, mort tragiquement pendant la débâcle sous les bombes allemandes, ce qui sous-entend que son point de vue n’est pas guidé par une amitié mais vraiment par un coup de cœur pour des œuvres qu’il appréciait. Cet extrait du début du texte est une belle réponse à l’article de Jérôme Serri :

« Tous les créateurs ne sont pas innocents. Il en est qui sont profondément complices (et souvent dans leurs révoltes mêmes) d’une société qui parvient aujourd’hui à dessécher toutes choses. Maguet n’a jamais rien desséché autour de lui et s’il s’est tenu à l’écart des modes et des désordres contemporains, ce ne fut jamais par ressentiment, mais par un mouvement aisé qui le portait sans effort vers une solitude heureuse. Son regard se portait naturellement vers la nature. C’est ce qui l’a empêché de voir la peinture contemporaine. Car nos peintres refont, paraît-il, la nature. Il faut bien la refaire quand on l’a oubliée. Maguet lui, n’a rien oublié : il semble que son attention à l’égard des formes soit inlassable. »

Plus globalement, Camus appréciait la sensualité apparente de sa peinture derrière une certaine austérité, que l’on retrouve dans les toiles « Femmes d’Alger », « L’été » ou « Scène d’atelier » (disparue), ainsi que ses références à la Renaissance italienne et son attachement à la reprise de sujets classiques : « La fuite en Egypte », « La résurrection de Lazare ». Vantant la « qualité du silence » de ses tableaux, qu’il considère comme « la suprême conquête de l’homme et de l’artiste », il définit la production de Maguet comme une peinture d’acquiescement, qui lui rappelle Chardin, en particulier par son attention portée aux natures mortes, la « nature morte au T » étant un modèle du genre.

L’œuvre de Richard Maguet est empreinte d’une certaine originalité et d’une profonde connaissance de l’histoire de l’art occidental. Ses compositions, comme celle intitulée « Femmes d’Alger », pourtant peinte dans son atelier du 15° arrondissement de Paris, apparaissent dignes d’intérêt. Son art dégage une sensibilité de la nature. Il n’apparaît pas comme une vulgaire copie de l’art ancien, mais bien comme une création, à la différence qu’elle ne se veut pas en rupture avec le passé. Sa peinture s’inscrit dans une histoire, celle de l’homme, et non dans la négation de ce qui fit la beauté de l’humanité avant lui.

On comprend amplement que sa production ait pu toucher Albert Camus, qui y retrouvait d’une certaine manière une sorte de confrère de pensée. En tout cas, le terme « d’artiste local » ne semble guère approprié pour cet artiste mort prématurément et reconnu de son temps par ses pairs, qui mériterait une étude plus poussée, comme les autres peintres que Camus a pu apprécier. Manifestement, avant de juger définitivement de l’incompréhension de Camus pour l’art, il faudrait déjà mieux connaître les artistes qu’il a pu aimer et défendre.

Pour en savoir plus...

Albert Camus (1949). Richard Maguet. Galerie André maurice. 5 pages.

Elisabeth Cazenave (2009). Albert Camus et le monde de l’Art. Atelier Fol’Fer. 137 pages.

www.richard-maguet.com : site consacré au peintre Richard Maguet, avec de nombreuses reproductions, malheureusement pas toujours de qualité

Laurent Chalard
Géographe-consultant, Laurent Chalard est docteur de l'université Paris-IV Sorbonne. Auteur d'une soixantaine de publications, il s'exprime régulièrement dans la presse nationale concernant des sujets en lien avec ses recherches, allant de la géographie urbaine à la géopolitique en passant par la démographie. Son blog : http://laurentchalard.wordpress.com/about/