Aménagement urbain : pour les Marseillais, la fête est finie

"Marseille accélère", 2011 - (c) Flickr/ Marcovdz

Deux ans après l’élection de Marseille comme capitale européenne de la culture, le réalisateur Nicolas Burlaud revient sur les récentes mutations de la ville. Éviction des classes populaires, uniformisation, embourgeoisement : « La fête est finie » porte un regard critique sur le réaménagement de la cité phocéenne.

Tels les citoyens de Troie, les habitants de Marseille ne savaient pas à quoi ils s’exposaient lorsqu’ils ont accueilli avec joie le destrier de la culture européenne, en 2013. Une foule en ivresse, des fanfares de toutes parts, l’acclamation d’une ville en devenir… « On n’en voyait que le festin », s’exaspère Nicolas Burlaud, qui vient de réaliser La fête est finie, son premier long-métrage documentaire, qui sortira le 4 novembre 2015. Un film critique sur la rénovation de la ville, qui donne à réfléchir sur les conséquences de la « gentrification », ce phénomène d’embourgeoisement urbain à l’oeuvre dans nombre de métropoles.

Une avancée pour Marseille ?

Sur un air de musique militaire, le spectateur assiste ici à un spectacle de grues et de travaux titanesques, qui viennent inaugurer une nouvelle ère : celle d’Euroméditerranée. Destiné à revaloriser la cité, censé répondre à la demande d’emplois, le projet donne espoir aux habitants. Sa politique d’aménagement, elle, dessine les contours de nouveaux centres culturels et d’infrastructures profitables aux touristes.

Le schéma de ce renouvellement urbain, que présente Nicolas Burlaud en introduction, marque cependant la fin d’une époque, celle où Marseille fascinait pour sa diversité et le dynamisme de ses quartiers ouvriers. Et si le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin y voit l’occasion forme d’un « rassemblement », c’est en réalité celui d’une cité lisse, uniformisée et embourgeoisée qui se profile.

(c) Primitivi

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«  C’est nous qui sommes insalubres »

Alors que les classes aisées recherchent désormais les nouveaux atours chics de cette ville portuaire, une partie de sa population modeste n’a d’autre choix que de se retrancher dans les arrondissements du nord (13e, 14e, 15e et 16e), connus pour être parmi les quartiers les plus paupérisés de la ville. Ville qui figure elle-même parmi les communes françaises les plus touchées par la pauvreté

Dans un contexte de crise, se pose aujourd’hui la question du développement culturel de Marseille. Célébré en 2013, l’art constitue-t-il une réelle opportunité pour l’ensemble des Marseillais ? Ou n’est-il qu’un prétexte pour réaménager la ville, déjà facturée, au profit des plus riches ? C’est justement ce conflit entre culture et populations locales qui s’ébauche tout au long du film.

(c) Primitivi

Derrière la capitale européenne de la culture, la gentrification? (c) Primitivi

Aux moments de stupeur devant la beauté des œuvres d’art, le réalisateur offre en miroir des épisodes de colère et de lassitude exprimée par les habitants. D’un côté, une dame de l’Association des locataires se révolte ainsi que 30 000 € soient déboursés en un an pour un projet créatif accompagnant le processus d’embourgeoisement de la ville, alors que sa structure ne dispose que de 1500 € annuels. De l’autre, des jeunes s’attristent de ne plus se sentir chez eux et d’être regardés de travers. « Je ne crois pas que ce sont les immeubles qui sont insalubres. Je crois que c’est nous qui sommes insalubres pour eux », résume une habitante du quartier des Crottes, rebaptisé « Ecocity » dans le cadre du projet Euroméditerranée.

Embellir au nom d’une idéologie sécuritaire

Tout comme Manuel Valls, entourés de notables venus s’installer dans la région, on assiste également à l’inauguration d’un nouveau centre de vidéos surveillance. Un dispositif censé faciliter l’arrestation de jeunes délinquants, qui suscite l’admiration de l’assemblée. « Ce à quoi on assiste, c’est une restructuration néo-libérale et sécuritaire du tissu urbain, en cours dans presque toutes les villes européennes, pour expulser et disperser au loin les couches populaires », commente le sociologue et urbaniste Jean-Pierre Garnier à propos du film.

De fait, ces nouveaux aménagements urbains semblent aujourd’hui imposer leur loi aux classes populaires. Aux marchands de rue notamment, qui se plaignent de connaître une situation de plus en plus précaire depuis que la police débarque chaque dimanche pour jeter leurs produits, et en expulser certains. Comme l’évoque le documentaire, la cité phocéenne est vue depuis longtemps comme un repère de brigands. En 1943 déjà, les allemands avaient détruit le vieux quartier de la ville afin de la débarrasser des vendeurs du marché noir pour y construire d’élégantes résidences.

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S’il dénonce clairement les choix de « réaménagement » opérés ces dernières années à Marseille, Nicolas Bourlaud offre ici une réflexion sur les enjeux des politiques urbaines, qui dépassent la seule question des équipements. Partage de l’espace public, place des classes populaire, citoyenneté… « La fête est finie souligne, au fond, une idée simple : les habitants de ces quartiers populaires n’ont rien contre la culture, à condition que celle-ci ne soit pas un prétexte pour les en faire partir. Et qu’elle s’inscrive, aussi, dans une démarche de « long-terme », comme l’exclame cette membre de l’Association des locataires. Une question qui est loin de ne se poser qu’à Marseille…

Depuis des années, Paris est également touchée par la gentrification. En témoigne (entre autres) la récente ouverture de la Brasserie Barbès. Inauguré au printemps 2015 dans l’un des quartiers le plus populaires de la ville, l’imposant établissement affiche veut ressembler à une brasserie traditionnelle. Sauf qu’ici, la pinte de bière se vend huit euros et qu’un videur siège à l’entrée, rappelant aux habitants du coin que le restaurant n’est pas dans leurs moyens. À Londres, un bar à céréales huppé, également implanté dans un quartier défavorisé, a quant à lui a été attaqué le 26 septembre à l’occasion d’une manifestation anti-gentrification du Class War Party. Une violence qui en dit long sur les tensions qui sous-tendent l’aménagement urbain.

> «  La fête est finie », de Nicolas Burlaud, 72 mn, 2014. Sortie le 4 novembre 2015.
Pour en savoir plus : http://lafeteestfinie.primitivi.org/
Louise Duclos
Journaliste et chroniqueuse. Elle a fait ses premiers pas chez Street Press, co-fondé et dirigé la rédaction d'une web-radio et écrit des articles d'éthologie chez Sciences et Avenir. Passion pour les sujets de société et notamment le rapport entre homme et numérique.