Anne Groisard : « Au lieu de mettre des chiffres sur les migrants, j’ai voulu leur mettre un nom »

Anne Groisard

À travers son projet Migrantes, décliné dans un livre éponyme1 , Anne Groisard met en lumière les histoires humaines de femmes migrantes issues de six pays différents. Objectif ? Montrer que la migration est un phénomène mouvant, qui peut toucher chacun d’entre nous tôt ou tard, mais aussi susciter empathie et compréhension, en racontant le vécu et les sacrifices des personnes qu’elle a rencontré au cours de ses propres pérégrinations. Retour sur l’histoire d’une femme libre.

Lorsqu’on la rencontre, assise paisiblement derrière son sirop au caramel, rien ne laisse penser qu’Anne Groisard est de ces oiseaux voyageurs qui ne tiennent pas en place. Originaire de l’île d’Yeu, au large de la Vendée, elle a en effet passé toute son enfance sur un territoire de 23 km² sans jamais s’y sentir à l’étroit. « Quand tu es né sur l’île, que tu as grandi dessus, que tu y as tes amis et ta famille, tu ne te rends tout simplement pas compte que tu es une insulaire. » C’est au lycée qu’Anne se rend soudain compte de cet isolement, lorsqu’elle s’inscrit à Challans et ne peut voir à sa guise ses amis du « continent », comme on appelle la France là-bas. « Je ne l’ai cependant jamais subi négativement », confie-t-elle.

L’appel du large

De cette insularité, naîtra au contraire une soif d’évasion et de voyage qui la suivra tout au long de sa vie. « Mon frère était mécanicien sur des bateaux de commerce, je le voyais sans arrêt revenir des quatre coins du monde. Ça m’impressionnait. Et puis, voir tous ces navires entrer et sortir de Port Joinville, ça m’a beaucoup incité à bouger. Mon rêve d’enfant, c’était de traverser l’Atlantique en bateau ». Sa première migration l’emmènera d’abord Canada. Alors qu’elle rejoint la fac d’histoire de Nantes, Anne apprend qu’un centre de recherche propose aux étudiants de sa promotion de partir au Québec pour un an. Sans hésitation, elle se lance dans l’aventure. De retour au pays, elle s’oriente finalement vers la culture, trouve un stage à Nantes, et part à Vire (Calvados), où l’attend un travail d’animation et de journalisme. Ici, la routine s’installe, tout comme la frustration d’être clouée au sol. « Je voulais parler des langues étrangères, or je n’étais pas bonne. La seule façon à mes yeux de m’améliorer, c’était de partir vivre à l’étranger dans un pays qui n’est pas francophone. »

De fil en aiguille, elle finit par prendre contact avec une connaissance installée en République Dominicaine, un pays anglophone et hispanophone. Et enfile de nouveau son sac à dos, direction Puerto Plata, dans le nord de l’île, où elle restera un an. « Les gens sont formidables, mais le niveau d’éducation est très bas et je sentais qu’au niveau intellectuel, je commençais à m’épuiser, à ne plus m’y retrouver. J’avais appris deux langues, j’estimais avoir fait le tour de ce pourquoi j’étais partie. » Son amour pour l’espagnol la pousse toutefois à repartir, cette fois-ci à Barcelone, en Espagne. Durant deux ans, elle découvre une ville cosmopolite, un lieu « épatante », entre mer et montagnes, où il est cependant compliqué de trouver un salaire adapté au coût de la vie. « À un moment, soit j’acceptais de vivre chichement à Barcelone, soit je devais rompre avec la ville et repartir en voyage », explique-t-elle.

Quand le rêve devient réalité

Retour en France donc, d’où elle s’envole cette fois-ci pour les États-Unis. Son programme ? Faire route vers Fort Lauderdale (Floride), pour embarquer sur un bateau de plaisance en tant qu’hôtesse de luxe. Finalement, changement de cap : Anne se retrouve à Charleston (Caroline du Sud) pendant trois mois, et finit par revenir dans l’Hexagone à l’issu de son visa, en 2007. Un retour difficile : une nouvelle fois, il lui faut s’acclimater à son pays, quand la perspective de voir Nicolas Sarkozy remporter l’élection présidentielle lui donne l’envie de repartir illico presto. Finalement, une amie la convainc de créer un projet qui puisse l’accompagner et lui donner un but lors de ses voyages. « J’ai toujours aimé lire et écrire, raconte-t-elle. Je me suis donc dit que ce pourrait être l’opportunité de faire un livre sur la place de la femme dans trois pays d’Amérique du sud. »

Un projet ambitieux, qu’elle finance en travaillant, depuis Antibes, sur un de ces fameux bateaux de croisière. Après plusieurs mois en mer, Anne trouve même un équipage de sept personnes qui accepte de l’emmener à Saint-Martin, dans les Antilles françaises, à bord d’un voilier.

« Ils m’avaient tous dit qu’une traversée de l’Atlantique en bateau, c’est quelque chose qui remue : soit tu le vis très bien, soit très mal. Et quand tu le vis très mal, il n’y a aucun moyen de te débarquer. Moi j’ai eu la malchance d’avoir été prise en grippe par l’un de mes coéquipiers. Il me lançait des vannes et des critiques assez pénibles à longueur de temps. J’ai beaucoup pris sur moi pendant les 20 jours de trajet. C’est devenu une excellente expérience parce qu’au bout d’un moment, il y a eu un revirement : ses réflexions étaient pour moi comme de l’eau qui glisserait sur le plumage d’un canard. Ce type pouvait me dire tout et n’importe quoi, je répondais à l’absurde et lui était décontenancé. Il n’avait plus d’accroche sur moi. J’ai passé un cap en réalisant que je ne pouvais pas plaire à tout le monde. »

Un cap d’atteint, mais aussi un rêve d’enfant qui se réalise.

Une étude des femmes migrantes

De Saint-Martin, Anne Groisard prendra la mer pour le Costa Rica, en Amérique centrale. Elle y passera trois mois, dans un milieu universitaire qui la ramène vite à la réalité : son projet de livre implique en effet de mener une étude très poussée dans de nombreux domaines. Un travail long et fastidieux, qui nécessite beaucoup de ressources. « Du coup, j’ai revu mon idée de départ en me posant des questions sur ma condition de migrante. Pourquoi le suis-je ? Quelles sont les raisons qui m’ont poussées à l’être, ou poussent d’autres femmes à partir ? Et j’ai finalement transformée le projet en une étude des femmes migrantes. »

Migrantes, par Anne Groisard.

Cette remise en question intervient au moment alors qu’Anne commence à ressentir ce qu’elle appelle « l’usure du voyage ». Pas toujours simple, en effet, de s’installer dans un nouveau pays et de devoir, à chaque fois, se refaire des amis, retrouver du travail. Elle décide donc de retourner en République Dominicaine où l’attendent un travail dans une agence immobilière et un futur compagnon. Une parenthèse de trois ans, pendant laquelle elle laisse de côté son projet.

« Lorsqu’on s’est séparés en 2011, je me suis dit que ce serait bien de terminer un projet au moins une fois dans ma vie ! J’ai pensé qu’il fallait reprendre celui des femmes migrantes. J’ai fait des interviews en République Dominicaine, au Canada, en Belgique, en Espagne, au Costa Rica et en France. Je trouvais très intéressant de montrer ce phénomène de migrations qui se font dans tous les sens. L’Espagne, par exemple, a accueilli beaucoup de Latino-américains et connaît maintenant le processus inverse : les Latinos quittent l’Espagne pour retourner dans leur pays d’origine, et sont en plus accompagnés par de jeunes Espagnols. À mon retour en France, j’ai réussi à trouver un éditeur en Normandie, Charles Corlet, qui a été touché par mon travail. »

Là où médias, politiques et institutions décrivent les migrants à travers d’innombrables statistiques, Anne Groisard propose à son public de découvrir à travers son livre, ses expositions Migrantes et ses outils pédagogiques, une autre histoire, à la fois humaine et humaniste, des migrations internationales. Un travail qui a fini par être reconnu par l’un des principaux acteurs français sur la question : dans le cadre de son festival Migrant’scène sur la thématique de la femme migrante, la Cimade l’a en effet contacté pour lui proposer de diffuser son exposition dans toute la France, en 2013.

« Mon travail n’a aucune valeur représentative, précise-t-elle cependant. Je ne cherche pas à tirer des généralités ou des conclusions scientifiques de ce projet. Je veux avant tout mettre un nom sur les migrants, là où d’autres y mettent des chiffres. Je veux créer de l’empathie, que les personnes qui viennent voir mon exposition, ou qui lisent mon livre, réalisent ce qu’est une vie de migrante, qu’elles cherchent à aller parler avec les migrants de leur quartier pour en apprendre davantage sur leur vécu. C’est ça que je veux provoquer ! Il faut énormément de courage pour quitter son pays, d’autant plus chez les femmes qui laissent bien souvent leurs enfants derrière elles. »

De la légitimité des frontières

Ainsi en est-il, par exemple, de la vie de Tulsa, une jeune femme lhotsampa originaire du Bhoutan, ce royaume himalayen à l’origine du « bonheur national brut ». Alors qu’elle n’avait que dix mois, les membres de sa minorité ethnique furent déclarés immigrants illégaux par le roi, et se sont vus retirer leur nationalité. Devenus apatrides, les Lothsampas ont ainsi dû fuir les forces de sécurité et émigrer en masse vers les États-Unis ou les camps de réfugiés du Népal. De son côté, Olinda, a quant à elle quitté le Nicaragua en pleine période de famine pour le Costa Rica voisin, afin de trouver un travail qui lui permette de subvenir à ses besoins et à l’éducation de ses cinq enfants restés au pays. Des sacrifices, remarque Anne, face auxquels toutes ces femmes font preuve d’une profonde humilité, refusant de se morfondre sur ce qui a été perdu et préférant aller de l’avant.

De ces parcours de vie, qu’elle met en lumière dans son projet Migrantes, Anne Groisard en est d’ailleurs venue à questionner la légitimité d’un des concepts fondateurs de nos civilisations modernes : la frontière.

« Lorsque je présente mon projet sur les femmes migrantes, on me répond parfois qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Le truc classique. La vérité, c’est que si on donnait la chance aux gens de rester chez eux, beaucoup la saisiraient. Si un migrant vient pendant 2 ans en France, ça ne veut pas dire qu’il va y rester ou qu’il ne retournera pas plus tard dans son pays. Le problème, c’est que si tu ériges un mur de barbelés à tes frontières, les gens qui rentrent chez toi ne pourront plus repartir. Par contre, si tu enlèves les frontières, ils vont circuler. Ils resteront peut-être un an en France, deux en Allemagne, et puis ils rentreront dans leur pays ou iront ailleurs. Aujourd’hui, certains migrants sont dans un tel état de détresse qu’ils sont prêts à risquer leur vie pour passer nos frontières. On ne peut pas accepter toute la misère du monde, mais peut-on accepter que des êtres humains meurent en Méditerranée ou à la frontière mexicaine ? »

Anne le concède volontiers : elle n’a pas de solution miracle à apporter. Pourtant, son projet Migrantes et ses dix années de pérégrinations à l’étranger constituent aujourd’hui une piste à explorer, tant pour les citoyens que les leaders politiques : celle de l’empathie, de la rencontre, de la curiosité, de la découverte… et, finalement, celle de la compréhension, si chère au philosophe Edgar Morin.

 

Migrantes, d’Anne Groisard, 92 pages, Éditions Charles Corlet, 2013.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.