Anwar Abu Eisheh, ministre palestinien « du hasard et de la nécessité »

anwar abu eisheh et aurélie filippetti

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Après avoir signé avec son homologue français, Aurélie Filipetti, un accord de coproduction cinématographique et avant de reprendre un avion en direction de son investiture officielle en tant que ministre de la Culture de l’Autorité palestinienne, Anwar Abu Eisheh a rencontré The Dissident. Itinéraire d’un professeur de droit franco-palestinien, militant, résistant, exilé et ministre.

The Dissident : Dans la préface de votre livre Mémoires palestiniennes, écrit durant votre exil en France en 1982, on trouve cette phrase d’Elias Sanbar : « Les Palestiniens sont depuis 1948 des porteurs de pays ». Comment êtes-vous devenu un porteur de pays ?

Anwar Abu Eisheh : Je déteste le désespoir, même lorsque je me dis qu’il n’y a rien d’encourageant. Cette résistance… En fait, c’est au sein du Fatah (1) que j’ai appris des mots comme « laïcité », bien qu’il ne me convainquait pas tellement. À l’époque, nous prêchions la lutte armée. On était très influencé par Nasser (2), qui disait que ce qui a été pris par la force ne peut être repris que par la force. Mais j’ai été aussi influencé dans ma vie par mes instituteurs à l’école primaire et par mes professeurs de droit à l’université. En 1974, le Conseil National Palestinien a décrété que l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) était prête à pratiquer son autorité [y compris par la lutte armée, ndlr] sur n’importe quelle parcelle de la Palestine qui serait libérée. J’étais tout à fait contre, mais ce n’est qu’en 1976 que j’ai commencé à penser la non-violence.

Ce processus de réflexion est-il tout d’abord né de vos lectures ?

Non, ce sont d’abord les faits. J’ai vécu des atrocités. J’ai vu tout le monde autour de moi en subir. J’ai connu la prison, où j’ai été torturé et où j’ai vu qu’on pouvait être sauvagement humilié. En prison, à ce moment-là, il y avait l’élite de la société, avec laquelle j’ai noué des liens – et avec laquelle j’ai continué la lutte armée. Puis quand je suis venu en France, j’ai surtout eu des dialogues avec mes amis de la Palestine et des associations : je n’avais jamais entendu l’expression « résistance non-violente » avant de venir en France. Avant, je disais que c’était de la résistance politique, c’était évident pour nous qu’il fallait utiliser toutes sortes de luttes, économiques, diplomatiques, politiques, juridiques… Finalement, la dernière guerre à laquelle j’ai participé, c’était en 1978, dans le Sud-Liban, et je crois que je ne pouvais plus être un bon soldat. Je suis devenu quelqu’un qui hait la guerre et la violence, un homme de dialogue.

Êtes-vous en dissidence par rapport au Fatah ?

Non, mais j’ai toujours eu une voix critique au sein du Fatah, c’est d’ailleurs pour cela que je ne suis jamais monté dans l’échelle du parti. C’est à cette époque que j’ai choisi de travailler avec Issam Sartaoui [numéro 2 de l’OLP, assassiné en 1983 à Lisbonne, ndlr], qui défendait un accord de paix avec les Israéliens. C’est d’ailleurs dommage qu’à cette époque nous n’ayons pu faire ce qui serait plus tard les accords d’Oslo. Un autre tournant personnel évident est la guerre civile au Liban. À cette époque, je faisais des cauchemars, je voyais des ennemis venir me tuer. Au moment de son assassinat, Sartaoui m’habitait, je rêvais qu’il venait me parler. Tout cela s’est arrêté quand j’ai commencé à être chauffeur de taxi en France.

Ces années en France ont-elles été dures ? Quelle est leur place dans votre de parcours de résistant ?

Pendant la guerre en Irak et l’invasion du Koweït, j’étais tellement désespéré qu’à mon retour en Palestine, après les accords d’Oslo, je n’y croyais pas. Je me sentais attaqué 24 heures sur 24 avec les experts, à la radio, qui disaient du mal des Arabes et des musulmans. Je ne reconnaissais plus la France, je me suis véritablement senti comme un ennemi public. Dans mon taxi, j’ai appris à faire la différence entre l’élite et l’homme de la rue. J’ai découvert l’influence que les médias ont sur les gens et j’ai compris que leur première préoccupation, c’est leur quotidien, leur travail. La Palestine vient après. J’ai également beaucoup échangé avec des amis de la cause palestinienne. En France, je suis chez moi, je me sens chez moi, mon épouse est Française… Je n’ai d’ailleurs qu’un passeport français ! En Palestine, aujourd’hui, je suis Français, Mahmoud Abbas m’appelle « le Parisien ». C’est aussi car je suis le porteur de propos nouveaux ou inhabituels, sur la laïcité par exemple, qui font d’ailleurs naître chez les extrémistes et conservateurs une peur du colonialisme culturel français.

Vous avez aussi fondé l’association d’échange culturel Hébron-France

Oui, à mon retour en Palestine. Nous avons choisi de travailler dans la vieille ville, c’est-à-dire la zone totalement occultée où les exactions des colons et de l’armée sont nombreuses, où il y a une volonté de faire partir les gens. Il n’y a là que des gens pauvres, qui ne peuvent être ailleurs. J’ai découvert qu’ils ressentent de la haine pour tout ce qui est étranger, que ce soit moi, le touriste, le soldat israélien. Ils sont isolés : le premier et le dernier étranger qu’ils ont l’habitude de voir, c’est le soldat armé. Je constate que l’ennemi numéro un de tout groupe humain, quel que soit l’endroit ou la religion, plus que la situation économique difficile, c’est l’isolement. Et la colonisation, cela veut dire l’étouffement des Palestiniens, elle les isole. Voilà pourquoi l’association cherche à multiplier les échanges, avec des étrangers qui viennent, discutent avec les gens. Les choses changent quand on sort les jeunes de cet isolement, quand on leur apporte de la tendresse, de l’amour, même simplement de l’attention. C’est une expérience forte pour moi de travailler avec ces jeunes.

(1) Organisation politique et militaire palestinienne fondée par Yasser Arafat au Koweït en 1959.

(2) Après son accession au pouvoir en 1958, Gamal Abdel Nasser, deuxième président de l’Egypte, mène une politique socialiste et pan-arabe.

Image à la Une : Anwar Abu Eisheh et Aurélie Filippetti. Crédit photo MCC/T.Chapotot

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Pierre Guyot
Pierre Guyot est diplômé en science politique comparée et en sciences de l’information. Raconteur, il touche du doigt et du clavier les formes nouvelles et les vieux visages du politique, en Europe et dans le monde.

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