Apple, de la tentation du contrôle à la réalité de la censure

Apple-1984

Apple n’est pas une firme comme les autres, elle ne l’a jamais été. Son génie fondateur, Steve Jobs, était obsédé par la perfection au point d’inscrire le contrôle dans l’ADN de cette société qui revient de très loin. Mais, à l’heure du succès, que faire de cette obsession de la maîtrise absolue ?

La logique de l’intégration verticale

Crée en 1976 par Steve Jobs, Apple n’a jamais ambitionné de devenir un fabricant d’ordinateurs parmi tant d’autres. Steve Jobs cherche d’entrée de jeu à créer un ordinateur pour le grand public, pour une clientèle qui ne connait rien à l’informatique, n’a pas envie d’en savoir plus que ça mais qui, pour autant, veut pouvoir se servir de ce nouvel outil dans le cadre de son activité professionnelle. Après l’Apple II qui a donné à l’entreprise naissante les moyens financiers de ses ambitions en étant le premier ordinateur personnel massivement vendu, Steve Jobs a lancé le développement d’une nouvelle génération d’ordinateurs basés sur un système d’exploitation ne nécessitant aucune connaissance en langage de programmation. Le projet Lisa, relayé par le Macintosh propose une interface totalement graphique incorporant la souris. Il est de plus livré avec plusieurs logiciels de travail dont un traitement de texte.

Mais dès le début, le Mac possède une caractéristique particulière : une partie de son système d’exploitation Mac OS est stockée non pas sur disquette ou disque dur, mais directement sur la carte mère. Qui veut disposer d’un ordinateur faisant tourner le système d’exploitation à interface graphique doit acheter un ordinateur Apple …

Steve Jobs est évincé d’Apple en 1985. Il ne revient dans l’entreprise qu’il a co-fondée qu’en 1997. Entretemps , la firme à la pomme a beaucoup changé. Elle a grandi, ses ordinateurs ont changé de technologie et surtout, elle a signé plusieurs partenariats de licence permettant à d’autres constructeurs, entre 1995 et 1997, de proposer des ordinateurs « clones » tournant sous Mac OS. Cette politique d’ouverture ne permet cependant pas à Apple de gagner la guerre livrée à l’autre branche des PC, dirigée par Microsoft qui se concentre sur le système d’exploitation Windows ainsi que les logiciels de bureautique, laissant le soin aux constructeurs de fabriquer les ordinateurs. Les directions des systèmes d’information de l’époque préfèrent jouer la carte Microsoft qui leur autorise une mise en concurrence des constructeurs tout en obtenant des ordinateurs compatibles entre eux, plutôt que de se livrer pieds et poings liés à Apple dont les produits sont pourtant longtemps considérés comme de meilleure qualité. La logique d’intégration verticale prônée par Apple et Steve Jobs a échoué.

En 1997, Steve Jobs reprend donc les rênes d’une entreprise mourante, obligée de faire appel à l’ennemi juré pour survivre. Pourtant, une nouvelle révolution informatique se profile. L’ouverture d’Internet au grand public bouleverse le marché. Auparavant principalement outil de bureau, l’ordinateur personnel devient le support d’un nouveau média et entre massivement dans les foyers. Le succès de l’iMac marque ce changement. Son design résolument novateur séduit le grand public.

Là où les informaticiens refusent d’utiliser le matériel d’un seul constructeur pour leur architecture informatique, le grand public n’a pas de telles préventions. L’innovation, le design, la simplicité d’utilisation et tout ce que permet le concept d’intégration verticale sont autant d’arguments de vente. Les produits Apple deviennent en quelques années des marqueurs sociaux, symbole de l’appartenance à une classe. L’ouverture d’Apple à d’autres produits que les ordinateurs tels que l’iPod, l’iPhone puis l’iPad vont, en 15 ans de succès, propulser cette entreprise de l’antichambre de la mort au statut de première capitalisation boursière du monde.

Apple fonctionne avec une philosophie simple mais redoutable : ne vous souciez pas du « comment marche votre terminal », Apple s’en préoccupe pour vous. La maîtrise des outils informatiques n’est plus le monopole des informaticiens, désormais tout un chacun peut piloter son device du doigt sans jamais avoir tapé une seule ligne de code. IBM, Microsoft, HP, les anciens géants de l’ère précédente sont au mieux des challengers acculés dans un coin du ring quand ils n’ont pas purement et simplement déserté le champ de bataille.

Contrôler pour faciliter la vie de ses clients

Cependant, la logique d’Apple s’appuie sur un ressort caché mais bien réel. Pour que le monde iP… fonctionne sans problème entre les mains d’utilisateurs totalement ignorants, Apple doit prendre en charge un maximum de choses : les mises à jour se font presque totalement sans action du propriétaire, les logiciels proposés sur les terminaux mobiles sont vendus sur une plateforme de téléchargement agréée et même propriété d’Apple, l’Apple Store. Les logiciels, « apps » dans le monde des terminaux mobiles, sont testés et classés par Apple. Ils peuvent avoir été développés par une entreprise tierce mais doivent recevoir l’imprimatur d’Apple avant leur mise en vente. Les schéma est le même pour des logiciels gratuits.

Toute app qui vend des journaux au numéro doit aussi passer par ce contrôle, contrôle qui inclut le contenu du journal. Enfin, iTunes, la plateforme de téléchargement de contenus musicaux, vidéos et même de livres, obéit à la même logique. Tout contenu mis en location ou en vente sur les plateformes Apple est contrôlé.

C’est là où le bas blesse. Apple, fabricant de terminaux et entreprise de logiciels pousse sa logique jusqu’au bout et décide pour ses clients de ce qui est bon et de ce qui ne doit pas être mis en ligne.

Pour le moment, ce contrôle ne s’effectue que sur les apps. Restrictions sur l’âge pour certains réseaux sociaux communautaires ou des plateformes de partage de photos, les raisons invoquées sont souvent le risque de tomber sur du contenu pornographique. 500Px en a récemment fait les frais. L’app de partage de photos a essuyé un premier refus d’inscription au catalogue de l’Apple Store avant de recevoir un classement 17+. Mais ce contrôle du contenu ne devrait-il pas être laissé à l’appréciation des propriétaires de ces terminaux ? Apple n’a, après tout, aucun mandat pour décider de la morale publique.

Une propriété limitée ?

Encore faut-il que les utilisateurs des terminaux Apple en soient véritablement propriétaires. C’est l’autre face, encore bien plus cachée, du contrôle qu’Apple a choisi d’exercer sur l’ensemble de ses produits : Cupertino se bat pour imposer toute une série de restrictions aux possesseurs de devices fonctionnant sous IOS, soit les iPhones, iPads et iPods. Certes, ces verrouillages sont aussi un bon système pour lutter contre le piratage de logiciels, mais au nom de la protection du copyright qu’elle possède sur son système d’exploitation pour terminaux mobiles, Apple interdit de fait à ses utilisateurs d’accéder à d’autres plateformes de téléchargement ainsi que d’installer des apps non agréées par ses services. Jailbreak est un mot – et une possibilité – interdit dans l’univers Apple.

Ces restrictions, déjà dommageables pour les particuliers, va poser d’évidents problèmes au fur et à mesure que les terminaux Apple intègrent enfin massivement le monde professionnel. Les tablettes numériques sont plébiscitées en entreprise et Apple gagne désormais des contrats publics. Dernier en date : les policiers néo-zélandais vont être équipés d’iPhones et d’iPads. Les forces de police d’un état souverains vont utiliser dans le cadre de leur travail un matériel bridé et contrôlé par une entreprise privée. Vous avez dit abandon de souveraineté ?

A l’heure où la neutralité du Net, c’est à dire la garantie de l’absence d’un traitement inégalitaire de l’information sur le réseau, fait débat dans le monde il est évident qu’Apple, un des leaders du marché des terminaux mobiles connectés et première capitalisation boursière au monde a fait le choix d’un monde sous contrôle permanent et invisible. Paradoxe pour une entreprise dont le spot publicitaire le plus célèbre promettait un monde libre, loin du roman de George Orwell, 1984.


Pub Apple Big Brother 1984 George Orwell par alainrx8

Illustration de Une : The D34n sur Flickr

N.B. : cet article a été rédigé sur un MacBook Pro, les recherches bibliographiques ont été faites sur iPad et les tests d’apps sont régulièrement faites via un iPhone pendant que l’auteur écoute sa musique préférée sur son iPod. Apple, quand tu nous tiens …

Article publié à l’origine sur Europe Créative en février 2013.

Manuel Atréide
Blogueur et journaliste, Manuel Atreide collabore au site Minorités ainsi qu'à l'hebdomadaire l'Hémicycle. Spécialiste de la révolution digitale et passionné par l'information, il travaille sur l'impact des technologies sur un monde désormais connecté.