Les « avatars » de la dissidence et de son scénario

La dissidence se révèle être un scénario qui hante l’histoire de l’Occident sans avoir été auparavant nommé. Depuis quelques décennies, on en découvre les expressions dans la littérature et dans l’histoire comme dans les faits divers contemporains. La compréhension de ce scénario nous apprend à décrypter ce qui se joue entre l’individu et les institutions, les principes et les normes, à saisir les rapports entre éthique et politique, à nous interroger sur notre responsabilité dans la Cité. Actuellement, l’usage du terme de dissidence tend à s’élargir… Serions-nous en train d’assister à une de ses nouvelles manifestations ? The Dissident devrait nous apporter une réponse.

Dissidence ou dissidences ?

Le terme de dissidence apparaît avec un sens politique dans le dernier tiers du XXème siècle. Utilisé d’abord pour désigner les luttes de l’intelligentzia en URSS, connues en Occident sous formes d’affaires ayant eu un écho international, ce terme englobe depuis, toutes les luttes de défense des droits civiques et humains, menées par des individus dans un pays totalitaire. Il suffit d’évoquer la figure d’Aung San Suu Kyi, dissidente Birmane.

A côté de cette dissidence politique, le terme de « dissidence institutionnelle »[1], a été introduit en sociologie pour caractériser certaines luttes, au sein des institutions, dans un pays démocratique. L’individu, qui défend des droits liés à son statut, met en œuvre une autre manière de jouer son rôle social qui transgresse les normes, parfois même la loi, tout en se référant à des principes qui le légitiment. Exemple : les suffragettes qui revendiquaient des droits égaux à ceux des hommes ou les « nouveaux pères » qui demandent les mêmes droits que la mère, lors d’une séparation.

De la confrontation de ces luttes au sein de diverses institutions se dégage « un scénario de la dissidence » que l’on peut retrouver à différentes époques, dans différents contextes, là où l’individu défend un principe – constitutionnel, institutionnel ou éthique – dans une lutte non-violente dont l’enjeu est le contenu de son identité sociale.

Ce scénario semble émerger, de manière emblématique mais sans avoir été nommé, dès le Vème siècle avant J-C, avec Antigone de Sophocle. On le retrouve, de manière récurrente, dans notre actualité[2] mais aussi dans notre histoire et notre littérature occidentales. C’est ainsi que le Groupe de Recherches Interdisciplinaires sur l’Histoire du Littéraire a fait paraître un premier dossier, Expressions de la dissidence à la Renaissance, en 2013[3] .

A côté de ce sens étroit qui définit une  dissidence, qu’on peut appeler protestataire,  s’est développée, parallèlement, en ce début du XXIème siècle, une autre notion de la dissidence mettant l’accent sur la capacité de distanciation de l’individu par rapport aux institutions. L’individu qui veut exprimer et valoriser sa transgression par rapport à une norme, quel qu’en soit le contenu ou les motivations, se considère volontiers comme « dissident ».

C’est ce que souligne J-Cl. Guillebaud dans son  Eloge de la Dissidence. « La culture dominante se présente avantageusement comme celle de la transgression… Nous sommes modernes dans la mesure où nous nous libérons des normes imposées, des morales craintives, des superstitions et des obéissances de jadis… Ces postures assurent un maximum de bénéfice symbolique pour un minimum de risques [4]».

En dehors de cet effet de mode, il semble qu’il y ait un sens à élargir la notion de dissidence à ce que d’autres ont appelé, par exemple, les « créatifs culturels »[5]. Le dissident-créatif culturel conserve certains caractères du dissident au sens premier du terme : il « pense par lui-même » plutôt que de suivre la norme ; il se pense comme  « acteur social », porteur d’un autre ordre en gestation et mène sa recherche en marge du système. Il a besoin d’audace de l’imagination plus que de courage, parce qu’il n’a pas forcément à affronter  un pouvoir. Il a plutôt à trouver sa place dans les mailles du système en place. Alors que le dissident protestataire fait appel à l’opinion publique, le dissident-créatif culturel peut initier un laboratoire d’idées et le mettre en pratique, au départ, dans le plus grand anonymat : le parcours d’un Pierre Rabhi est de ce point de vue exemplaire.

On peut  penser que The dissident se fera l’écho de tous ceux qui s’apparentent aux dissidents protestataires, lanceurs d’alerte, désobéissants civils, objecteurs de conscience, à ceux qui, de manière individuelle ou collective, résistent à tout pouvoir arbitraire et tentent d’introduire de l’éthique en politique. Mais aussi qu’il fera connaître toutes les recherches alternatives autour d’autres manières de produire, d’appendre, d’entreprendre, de vivre ensemble qui viennent subvertir l’ordre et les normes en place, en s’ouvrant à d’autres solutions plus adaptées aux problèmes auxquels nos sociétés sont confrontées : rapport à l’environnement, inégalités de plus en plus grande, croissance ou décroissance, etc. L’intérêt étant de susciter la réflexion individuelle et collective sur la société que nous voulons, sur les valeurs auxquelles nous sommes attachés, sur les rapports de l’individu à l’Etat, aux institutions aussi bien locales qu’internationales.

C’est pour amorcer cette réflexion que je propose quelques éléments de ma propre recherche sur la dissidence.

La dissidence politique

Auparavant, il me semble important de rappeler ce qui caractérise la dissidence politique qui reste la référence historique ayant fait émerger le concept. Pour cela, je propose de partir de ce que les dissidents ont dit de leur propre expérience. Conscients d’être mal compris en Occident, où on les considérait comme de simples opposants anti-communistes, les dissidents des pays de l’Est ont analysé leur démarche. « Ceux que vous appelez les dissidents ne sont que de simples hommes qui ont appris à penser par eux-mêmes et ne se réfèrent à aucun schéma préétabli… Mais… penser ce que l’on veut n’est pas plus dangereux à l’Est qu’à l’Ouest. Ce qui fait un dissident, c’est l’harmonie entre ses paroles et sa vie, d’une part, et ses convictions, de l’autre. Cela, c’est  déjà plus dangereux, c’est prendre le risque d’aller en prison [6]

Au début des années 60, en URSS, une nouvelle génération, parmi laquelle des jeunes poètes qui vont devenir les activistes du mouvement, s’interrogent sur les comportements personnels de leurs parents qui ont rendu possibles les crimes sous Staline. « Aucun de nous ne voulait se retrouver dans la situation de nos parents auxquels nous posions la question : qu’aviez-vous fait, où étiez-vous lorsque ces crimes furent perpétrés ?… Chacun de nous, à la mesure de ses forces, a voulu résister à ces crimes [7]». On voit que leur résistance prend sa source dans une démarche éthique, un sentiment de responsabilité personnelle face à ce qui se passe dans le champ politique. Pour autant cette attitude doit trouver ses formes d’expression et d’action dans un régime qui reste totalitaire même après la critique du stalinisme par Krouchtchev.

En 1966, après la publication du livre de Soljenitsine, Une journée d’Yvan Denissovitch, qui a pu faire croire à une libéralisation du régime, on assiste à un tournant, au cours du procès de l’auteur Siniavski et de son traducteur Daniel. Tous deux ont enfreint la loi soviétique en faisant éditer à l’étranger un livre qui comporte des critiques du régime. Or, lors de ce procès, au lieu de faire son autocritique comme tous les autres prévenus depuis des décennies, Siniavski plaide coupable : il légitime sa démarche au nom de la liberté d’expression interdite. Son attitude de résistance inédite, inimaginable jusque-là, lui vaut un large écho à l’extérieur de l’URSS mais aussi à l’intérieur. Elle montre à ceux qui assistent au procès et vont en rendre compte autour d’eux, la possibilité d’une « autre posture » citoyenne face au pouvoir totalitaire. Siniavski est condamné à 7 ans de camp à régime sévère et Daniel à 5 ans. Mais, dans ce procès, l’affrontement public avec le pouvoir a ouvert une voie nouvelle.

A partir de là, l’alternative semble claire pour les opposants : se soumettre ou entrer en dissidence en adoptant publiquement un comportement conforme à ses opinions, au risque de subir la répression sous toutes ses formes. Pour étayer leurs actions, ils s’appuient sur des textes juridiques, en particulier la Constitution de 1936, démocratique mais jamais appliquée, puis, après 1975, sur les accords d’Helsinski, signés par l’URSS qui s’engageait au respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Ils revendiquent l’application de la loi, le droit d’expression, des procès publics. Leurs formes d’action, – présences aux procès, samizdat, piquet de grèves silencieux, grèves de la faim, lettres signées par des personnalités, pétitions -, sont des formes non-violentes, mais qui transgressent les normes du régime soviétique et parfois même la loi. S’installe alors une spirale résistance-répression-solidarité qui élargit progressivement leur cercle malgré les camps, la prison, la menace des hôpitaux psychiatriques, l’exil et quelquefois la mort qui les attend.

Politiquement, ils ont des opinions divergentes sur la nature du système soviétique, sur la valeur de la démocratie, sur l’articulation entre la revendication nationale et la lutte démocratique. Ils ne parviendront pas à s’unifier au-delà de la lutte pour les droits de l’homme et contre le totalitarisme. Même là où ils s’organisent collectivement, comme dans la Charte 77 en Tchécoslovaquie, les dissidents tiennent à affirmer leur engagement individuel  dans un cheminement qui leur est propre, chacun assumant les risques de son action publique pour conserver son intégrité morale.

C’est pourquoi Vaclav Havel voit dans la dissidence un « redressement civique » qui est la manifestation d’un « redressement éthique [8]». Cet engagement éthique et politique, revendiqué par tout dissident repose sur le sentiment de sa responsabilité face à l’ordre ou au désordre politique en place. Il implique en même temps l’idée de la « valeur transcendante » de la vérité et de la dignité humaine. Le pouvoir de ces « sans pouvoir », selon la formule de Vaclav Havel, implique « la résonance de la vérité dans l’opinion publique [9]».

Dissidence institutionnelle

Au même moment, en France, dans le sillage des mouvements de contestation de Mai 68, se développent des luttes au sein des institutions. Entre 1974 et 1986, je m’intéresse d’un point de vue sociologique à plusieurs affaires qui concernent différentes institutions : l’Education Nationale, la Justice, la Famille. Elles ont des caractères communs qui les distinguent des luttes contestataires, car l’individu ne remet pas en cause l’institution en tant que telle. Il est au contraire attaché à cette institution dont il défend des principes [10] qui ne sont pas respectés dans la pratique. C’est ce non-respect des principes qu’il dénonce comme un dysfonctionnement de l’institution dont il est victime.

Dans ces affaires, apparaît toujours le même « scénario », avec, dans un premier temps, un individu qui recourt aux moyens légaux pour faire respecter son droit. C’est lorsqu’il se heurte à une fin de non-recevoir de la part de l’institution qu’il transgresse les normes, voire la loi en mettant son problème sur la place publique par un acte qui constitue un « appel au peuple ». Si cet appel est entendu, – ce qui était le cas dans ces « affaires » qui avaient été relayées par les médias -, se constitue un soutien, transformant la lutte individuelle en lutte collective. Selon le rapport de force qui en découle, l’individu dissident peut obtenir satisfaction de sa revendication avec une possibilité de réintégration au sein de l’institution, s’il en a été exclu, voire une réhabilitation. Il peut aussi en être définitivement exclu.

L’étude sociologique de ces affaires découvre comment s’imbriquent enjeux personnels, enjeux institutionnels et enjeux fondamentaux qui touchent à la manière dont s’articule la valeur des principes auxquels se réfère l’individu dissident, avec le contenu de son identité sociale. Qu’est-ce qu’être juge si je ne puis juger en mon âme et conscience ? Qu’est-ce qu’être père si je ne puis conserver un lien avec les enfants lors d’une séparation ? Ces luttes « individuelles », dans lesquelles se joue une question de droits, ont une portée sociale et sont souvent un facteur de l’évolution des institutions.

Témoin cet exemple tiré d’un fait divers relaté dans le journal Le Monde, qui montre que la dissidence institutionnelle n’est pas liée à une époque ni attachée à un pays.  2011… Nous sommes dans un village de Cisjordanie. Ayad a été victime d’un crime d’honneur perpétré par un oncle qui la soupçonnait d’avoir eu des relations « impropres » avec un  ami. Ces crimes d’honneur ne sont punis que de quelques mois de prison et, malgré la lutte de féministes palestiniennes, ils ne cessent d’augmenter.

C’est dans ce contexte, commente le journaliste, qu’«au lieu de se recroqueviller sur leur douleur et de ployer sous le stigmate du pseudo-déshonneur, Rami et ses frères décident de parler. Ils mettent le problème sur la place publique : ils convoquent les médias, ouvrent les pages de Facebook en l’honneur d’Ayad et tapissent l’entrée de la maison de banderoles indignées » Rami explique : « Je me suis dit qu’il n’était pas possible que ce genre de meurtre ne soit puni que de quelques mois de prison. Ayad doit être la dernière victime des crimes d’honneur ».

 Ce non à l’ordre patriarcal est en même temps, dans sa forme, un « appel au peuple » qui transgresse les codes et les normes du deuil familial. Il n’est donc pas sans risque et peut se retourner contre la famille. Rien n’est joué d’avance entre l’ordre ancien et les valeurs nouvelles qui s’invitent dans une lutte de ce genre. Car, en arrière fond, se joue sans que ce soit formulé, la remise en cause d’un statut de la femme qui rend possible l’impunité de ces crimes.

« Comment la population de cette bourgade va-t-elle réagir ? Sans doute, inspirée par le vent libérateur des révoltes dans les pays arabes, la population de Sourif fait cause commune avec cette dénonciation. Une foule immense vient à l’enterrement. Des manifestations ont lieu à Hébron et Ramallah pour exiger un amendement du code pénal. 15 000 personnes se retrouvent dans la rue. De ce fait, les  députés, qui ont en vue les élections, défilent sur le perron familial, Hamas et Fatah confondus. Même un haut responsable du mouvement islamiste, basé à Gaza  déclare à Rami : « que le meurtre d’Ayad n’a rien à voir avec la religion et qu’il faut changer la loi ».

Épilogue : « Pendant une émission publique de télévision consacrée à Ayad, le secrétaire de la présidence palestinienne annonce en direct la fin de l’indulgence pour les crimes d’honneur…Deux jours après, un article du code pénal jordanien, en vigueur en Cisjordanie, a été abrogé, ainsi qu’un autre article, dans le code pénal utilisé dans la bande de Gaza[11]».

Nous avons là tous les éléments pour comprendre le scénario de la dissidence. Un individu qui pense par lui-même c’est-à-dire qui redéfinit autrement la situation qui, bien que ressentie sans doute comme injuste, est jusque-là tolérée par tous. Il la juge intolérable et met en acte publiquement ce qu’il pense. Remettant en cause les normes et aussi la loi, il prend les risques d’une réaction de la part de ceux qui les défendent, car tout le problème est de savoir si la protestation publique de la famille va recevoir l’approbation ou non d’une opinion majoritaire.

On aperçoit les limites de l’efficacité d’un acte de dissidence, si justifié soit-il. Car cette parole-acte n’a de poids que si elle peut être entendue, relayée et partagée par d’autres. Or ceci dépend à la fois de la clarté symbolique de cette parole-acte et de l’évolution des consciences qui la reçoivent. Vaclav Havel fait remarquer que l’initiative et la mobilisation autour de la Charte 77 n’auraient pas pu réussir si elles avaient été proposées un an auparavant. C’est pour cela que le geste symbolique de Mohamed Bouazizi a déclenché une révolution en Tunisie mais que la répétition d’un geste similaire en Algérie n’a pas eu d’effet politique.

Aussi on ne saurait préconiser la dissidence comme mode d’action d’autant que l’individu qui s’y risque ne peut savoir l’issue de son combat. La dissidence protestataire semble le « cri » d’un individu quand tous les autres recours font défaut et qu’il n’a plus rien à perdre parce que s’y joue pour lui le problème des valeurs qui donnent sens à sa vie. Seul l’individu lui-même peut en décider. C’est pourquoi mieux vaut sans doute, là où elles sont possibles, des luttes collectives qui relèvent par exemple de la désobéissance civile et permettent une meilleure maîtrise les risques

Dans ce cas quel est l’intérêt de prêter autant d’attention à la dissidence ? L’intérêt en est philosophique car la dissidence nous  apprend beaucoup sur nos rapports aux institutions, sur le rôle de l’éthique en politique…

Le pouvoir éthique et politique de l’individu-citoyen

La dissidence témoigne de la possibilité, pour l’individu, de devenir un citoyen à part entière avec un pouvoir sans rapport avec son statut. Antigone de Sophocle en est la plus belle illustration[12]. Ce pouvoir n’est pas d’ordre institutionnel et nous interroge sur sa nature. Par les risques qu’il prend, selon les cas, pour sa vie ou même simplement sa carrière professionnelle ou ses conditions de vie, le dissident interpelle tous ceux qui sont dans une situation comparable à la sienne et en premier lieu ceux qui ont même statut que lui.

Il s’adresse en chacun au sujet, responsable des valeurs ou de la hiérarchie de valeurs qu’il met en œuvre dans sa pratique et, plus particulièrement, dans tel ou tel rôle social en cause. Et toi ? Acceptes-tu d’être un fonctionnaire sans droits, soumis à l’arbitraire d’un supérieur hiérarchique ? Acceptes-tu de vivre dans un Etat et sous un régime qui ne respecte pas ses propres principes constitutionnels, ses propres lois ? Acceptes-tu de vivre sans liberté d’expression ?

Le dissident n’essaie pas de convaincre par des arguments dans une démarche politique. Vaclav Havel remarque dans un article où il réfléchit sur « Le sens de la Charte 77 » : « Le politicien cherche à convaincre le citoyen de la justesse de sa conception et à gagner leurs suffrages… Il les abreuve de conseils, d’exhortations et, le cas échéant d’injonctions et de menaces ; il les rassemble, les organise. La Charte ne fait rien de tout cela… Elle représente malgré tout un appel au reste de la société, un appel indirect. Elle montre que nous pouvons nous conduire en citoyen, même dans la situation la plus difficile ». Elle redessine le profil et la possibilité d’être un citoyen actif même dans un système totalitaire.

Le dissident ouvre un questionnement éthique, en démontrant par sa pratique, à tous et à chacun, que contrairement à ce qu’il croit ou veut croire, il a le choix et qu’il y a peut-être une autre manière de jouer son rôle social. Là où la norme bouche l’horizon comme si la soumission à cette norme s’imposait à tous, le dissident ouvre les possibles. C’est bien ce que Antigone dit à Ismène qui  se prétend impuissante n’ayant d’autre choix que de se soumettre au décret de Créon. Antigone rétorque : « moi j’ai le choix… »

Le dissident propose, en même temps à l’individu-citoyen[13] d’être un acteur social potentiel en lui montrant le lien qui existe entre son choix et l’ordre ou le désordre qui règne dans la sphère publique, dont il est, de fait, coresponsable. Car, il y a « désordre » lorsque les principes qui sont aux frontons des institutions ne sont pas mis en œuvre dans les pratiques ou lorsque ces principes institutionnels viennent contrevenir à des principes éthiques qui garantissent les droits fondamentaux de tout homme. Le dissident dénonce ce divorce et invite consciemment ou inconsciemment les autres citoyens à prendre position par rapport à cet état de fait, en renversant le rapport de force idéologique de façon à modifier le réel dans le champ politique.

Si l’appel est entendu, un cercle plus ou moins grand de soutien va se former créant une communauté virtuelle ou réelle autour des valeurs en cause. Mais l’appel aux consciences vient aussi heurter tous ceux qui bénéficient de l’ordre en place ou qui ont suffisamment intériorisé les normes pour s’en faire les garants. Tandis que le pouvoir sanctionne, ces derniers défendent l’ordre en place en secrétant une représentation fantasmée de l’individu dissident qui le stigmatise et enlève tout sens à sa dénonciation. C’est ainsi que les dissidents en France, à la fin du XXème siècle, étaient considérés comme paranoïaques[14], mais qu’Antigone et Socrate étaient stigmatisés comme « sacrilèges ». Les suffragettes, à la fin du XIXème siècle en Angleterre, étaient prises pour des « hystériques ».

L’analyse de ces luttes, en termes de dissidence, permet de déconstruire ces jugements qui sont l’expression d’un système de défense des normes et d’accéder ainsi au sens ou aux enjeux des luttes de ces individus dissidents dont les pratiques semblent tout d’abord « incongrues ». Elle devrait faire partie de l’arsenal critique de tout citoyen pour le prévenir de tomber dans la réaction primaire de rejet.

Dans un monde où le cynisme et un certain nihilisme sont dominants, la dissidence vient réveiller la part d’idéal qui peut subsister en nous et qui résiste à la confrontation au réel. Elle propose une figure de l’individu-citoyen, qui est non seulement acteur, mais créateur social, la matière qu’il informe  étant la pâte humaine, telle qu’elle est configurée à telle époque, en tel endroit du monde au milieu de rapports de forces définis qu’il arrive, par son action, à faire bouger d’un iota. Mais un iota symbolique qui peut être le « clinamen » – cette petite déviation dont parle Epicure – susceptible d’orienter autrement le flux du réel historique, ici et maintenant et peut-être demain et ailleurs. Puisse The Dissident favoriser les « clinamens » bénéfiques pour l’Humanité !

Maryvonne David-Jougneau

Philosophe et sociologue, Maryvonne David-Jougneau a publié articles et livres sur la dissidence dont « Socrate dissident : Aux sources d’une éthique pour l’individu-citoyen » Actes Sud/Solim, 2010  http://www.david-jougneau.fr/

 


[1] M.David-Jougneau, La dissidence institutionnelle, une approche sociologique, Revue française de sociologie,  1988, Vol.XXIX, N° 29-3, pp. 471-501.

[2] Irène Frachon, Mediator 150 mg, Editions dialogues, 2010

[4] « J.-Cl. Guillebaud dans  « Eloge de la dissidence », in La Politique, l’Esprit du Temps 2008.

[5] Les américains les appellent les Culturals creatives  ce qui peut se traduire en France par Créatifs culturels ou Créateurs de culture : http://fr.wikipedia.org/wiki/Créatifs_culturels

[6] V. Boukovski, in Nous, dissidents, Recherche N° 34, octobre 1978, p.10

[7]  Cité in R.Rotman, Dissidences et dissident(e)s, Le Sycomore, 1982, p.32

[8] Ecrits politiques, Points, 1990, p.51.

[9]  Vaclav Havel,  Le pouvoir des sans pouvoirs, Ecrits Politiques, POINTS, 1990, pp.55 à 157.

[10] Sur la distinction principes, normes, lois, cf. M.David-Jougneau, La dissidence institutionnelle, une approche sociologique,.o.c.pp. 482-83

[11]   Journal Le Monde du 25 Mai 2011

[12] M. David-Jougneau Antigone ou l’aube de la dissidence, L’Harmattan, 2000

[13] M. David-jougneau,  Socrate, aux sources d’une éthique pour l’individu citoyen, Actes SUD/Solim, 2010.

[14] Sur le rejet du dissident comme paranoïaque cf. M.David-Jougneau, Le dissident et l’Institution ou Alice au Pays de Normes, L’Harmattan, 1989, pp.127-184.