Attentat de Bamako : une journaliste malienne témoigne

Arche d'entrée de Bamako - (c) RGaudin/Wikicommons

Alors que les auteurs de l’attentat de Bamako ne sont toujours pas clairement identifiés, la journaliste Nabou Touré revient sur ce vendredi qui a ensanglanté  le Mali.

Beaucoup de mes amis m’envoient des messages de soutien après l’événement sanglant du Radisson Blu de Bamako, survenu ce vendredi 20 Novembre. Mais à mon sens cela fait quelques années que beaucoup de Maliens ont dépassé le stade du choc.

Alors que l’on pensait vivre un vendredi comme les autres, la rumeur folle d’une fusillade au Radisson prend de l’ampleur et se confirme.

Ce que l’on sait

Vers 6h du matin des assaillants arrivent sur les lieux. Au même moment qu’un 4×4 noir immatriculé Corps diplomatique. 170 personnes sont retenues en otage. Périmètre bouclé. Des bruits de tir se font entendre. Ensuite c’est l’hécatombe. On parle de deux assaillants qui parleraient anglais, yoruba et arabe. Le bilan est de trois morts, ensuite quatre. Puis à nouveau trois. À 14h les forces maliennes accompagnées de la Minusma [Mission de l’ONU au Mali, ndlr] et de la force française Barkhane donnent l’assaut.

Entretemps, quatre-vingts personnes parviennent à sortir. Certaines cachées à d’autres étages s’enfuient par leurs propres moyens, D’autres grâce aux forces de l’ordre. La rumeur court que certains ont été libérés par les assaillants après avoir récité des versets du Coran. Les badauds, inquiets et curieux se sont massés aux alentours de l’Hôtel pendant des heures. Les otages libérés, sous le choc, sont rapidement amenés au Palais des sports de Bamako. Le président malien Ibrahim Boubacar Keita a écourté son déplacement au Tchad où il participait au G5 Sahel… pendant lequel il était question justement de lutte contre le terrorisme.

Dénouement

En fin d’après-midi, on apprend la fin de l’assaut. Seuls deux jeunes terroristes sont parmi les dépouilles. Ce qu’a confirmé la police technique et scientifique après avoir passé les 140 chambres de l’hôtel au peigne fin. Dix-neuf victimes innocentes de nationalités diverses ont été tuées : Mali, Belgique, États-Unis, Russie, Autriche, Chine, Sénégal.

L’acte a été revendiqué dès le soir par le groupe algérien Al- Mourabitoune de Mokhtar Belmokhtar, également à l’origine de l’attaque du restaurant la Terrasse de Bamako en mars dernier. Ainsi que de la prise d’otage d’In Amenas en Algérie en 2014. Un autre groupe, le Front de Libération du Macina (FLM) du prédicateur Hamadoun Koufa, se revendique de l’attentat de vendredi. Mais une source spécialisée dans les questions de terrorisme m’a confié que le FLM est peu crédible, au vu de l’organisation que nécessite un attentat de cette ampleur.

Les suites

Les autorités ont décrété l’État d’urgence pour dix jours et un deuil national de trois jours. D’après une source policière, trois personnes en contact permanent avec les assaillants sont actuellement sous surveillance. Les présidents sénégalais Macky Sall et béninois Yayi Boni se sont rendus sur place pour présenter leurs condoléances.

Depuis 2012, avec le coup d’État et la prise du nord en l’espace de quelques jours par la rébellion, le monde des Maliens s’est effondré. L’économie, le tourisme, la culture, la foi en un lendemain meilleur, la sensation de vivre en sécurité… Tout cela a volé en éclat. Moi-même je me suis surprise à sursauter le soir quand un véhicule est entré dans ma rue à toute allure et que ses occupants en sont sortis en parlant un peu trop bruyamment. À l’époque, on entendait parler des razzias menées dans les quartiers par les militaires. Là oui, il m’est arrivé d’avoir peur.

Mais le terrorisme, et dans ce cas précis le djihadisme – bien que je trouve ce terme discutable – c’est autre chose. Au-delà de l’abomination qu’il représente, de l’effroi qu’il peut susciter et de l’aliénation de la religion musulmane qu’il s’efforce d’installer dans les esprits, je ne suis pas sûre que ce soit ce qui effraie le plus les Maliens. Au fil de mes échanges avec les gens, j’ai plus la sensation que ce que l’on craint, c’est ce manque d’humanité qui prend de l’ampleur. La perte de confiance envers ceux qui nous entourent, ceux qui nous gouvernent. Nous ne sommes plus unis.

Seuls des évènements de ce genre nous permettent de nous rendre compte que nous avons beaucoup à faire. Quand on voit un acte pareil… Des jeunes qui ont la vie devant eux entrent tranquillement dans un hôtel de ce standing pour tirer sur tout ce qui bouge. Ils brisent les rêves, les espoirs de ces personnes tuées, de leurs proches. Ils mettent brutalement fin à des vies qui auraient pu planifier tant de choses. Ça laisse tout simplement et malheureusement sans voix…

Nabou Touré
Née en France, vivant au Mali Nabou Touré a été présentatrice pendant 7 ans pour le bouquet africain Africable Télévision. Elle est actuellement directrice de l'information du groupe audiovisuel Malien Liberté LTV .