Au Bahreïn, les défenseurs des droits de l’homme ciblés par le régime

Un manifestant bahreïni brandissant le drapeau du Bahreïn. Photo Mohammed Al-Shaikh / AFP

Publiée à l’origine dans le Guardian en octobre 2014, cette tribune de Maryam Al-Khawaja, toujours d’actualité, dénonce les arrestations des défenseurs des droits de l’homme et l’impunité d’un Bahreïn soutenu par les États-Unis et le Royaume-Uni. The Dissident vous propose de découvrir en français le combat de cette activiste emblématique de la dissidence bahreïnie.

Mardi, ma sœur Zainab Al-Khawaja, enceinte de huit mois, a été de nouveau arrêtée après avoir passé, jusqu’à récemment, un an en prison. Lors de son procès, elle a été accusée de « détruire des biens du gouvernement » parce qu’elle a déchiré une photo du roi du Bahreïn Hamed ben Issa Al Khalifa, lors d’une manifestation en 2012.

Au tribunal, elle a déchiré une autre image du roi, avant de déclarer :  « Je suis la fille d’un homme fier et libre (Abdulhadi Al-Khawaja, figure de la défense des droits de l’homme au Bahreïn, ndlr). Ma mère m’a fait naitre dans ce monde libre, et je donnerai naissance à un enfant libre lui aussi, même si cela doit se faire dans nos prisons. C’est mon droit, et ma responsabilité en tant que personne libre est de protester contre les abus des oppresseurs ».

Elle a été retenue sur place. Une nouvelle affaire a immédiatement été initiée à la cour pénale supérieure, où elle risque une sentence maximale pour avoir « publiquement insulté le roi » : sept ans d’emprisonnement et 10 000 dinars bahreïnis (environ 24 300 €) d’amende.

Zainab a rejoint la longue liste des défenseurs des droits de l’homme au Bahreïn qui se languissent en prison à cause de leur critiques envers le régime, bien que celles-ci relèvent de la liberté d’expression. Avant l’arrestation de ma sœur, Nabeel Rajab, le président du Centre des droits de l’homme au Bahreïn, a été arrêté à peine 24 heures après son retour au pays le 1er octobre 2014, après un voyage en Europe. La raison de son arrestation était un tweet dans lequel il critiquait les institutions gouvernementales du Bahreïn de servir « d’incubateurs pour l’idéologie de l’État islamique ». Pourquoi Nabeel était-il parti en tournée en Europe ? Pour parler de ma propre arrestation et de ma détention au Bahreïn.

Nabeel Rajab à sa sortie de prison, en mai 2014. Photo Hussain Albahrani / Pacific Press

Nabeel Rajab à sa sortie de prison, en mai 2014. Photo Hussain Albahrani / Pacific Press

J’ai en effet été moi-même insultée, agressée par quatre policiers, puis détenue peu après mon arrivée dans le royaume, fin août 2014. Je m’y étais rendue depuis Copenhague pour visiter mon père pendant sa grève de la faim, dont la vie était en péril – voilà un autre défenseur des droits de l’homme condamné à la prison à vie dans la prison de Jau après avoir été torturé. Les officiers à l’aéroport m’ont dit que je n’étais pas la bienvenue dans mon propre pays, m’ont gardé dans une salle glacée puis m’ont agressée après avoir éteint leurs caméras. J’ai été ensuite accusée de l’agression de deux officiers de police.

Ma libération a été la conséquence de pressions internationales. Des gens comme Nabeel – qui vient à peine de finir une peine arbitraire de 2 ans de prison pour avoir organisé des manifestations contre le gouvernement – étaient à l’avant-garde de la mobilisation internationale qui a contraint les autorités bahreïnies à me libérer après 19 jours passés dans la prison pour femmes d’Isa Town. Nabeel et d’autres collègues ont voyagé à travers plusieurs pays d’Europe pour rencontrer les officiels des gouvernements et des ONG et plaider ainsi en faveur de ma libération. Nos rôles sont à présents inversés.

Quand j’ai visité Index on Censorship mercredi, le directeur général m’a dit : « Ce serait amusant si ce n’était pas si triste de savoir qu’il y a un mois, Nabeel était assis dans cette même pièce en train de nous expliquer comment nous pourrions vous sortir de prison. Aujourd’hui, vous êtes assise ici à votre tour, pour essayer d’obtenir sa libération. »

Je travaille dans les droits de l’homme depuis 2010. Ce qui est devenu de plus en plus clair pour moi, c’est qu’une pression internationale sur le Royaume-Uni et les Etats-Unis, les plus proches alliés du Bahreïn, est le meilleur moyen pour nous de gagner en influence. Malheureusement, le gouvernement du royaume s’est de mieux en mieux accommodé à cet état d’impunité dont il jouit malgré ses exactions contre les droits de l’homme. Une telle impunité ne peut être inversée que par une position ferme de la communauté internationale. D’ici là, les défenseurs des droits de l’homme et le peuple du Bahreïn continueront à être systématiquement ciblés pour avoir osé s’exprimer librement ou se réunir.

Je continuerai ce travail quels que soient les risques auxquels nous serons confrontés, tout simplement parce que se battre pour les droits humains devrait être la norme et non l’exception.

Maryam Al-Khawaja
Co-directrice du Centre du Golfe pour les droits de l’homme

Traduction Baptiste Duclos

Source : http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/oct/20/bahrain-human-rights-attack-tortured

Auteur invité
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