Au son de l’accordéon, le retour de la dignité

Yves Mornet, accordéoniste bénévole pour la chorale Au clair de la rue.

Yves Mornet, accordéoniste bénévole pour la chorale Au clair de la rue.

Dans sa marche vers le « progrès », notre société va vite, trop vite. Au point, parfois, de laisser derrière elle quelques-uns des siens, dont la santé fragile ou la situation précaire ne permettent plus de suivre le rythme effréné de la majorité. Épuisés mentalement et physiquement, on les retrouve alors échoués sur un trottoir ou sous un pont, rejetés tels de vieux déchets par l’océan de nos indifférences, sur les rives de la folie et de l’indigence.

Le citadin les voit tous les jours, en train de réclamer une pièce ou d’écumer un dernier litre de villageoise. On passe devant, on baisse la tête, la journée continue. L’un la passera assis derrière un écran, l’autre par terre sur un morceau de carton. Le premier attend sa paye, le second attend sa fin. L’espérance de vie de celui qui cloche à nos feux rouges relève en effet davantage de la moyenne tchadienne ou angolaise que française – on vit pourtant dans le même pays. Le mendiant a appris à payer son « train de vie » en temps. Un cubis de rosé en plus, c’est 3 mois, un hiver dehors, c’est 3 ans. Et puis un jour, il sera emporté, solitaire, par une cirrhose du foie ou une voiture à un carrefour, s’il ne met pas lui-même un terme à son existence.

L’héritage du gaulois

Aussi désespérants soient ces drames de la vie, il existe malgré tout des initiatives destinées à les ramener parmi nous et à les protéger des rigueurs du climat, de la faim, des violences ou de l’indifférence. La chorale Au clair de la rue, à Nantes, leur rend leur dignité. Nichés derrière un temple protestant de la rue Menou, à même pas 100 mètres du très luxueux hôtel Radisson Blu, des bénévoles accueillent chaleureusement les gens de la rue ou en situation de grande précarité, pour pousser la chansonnette et se mêler un peu aux autres. A l’origine de cette chorale, la rencontre entre deux personnes : Yannick Jollivet, le fondateur, et Serge Brousse, « le gaulois », ancien gars de la rue, décédé il y a plusieurs mois.

« Le gaulois faisait la manche à Talensac (ndlr, un quartier nantais), raconte Yves, professeur d’accordéon diatonique et musicien pour la chorale sur son temps libre. Yannick a trouvé qu’il avait une « sale gueule ». Il lui a demandé ce qui lui arrivait. Le gaulois lui a alors expliqué qu’il venait d’enterrer un de ses potes la semaine d’avant et qu’il n’y avait eu personne pour défiler derrière le cercueil, ni même une chanson pour l’accompagner. »

La chorale créée alors par Yannick et son épouse Marie-Thérèse, « Mathée », puis rejointe par Serge, rassemble non seulement les âmes en peine autour de L’Auvergnat de Brassens ou La Tendresse de Bourvil, mais accompagne en plus les victimes de la misère lors de leurs funérailles.

«  Pour moi, c’est primordial ! s’exclame Yves. Je veux aller rendre hommage au gars dans la caisse, d’autant plus lorsqu’il n’y a que cinq ou six personnes qui défilent derrière. Je joue pour eux comme si j’étais à un concert. C’est un sentiment énorme. Quand je loupe un enterrement, ça me rend malade ! Faire de la musique pour ces gens-là, c’est leur rendre hommage. Ce ne sont plus des chiens qu’on enterre. Pour les funérailles du gaulois, on était 200 ou 300 ! Jean-Marc Ayrault était là en personne pour déposer une gerbe de fleurs. Mais quatre jours après, on a eu un autre décès… On n’était que cinq. »


La Marie, par Yves.

L’année 2013 aura été, pour la chorale, catastrophique. En plus du gaulois, elle a aussi vu partir Joël, « Jojo », « une grande gueule avec une vie digne d’un film », tombé chez lui. Il est resté 3 ou 4 jours tout seul, comme ça, immobile. « Maintenant c’est un légume au CHU, il ne reconnait plus personne », ajoute Yves. Un autre s’est fait renverser par une voiture. Le conducteur a fui l’accident pendant que sa victime gisait au sol : « Il a eu trois vertèbres pétées, des côtes, le bassin… On le reverra plus ».

« Ce sont de grandes âmes »

Ce mardi est un jour particulier. Noël approchant, la chorale a organisé un petit repas avant la traditionnelle répétition. La salle Coligny se remplit peu à peu pendant qu’Yves raconte l’histoire du collectif. Hélène, une grande dame mince et âgée au regard un peu paumé, s’approche de lui pour le saluer timidement et s’enquérir de l’état de sa « patte folle » –un tendon l’a lâché quelques semaines auparavant. Elle n’était pas venue à la sortie de dimanche dernier, elle ne sait plus trop pourquoi. « Le moral est bon ? », lui demande Yves gentiment. « Ben il y a des hauts et des bas tu sais, j’vis toute seule, alors des fois c’est pas facile », lui répond-elle avant d’aller rejoindre le reste de la compagnie.

Vient ensuite Catherine, la cinquantaine. Elle était jadis femme au foyer, mariée à un antiquaire, trois enfants. Elle a fait une dépression qui l’a amenée au bord de la folie. Trois ans de psy. Son mari l’a quitté, les enfants ont été placés. Catherine a finalement terminé dans un foyer d’accueil. Elle s’assoit à côté d’Yves, l’air grave, et entame le dialogue. Les médecins lui ont dit que sa maman allait mourir cette année. L’accordéoniste s’emploie à lui remonter le moral et à la rassurer. Elle change ensuite de sujet, parle de son fils qui ne veut pas qu’elle voit ses petits-enfants, même en photo. Yves lui suggère de passer par sa fille pour avoir quelques clichés. Catherine approuve le plan, puis retourne vers la scène pour se chauffer la voix.

A chaque membre de la chorale, sa triste histoire. Tous ont pourtant relevé la tête et repris goût à la vie et aux autres, en chantant. « Ce sont de grandes âmes, de grandes personnes », conclut Yves. Il empoigne son instrument, sort deux-trois notes pour le principe et part à son tour rejoindre les siens, joyeusement.

Retrouver sa dignité

« Ici, même les bénévoles sont seuls ». Yannick Jollivet, le fondateur, s’installe, un casse-dalle dans une main, un dossier de presse dans l’autre, pendant qu’au loin résonnent les premières mélodies.

Yannick Jollivet, cofondateur de la chorale Au clair de la rue.

Yannick Jollivet, fondateur de la chorale Au clair de la rue.

Il poursuit :

« C’est bien plus qu’une chorale traditionnelle. Les gens viennent pour rompre leur solitude. Heureusement, il y a de plus en plus de collectifs qui se chargent d’eux, parce que la situation est démente. Les communes les inhumaient très tôt le matin, parfois en pleine nuit, l’hiver, pour faire des économies. Maintenant ils ont quelqu’un pour leur rendre hommage. C’est très émouvant. L’autre jour on a enterré un gars, 35 ans, ancien représentant de commerce : la boite ferme, il se retrouve au chômage, sa femme le quitte, il vit dans sa bagnole, puis dans la rue pendant deux ans, vers Saint-Herblain. Il a fini par se suicider sur le périphérique nantais en bloquant tout le monde. On l’a enterré au crématorium. La police avait retrouvé sa famille. Quand on voit les parents qui n’ont pas vu leur fils depuis 20 ans, c’est très dur. Ils sont complètement abasourdis. »

Arrive ensuite Mario, un « hombre » aux cheveux longs, bruns et à l’accent chilien, chapeau sur la tête, poncho sur les épaules et guitare à la main, acclamé par toute la troupe. Yves le laisse poser ses affaires puis entame l’air de l’Auvergnat avec son accordéon.

Mario, le guitariste de la chorale.

Mario, le guitariste de la chorale.

Le brouhaha des conversations s’estompe à mesure que les voix se posent sur les paroles de Brassens. Mario les accompagne quelques couplets plus tard.

La chorale Au clair de la rue multiplie depuis plusieurs années les représentations locales, avec parfois des évènements un peu plus spéciaux, qui les emmènent bien loin de la salle Coligny. Ainsi, en janvier 2011, ils s’étaient rendus au Parlement européen à Bruxelles dans le cadre de l’Agora sur la crise et la pauvreté, pour témoigner de leurs difficultés, mais aussi pour leur chanter quelques morceaux de leur répertoire. L’occasion pour les députés de se reconnecter l’espace d’une heure avec les 80 millions d’Européens vivant sous le seuil de pauvreté au sein même de l’Union. Ces épisodes médiatiques attirent l’attention. On en parle dans les colonnes de Ouest France, sur France 3.

« Personnellement c’était via France Inter que j’ai pris connaissance de la chorale, explique Anne-Laure, une jeune créatrice de bijoux, bénévole à la chorale. Je les ai rejoints à une répétition. Ils se demandaient tous qui j’étais et m’ont proposé de me présenter sur scène. Mathée a interrogé les gars s’ils voulaient me garder, ils ont dit oui. Je me suis prise d’affection rapidement avec plusieurs d’entre eux, dont malheureusement la plupart ont disparu. Quand on est tous debout sur scène et qu’on chante la même chanson, chaque voix est égale, on crée quelque chose ensemble. »

Hélène et Anne-Laure.

Hélène et Anne-Laure.

Yannick et Yves pourraient se contenter du succès de leurs représentations, des chansons aux enterrements. Mais ils ne s’arrêtent pas là. Il faut faire la tournée des foyers, trouver de nouvelles personnes de la rue, les convaincre d’arrêter de boire, de rejoindre la chorale et de monter sur la scène. C’est un travail de longue haleine, désintéressé, qui prend du temps et serre le cœur.. Mais largement rentable en termes d’humanité, selon Anne-Laure : « De voir leur sourire lorsqu’ils reçoivent les applaudissements, c’est quelque chose qui me plait beaucoup. »

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.

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Au clair de la rue


Si vous souhaitez donner un coup de main à la chorale Au clair de la rue, vous pouvez envoyer vos dons à Yannick Jollivet, 11 rue général O’Neil 44100 Nantes, ou bien nous contacter sur contact@the-dissident.dev pour être mis en relation avec Yannick.