Au revoir l’humain, je t’aimais bien

La nature a fait l’humain très imparfait : la quasi-totalité de l’espèce craint la souffrance, est passablement terrifiée devant la mort et a trouvé le sexe, le rire et l’alcool pour l’oublier. Si les artistes prennent le pari de la beauté et de la sublimation pour échapper à l’heure cruelle, les fervents du transhumanisme s’attèlent à bricoler l’Homme pour le « grandir », le sortir définitivement de ses fâcheuses limites physiques et intellectuelles. Ils ambitionnent d’échanger le gin tonic et la chair amoureuse, contre la silhouette de Robocop et le cerveau d’Einstein. Et ce n’est pas même une blague.

Google et les techno-scientistes auront bientôt trouvé le moyen de nous faire vivre très longtemps (à coups de puces sous-cutanées et de sélections génétiques) et au meilleur de l’homme-robot, de nous dispenser même du passage par le royaume d’Hadès. Outre l’éternité (qui va devenir de plus en plus longue…), c’est l’augmentation de toutes nos capacités qui est au programme de l’hybridation homme-machine et de l’ingénierie génétique. Il est vrai que la médecine améliore l’humain tous les jours, le soulage, lui autorise une vie meilleure et que nul n’y voit à redire. Effectivement, qui aujourd’hui pour jeter vaccins, pacemaker ou prothèse de hanche dans les tiroirs de l’oubli ? Mais toutes ces avancées avaient un objectif humaniste, une vocation d’assistance et de soins, quand la révolution annoncée est au service de l’économie de la Silicon Valley et de sa vision court-termiste.

Car demain, à entendre Google, il y aura moins à « réparer » puisque chacun se trouvera augmenté « par défaut » – aura le choix d’être un être bionique aux gènes sélectionnés, d’être dopée à la technique, d’augmenter ses forces mentales durablement, bref : de maîtriser mieux que Dieu, sa façon d’être au monde. Au revoir hasard de la vie, oubliez l’aléatoire de nos émotions et le labyrinthe de nos réussites comme de nos échecs, il nous faudra bientôt dire bonjour aux objectifs rationalistes et à la logique de la programmation ! Pour devenir qui ? Une presque machine sommée d’être compétitive, parfaitement normée, c’est-à-dire conforme à la démesure de technophiles qui se rêvent surpuissants (et riches). Tout cela a l’air de sortir d’un film. Pas tant.

Trop fatigués de n’être qu’humains ?

Nous avons échoué à établir l’égalité sociale, économique, politique entre les hommes ? Tant pis, Google promet de nous rendre « égaux » (le prix de cette néo-égalité sera annoncé plus tard !) devant les transformations du corps et de l’esprit. En l’absence d’un présent socialement égalitaire et solidaire, on nous promet un avenir de surenchère narcissique. On nous promet surtout de nous rendre de moins en moins libres. De plus en plus dépendants d’extensions artificielles, complices de la suppression de nos gênes faibles, volontaires pour devenir de joyeux cyborgs. Des cyborgs qui parviendront à réguler d’eux-mêmes stress, fatigue et émotions. Car, outre la manne financière, les techno-scientistes ont un objectif : supprimer les faiblesses humaines, remplacer nos vulnérabilités par des circuits, vendre un bien-être mesuré, recensé, programmé. Il en va ainsi des ambitieux quand ils ont peur : ils voudraient pouvoir tout maîtriser, limiter la variabilité, les flottements, toutes les vicissitudes de la vie. Certains seraient donc trop fatigués, épuisés, usés de n’être qu’humains ? Dans ce cas, les gars, envisagez plutôt une réincarnation en chat ou en nuage.

Maîtriser la nature, la dominer, est un rêve aussi vieux que le rêve. Il faut saluer l’imagination, l’innovation, le travail et la folie mêlés, qui ont permis de voir naître les plus grands progrès scientifiques. L’intelligence humaine a été capable d’inventer le pire comme le meilleur : la bombe atomique et le vélo aquatique, la poudre à canon et la plus longue pizza du monde. Faut-il s’amuser de voir sur le marché aujourd’hui, des casques électrodes censés améliorer nos performances aux jeux vidéos, optimiser notre humeur ou encore la qualité de notre sommeil ? De simples gadgets, probablement, mais après ? Et surtout, est-il encore temps de débattre de ce fameux transhumanisme, de l’intelligence artificielle, de s’interroger sur les problématiques éthiques, d’envisager de réguler toutes ces avancées (qui vont mille fois plus vite que la machinerie légale des États) ? J’ai l’air de vous raconter un cauchemar noyé de gin tonic ? Pas même.

Qui pour résister ? Peu, je le crains, parce que l’aspect ludique sera mis en avant, parce qu’on finit toujours par accepter le progrès (et que son rejet engendre des dissonances internes insupportables), parce qu’il sera inconcevable d’être exclus du grand marché de l’amélioration, parce que… La technique a toujours accompagné l’homme, mais le paradigme est en train de changer largement : demain, la technique fera l’Homme. Ou plus précisément le défera, pour créer une créature (bourrée de datas et de calculateurs) dont on sait qu’elle sera plus compétente, puissante et rapide qu’aucune autre, mais qui aura peut-être relégué notre espèce aux archives. Trump avec, c’est l’unique bonne nouvelle.

Virginie Simona
Humain de naissance, rédactrice de profession, aléatoire (d'expérience), elle se nourrit (dans ce monde impossible), de consolations possibles et réjouissantes : les rencontres en général, puis celles qu'autorisent la littérature et la musique en particulier.

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