Bachar Mar-Khalifé : « Résister, c’est un combat quotidien »

Bachar Mar-Khalifé - (c) Lee Jeffries

La trentaine et une timidité qu’on apparenterait facilement à de la mélancolie, Bachar Mar-Khalifé chante des souvenirs. Dans son troisième album intitulé « Ya Balad » (Ô pays), il raconte son Liban, mêlant les thèmes et les styles, dans une harmonie rare, qui manque souvent au monde qu’il observe. Entretien.

The Dissident : Ya Balad, votre dernier album, est un hommage à votre Liban natal. Quel regard portez-vous sur votre pays, quels sont vos souvenirs de l’enfant que vous étiez à cette époque ?

Bachar Mar-Khalifé : Ce sont des souvenirs qui ne sont pas forcément connectés : l’enfance, le lieu de naissance, les odeurs, les paysages… Ces choses-là prennent possession des sens, et on les transforme en grandissant. J’ai aussi des souvenirs concrets, de l’atmosphère de paix. C’est pourtant très contradictoire avec ce qui se passait dans le pays à cette époque là, mais pour moi, c’était une enfance très heureuse et très festive. Je me rappelle des gens qui dormaient à la maison, de nous qui dormions chez les gens, mais je n’avais pas les détails de la guerre. Je ne savais même pas pourquoi nous, on dormait chez ces gens-là. Ce sont des souvenirs très précieux, que je ne retrouve plus en allant au Liban aujourd’hui, car je vois désormais les choses avec mes yeux d’adulte et je n’ai plus cette capacité à transformer la réalité et à me protéger de la dureté de la vie.

 

Cette dureté, elle a un écho différent aujourd’hui, à la lumière des attentats de Beyrouth et de Paris. En tant que Libanais et Français, quel regard portez-vous sur ces récents événements ?

C’est une situation inattendue. Jusqu’à maintenant, j’étais considéré par les gens que je côtoie comme un musicien libanais qui a vécu des choses dans son enfance, comme la guerre… et je pense que naturellement, ça créé un écho par rapport à ce que je fais.
Mais aujourd’hui je sens une proximité. Je sens que les gens ont été blessés dans leur chair. Malheureusement, ça a coûté très cher mais les gens ont eu un sursaut de vie, un sursaut humaniste. D’ailleurs, que l’on soit à Beyrouth ou à Paris, cette conscience de la valeur de la vie est souvent oubliée, et je pense que le vrai combat, c’est de rester éveillé le plus longtemps possible, car à Beyrouth aussi, on est en terrasse depuis des années, mais à Beyrouth aussi, on a tendance à oublier très rapidement…

Est-ce que vous avez peur pour l’avenir ?

Je n’ai pas peur. En réalité, j’ai peur du vent, mais pas de beaucoup d’autres choses. Cela dit, je crains que la nature humaine tende très fortement à s’endormir et à oublier les choses. C’est ma plus grande crainte. Pour moi, résister c’est un combat quotidien. Vouloir être libre, c’est un combat quotidien. Il n’y a jamais d’aboutissement à cette idée-là. On le fait avec ses enfants à la maison, avec les gens dans la rue. Mais ce n’est pas facile, j’en suis conscient, mais il ne faut pas le négliger.

(c) Lee Jeffries

(c) Lee Jeffries

Les Printemps arabes ont amené ce désir de liberté dans plusieurs pays du Maghreb et du Moyen-Orient, mais pas au Liban, vous auriez aimé voir cela arriver dans votre pays ?

En tant que Libanais, quand y a eu les premiers mouvements de foule, j’étais très envieux. J’enviais cette jeunesse qui se réveillait. Et pendant longtemps je me suis dit, pourquoi pas le Liban, pourquoi nous continuons à nous laisser faire ? Après, chaque pays à sa propre réalité, celle du Liban est forcément différente de celle de l’Egypte ou de la Tunisie. Récemment, on a eu un mouvement assez important, causé par la crise des déchets, une situation désastreuse, qui a poussé les jeunes dans la rue, et ils se sont faits tabasser et emprisonner pour ça. Ca a été un sursaut, mais ça n’a pas été suffisant, le pays n’est pas encore prêt. La politique, la religion, le poids de l’Histoire, empêchent la jeunesse de concrétiser quelque chose de similaire aux Printemps arabes.

La musique et la culture ont d’ailleurs servi de vecteurs à ces révolutions. Aujourd’hui la musique peut encore aider ?

La musique c’est une constante essentielle dans toute l’histoire de l’humanité. L’homme a créé la civilisation en créant des instruments de musique. La musique c’est une chose qui plane, qui sera toujours là, justement parce qu’elle est inutile concrètement. On ne pourra jamais empêcher le public de danser, ou d’aimer la musique. Et on s’en prendra toujours à la musique. Les gens qui pensent faire quelque chose d’utile auront toujours intérêt à attaquer les choses qu’ils considèrent comme inutiles.

 

Dans une phrase, qui m’a interpellée, vous dites : « J’ai tout d’un croyant mais je n’aime pas Dieu ». Comment vous l’expliquez ?

Je ne veux pas céder à la croyance, ou aux « croyants ». C’est essentiel d’accepter qu’il y ait des gens qui croient. Mais croire, c’est aussi avoir de l’espoir, croire qu’on va vivre, que les hommes ne sont pas mauvais, qu’on ne sait pas pourquoi on est là.
Et le plus important encore que de croire, pour moi, c’est de douter. J’ai beaucoup de respect pour les gens qui doutent. Douter c’est se poser des questions, avancer, ne pas se reposer. En fait j’ai un peu peur des gens qui croient, qui sont persuadés de quelque chose. Et je n’aime pas l’image de dieu, l’image que les gens, que les religions ont créée. Si je veux bien accepter l’image de dieu, même si je pense qu’il est plus intéressant artistiquement de douter de dieu que d’y croire, je n’aime pas l’image de ce dieu au dessus de tout et qui a toujours raison. S’il doit exister, il doit être à notre image, doit lui-même douter, doit avoir une forme d’humour aussi. Et on devrait pouvoir échanger librement avec lui, pourquoi pas autour d’un verre de vin ! (rires)

Sur la pochette de votre album, c’est une photo, sur laquelle vous cachez le visage. Pourquoi un tel choix ?

Je ne l’ai pas choisi en fait, Lee Jeffries, le photographe est venu, et on a dû prendre plus de quatre-cents photos… Moi, ce n’est pas mon truc de me faire prendre en photo, mais lui, l’âme de son travail, c’est de photographier des personnes qui ne sont pas visibles, ce sont des SDF ou des personnes qui sont en détresse. Pour lui, la difficulté était de saisir en image quelqu’un qui ne vit pas dans la rue. Et je trouve que ces gens là ont une force que beaucoup de gens n’ont pas. Moi je n’ai pas cette force. C’était difficile de me retrouver devant lui. Alors pourquoi cette photo finalement ? Parce qu’il ya beaucoup de pudeur, c’est peut être celle qui me ressemblait le plus. En même temps les yeux sont cachés et c’est finalement encore plus parlant, plus on cache les choses, plus ça suscite des réactions et des émotions. Se cacher les yeux ça ne veut pas non plus dire qu’on ne voit plus rien.

Vous avez collaboré sur un titre avec l’actrice iranienne Golshifteh Farahani, ça s’est fait comment ?

Le hasard encore. Ce n’était pas mon objectif ni le sien, c’est la réalisatrice libanaise Jihane Chouaib qui m’a appelé pour que j’enregistre le générique de fin de son film Go Home, dont Golshifteh tient le rôle principal, et Jihane voulait qu’elle chante aussi la chanson. Donc c’est le hasard, mais je ne dénigre pas toutes les qualités que peut contenir ce mot !

 

À écouter :

. Ya Balad, de Bachar Mar-Khalifé. Infiné Music, sorti le 16 octobre 2015.

Sur scène :

. 11/12 Brest – Festival No border
. 17/12 Gent (Be) – De centrale
. 18/12 Noisiel – La ferme du buisson
. 22/01 Schiltigheim – Le Cheval Blanc
. 23/03 Toulouse – Salle Nougaro
. 31/03 Nanterre – Salle Daniel Fery
. 02/04 Massy – CC Paul Baillart

Article publié le 3 décembre 2015

Morgane Masson
Journaliste traînant ses valises entre Paris et le sud de la France, passionnée par les sujets de société, les droits des femmes et la nature. Un peu de télévision, un peu de web, un peu de print. Il faut bien que jeunesse se passe ? Rien n’est moins sûr.

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