Balla Koné : liberté mon amour

Balla Koné en train de battre de pavé, 2012 - DR

Balla Koné en train de battre de pavé, 2012 - DR

Gamin, Balla Koné rêvait de venir étudier en France. Installé dans l’Hexagone depuis six ans, ce jeune malien revient aujourd’hui sur son exil : un chemin parfois semé d’embûches, mais aussi marqué par de solides amitiés et un engagement politique sincère.

Il arrive au pas de course, Balla Koné. Claque une bise, tout en s’excusant d’être (un poil) en retard. On aurait pourtant du mal à lui en vouloir : si le jeune homme a fait une petite entorse à la ponctualité, c’est qu’il est parti acheter une bouteille de vin pour trinquer durant notre entretien. Un sens de la convivialité qui, on le devine rapidement, fait partie intégrante de sa personnalité. « J’aime bien rassembler les gens, partager… Aujourd’hui je n’ai pas de femme ni d’enfants, mais j’ai des amis extraordinaires », confie-t-il, lui qui, six ans plus tôt, ne connaissait personne lorsqu’il a débarqué à Paris …

« Je voulais venir ici depuis l’âge de 12 ans. Le Mali étant un pays d’émigration, j’ai été marqué par tous ces gens qui revenaient de France. Mais j’étais aussi attiré par le « pays des droits de l’Homme », par sa grande histoire… En tant que francophone, j’ai été très influencé par le système éducatif français. Et je me disais que venir étudier ici pourrait être une bonne chose si je voulais faire de la politique un jour », raconte Balla, 32 ans. Onzième d’une fratrie de dix-sept enfants, celui qui a grandit à Bamako dépose donc à plusieurs reprises une demande de visa pour l’Hexagone. Sans succès. Alors qu’il achève sa licence de Droit à l’université, l’étudiant retente toutefois sa chance, sans toucher un mot de son projet à quiconque. Bingo. À 26 ans, il décroche le précieux sésame – un titre de séjour d’un an – et s’envole enfin pour Paris.

« Fier » de son intégration

La capitale, toutefois, n’est qu’une escale de courte durée : très vite, Balla prend la direction de Valenciennes, où il a été accepté en troisième année de Licence de droit. Un nouveau départ, qui comporte son lot de galères… « Je vivais avec 80€ par mois. J’avais envie d’étudier, mais mentalement je n’étais pas là. J’ai fini par aller voir la responsable du service social pour lui dire que je ne pouvais pas continuer. Finalement, je suis parti à Paris pour trouver du travail, et la fac m’a envoyé les cours par correspondance ». Dans la Ville Lumière, le voilà qui enchaîne les petits boulots. Le soir, il loge parfois chez sa sœur – elle-même dans une situation précaire -, parfois dehors. Rapidement, il décide de prendre un travail, d’économiser en vue de dégoter un logement… et d’aller faire un tour à la Sorbonne.

« Un jour, je suis allé au service international pour voir si je pouvais m’inscrire. J’ai déposé un dossier. Deux mois plus tard j’ai été accepté en 2ème année de Droit, avec un complément d’étude de la 1ère année. J’avais le choix de retourner à Valenciennes et de poursuivre ma 3ème année mais, après trois jours de réflexion, j’ai choisi la Sorbonne, où j’avais toujours rêvé d’aller », explique-t-il. Sur les bancs de la prestigieuse université, il commence alors à nouer de précieuses amitiés, s’engage aux côtés de l’Union Nationale des Étudiant de France (UNEF)… Avec un plaisir palpable, Balla se fond dans la société française. Une intégration dont il se dit aujourd’hui « très fier », mais qui ne l’immunisera pas contre les violences de l’administration…

16 jours de détention

Il y a quatre ans, il s’est ainsi retrouvé dans une situation ubuesque. Le 7 décembre 2010, alors qu’il est dans le train pour Eindhoven (Pays-Bas), l’étudiant est arrêté par les autorités néerlandaises, suite à un contrôle d’identité. « Je suis resté en garde à vue pendant trois jours sans savoir pourquoi. Je me suis retrouvé isolé, dans un monde dont je ne parlais pas la langue… », se souvient-il. Après avoir rencontré un avocat, il décide alors de contacter une amie de la Sorbonne pour l’informer de sa situation. Dès lors, sans que Balla n’en sache rien, un mouvement de soutien s’organise en France. Une mobilisation qui l’amène à croiser la route de Camille Lepage, alors en stage à Rue89, où elle consacre alors un article à son histoire. « Lorsque j’étais en détention, nous nous sommes parlés tous les jours. Notre amitié est née au téléphone », confie Balla, qui a depuis rendu hommage à la jeune reporter, décédée en mai dernier en Centrafrique.

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Au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, Balla Koné rend hommage aux caricaturistes, qui l’avaient soutenus durant sa détention – DR

Le 24 décembre 2010, Balla finit tant bien que mal par être libéré. Parti pour trois jours, il sera resté enfermé 16 jours dans ce centre de détention… Une expérience dont il n’est pas sorti tout à fait indemne. « J’ai été arrêté parce que je suis pauvre et que je viens d’un pays pauvre. Je m’attendais à ça partout, mais pas en Europe ! Je crois à certaines valeurs d’égalité et de liberté… Mais j’ai découvert que dans un pays fondateur de l’Union Européenne, on pouvait arrêter un étudiant comme ça », dénonce Balla. Traumatisé, déçu par ce qu’il vient de vivre, le jeune homme sombre peu à peu dans la dépression, jusqu’à être hospitalisé. L’épreuve, toutefois, n’aura pas raison de lui. Renforcé dans ses convictions, il rejoint peu de temps après les rangs du Réseau Université Sans Frontière (RUSF). (Re)trouvant dans le militantisme cette force qui est la sienne…

« Un peuple éduqué »

« Au Mali, j’étais déjà très impliqué. Très jeune, j’aimais beaucoup les initiatives associatives, l’engagement politique… Dans mon quartier, à Bamako, j’étais tout le temps avec Demba Traoré, un avocat bien connu aujourd’hui au Mali car il a été élu député, puis ministre au moment de la transition », explique Balla. Lui dont les parents n’ont jamais été à l’école aimerait d’ailleurs se lancer un jour dans l’arène politique malienne. Ses chevaux de bataille ? Les droits de l’Homme, les libertés et l’éducation. « Pour moi, la seule façon de sortir l’Afrique de cette situation, c’est de promouvoir l’éducation et d’avoir un peuple éduqué », martèle-t-il, encourageant haut et fort le retour des jeunes diplômés au pays. Et s’il souhaite lui aussi rentrer un jour au Mali, il aimerait d’ici là avoir acquis l’expérience qu’il juge nécessaire pour mener à bien ses projets.

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Balla manifeste pour défendre les droits des étudiants étrangers, 2012 – DR

En attendant, il multiplie les initiatives en faveur de l’éducation, de la culture, de l’humanisme… Après avoir donné bénévolement des cours dans le quartier des Beaudottes à Sevran (93), organisé des collectes de codes civils et de matériel information pour des écoles maliennes, Balla est aujourd’hui en train de co-fonder une association, « Mouvement pour la valorisation de l’éducation comme droit », destinée à favoriser les échanges internationaux pour les étudiants africains. Tout en en organisant régulièrement des petits concerts ici et là, il planche également sur la création d’un festival musical « Flamenco Dè Colorès », conçu avec son amie Jeanne Hurt, et prévu pour octobre 2015. Depuis quelques temps, il travaille aussi à la création d’un blog, pour couvrir les différentes élections organisées en Afrique et en Amérique du Sud. Des projets derrière lesquels planent toutefois une ombre : celle d’un éventuel retour prématuré au Mali.

« J’ai confiance en ma vie »

Diplômé l’an dernier d’un Master en Gestion des Ressources Humaines, Balla, qui travaille comme animateur pour la mairie de Paris depuis trois ans vient en effet de se voir refuser sa demande d’Autorisation Provisoire de Séjour (APS), faute d’avoir décroché un poste dans sa branche. Résultat : il s’apprête aujourd’hui à démarrer une thèse à l’Institut de Langues et de Commerce International et, en tant qu’étudiant étranger, à renouveler son titre de séjour d’un an. « Je me suis donné 10 ans avant de revenir au Mali : cinq pour les études, cinq pour avoir une expérience professionnelles, explique Balla, qui continue de chercher un poste dans son secteur. Malgré les déconvenues, il n’est pas du genre à baisser les bras : « Partir de chez soi n’est jamais facile. On quitte sa famille, ses amis… Même des années après on continue d’y penser. On découvre la solitude, aussi. Mais ici, j’ai appris énormément. J’ai rencontré des gens formidables. C’est ça qui me donne envie de continuer. Même si je n’ai rien, j’ai confiance en ma vie. »

Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.