Brésil : l’ombre de la dictature

Chambre des Députés au Brésil

La chambre des députés au Brésil. Photo DR

Reporter politique pour la chaîne de télévision brésilienne TV Camara, Carolina Nogueira couvre l’actualité de la chambre des députés à Brasilia. Selon elle, les manifestations qui se sont déroulées au Brésil ces dernières mois ont abouti sur une activité inédite du pouvoir législatif, malgré l’hétérogénéité des revendications et des excès laissant entrevoir une possible récupération politique. Témoignage.

Carolina Nogueira, journaliste pour la chaine TV Camara.

Carolina Nogueira, journaliste pour la chaine TV Camara. Photo DR

Ce n’est pas facile de parler de ce qu’il se passe au Brésil. Même nous, les Brésiliens, nous ne comprenons pas complètement. Quand vos médias répètent les discours de nos journaux en disant qu’il n’y a pas de revendications précises, qu’il n’y a pas de leadership spécifique, c’est un peu vrai. Tout a commencé à São Paulo avec l’augmentation du prix des transports publics. Il y avait un groupe de jeunes qui travaillait depuis sept ans pour le « Passe livre », le but étant de ne pas payer pour les transports en commun. Selon eux, comme on ne paye pas pour l’éducation ou pour la santé, ce n’est pas logique de payer pour les transports, d’autant plus que c’est un service pourri, mal entretenu. Quand le gouvernement a annoncé une augmentation de 20 centimes de reais pour les transports, cela a provoqué des manifestations. Mais le mouvement de contestation a grandi, beaucoup de gens s’en sont mêlés et sont descendus dans la rue à São Paulo.

Il faut dire que ce n’est pas une tradition au Brésil. On est connu comme étant un peuple peut-être trop pacifique, qui accepte tout ce qui vient du gouvernement. Il y a un mot français que je n’aime pas mais qui a tout à voir avec le Brésil, c’est « serviable ». On accepte toujours les choses  avec le sourire. Mais quand les gens ont commencé à aller dans la rue, la liste des revendications s’est allongée de plus en plus. D’un coup, les gens qui étaient d’abord exclusivement opposés à l’augmentation du prix des transports, ont exigé plus d’argent pour l’éducation et la santé, moins de corruption, etc. A la quatrième ou cinquième manifestation, la police a vraiment agi avec violence. Tout le monde était inquiet qu’il y ait eu autant de répression contre les jeunes présents dans la rue. Jusque là, il n’y avait pas eu tellement de vandalisme, ce n’était pas généralisé. Les Brésiliens ont tous compris qu’il n’y avait pas de raison pour que la police agisse ainsi. Tout s’est alors passé très vite dans le pays : il y a eu des manifestations à Rio, à Belo Horizonte, et aussi ici, à Brasilia, où il y a eu une grosse manif avec du vandalisme contre les bâtiments du ministère des Affaires étrangères.

L’occupation du congrès national par les manifestants, à Brasilia. Photo Midia ninja.

L’occupation du congrès national par les manifestants, à Brasilia. Photo Midia ninja.

Les inégalités existent toujours

Personne ne savait vraiment qui était à la tête des manifestations et les revendications étaient très diverses. L’essentiel était qu’ils descendaient dans la rue pour protester. Les réactions de la police étaient incompréhensibles : pourquoi tant de violence ? D’où ça vient ? Le Brésil, c’est un pays avec différents niveaux sociaux, très marqués, très séparés : il y a des riches qui sont très riches et des pauvres qui sont très pauvres. Ces derniers sont la plupart du temps instrumentalisés par les médias et les intérêts des riches. Parmi ces riches, il y a ceux qui sont fiers de la diminution de ces inégalités, mais on trouve aussi des pourris qui disent que « nos aéroports sont devenus des stations de bus », c’est très péjoratif. Ça veut dire qu’ils ne veulent pas de pauvres lorsqu’ils prennent l’avion. Même si ces inégalités diminuent depuis Lula, cela se voit encore beaucoup dans certains quartiers des villes où trop de gens restent en marge de la société. Au début, les manifestants étaient des étudiants de classe aisée qui disaient : « On n’accepte plus la corruption, on veut de meilleurs services ». Ils ont été ensuite rejoints par de plus en plus de monde , et le vandalisme a commencé à se banaliser. Les gens se sont posés beaucoup de questions : Qui contrôle tout ça ? Quelle est la limite entre les revendications légitimes, démocratiques, et quelque chose d’aussi incontrôlable ? Des mouvements politiques ont tout intérêt à instrumentaliser ce genre d’excès. Il y a une semaine, tout le monde s’est rendu compte que ce manque de contrôle était très profitable à certaines personnes. Il faut dire aussi que les cicatrices laissées par la dictature militaire sont encore récentes. Elle s’est terminée en 1985, mais les plus grandes blessures étaient dans les années 60-70. On a tous eu peur.

A Rio, la police est allée confisquer le livre d’un anarchiste chez lui en disant qu’il y avait des preuves. Mais c’est bizarre ! Depuis quand est-ce qu’on confisque un livre ? Où sommes-nous ? Ce sont des choses qui sont héritées de la dictature, et ça nous fait peur. J’ai 37 ans et j’ai une sœur qui en a 23, On a toujours partagé notre façon de voir le monde. Mais ces dernières semaines, on n’était pas d’accord du tout. D’un coup, chacun a une sensation du monde différente. Moi j’avais plutôt peur que tout s’écroule. Elle, elle disait qu’il n’y avait pas de raison d’avoir peur, que c’est le peuple dans la rue, etc.

Les médias ridiculisent la chose et les manifestants remettent en cause certains d’entre eux. Il y a par exemple beaucoup de questionnements autour du groupe Globo qui a le monopole de la TV au Brésil. Ça ressort de la rue, mais c’est ambigu : les gens qui disent « on veut plus de la Globo » se retrouvent le soir pour aller voir le match de foot sur cette chaîne ! On ne peut pas changer cette culture, c’est très complexe. Malgré tout, les comptes Facebook et les blogs au Brésil sont très puissants et très actifs.

Des manifestants réclament des transports en commun gratuits. Photo DR.

Des manifestants réclament des transports en commun gratuits. Photo DR.

Des réformes importantes pour le peuple

Je crois que Dilma (Rousseff, ndlr) utilise sa marge de manœuvre politique comme elle peut. Pour savoir de quoi il est question, il faut remonter à l’élection de Lula. C’était la première fois qu’il y avait un parti de travailleurs au pouvoir. Et tout le monde a cru qu’il allait couper avec tous les schémas de corruption du pays, ce qu’il n’a pas fait. Dilma ne l’a pas fait non plus. Elle est plus technicienne, c’est une ancienne fonctionnaire publique, pas trop politique. Cela pourrait être très utile pour elle de dire : « Voila, je coupe avec toute la corruption, avec les groupes politiques qui se sont rapprochés de nous, et maintenant je peux faire ce que je veux ». On pourrait croire à ça. Mais on ne sait pas quel est le niveau de naïveté dans ses pensées. Actuellement, elle veut faire une consultation publique sur une réforme politique qui doit changer la façon dont les gens sont élus. Aujourd’hui, les financements pour les campagnes électorales sont presque libres. Tout le monde peut donner de l’argent pour son candidat. Cela crée des dettes politiques qui empêchent les gouvernants de faire ce qu’il faut pour le bien du peuple. Il faut vraiment voir les campagnes présidentielles dans la politique au Brésil. C’est du show business, il y a beaucoup d’argent. Il faut dire que pour nous, les journalistes politiques, c’est une opportunité. Il y a des journalistes qui, lorsqu’ils couvrent la campagne, gagne suffisamment d’argent pour s’acheter un appartement. L’argent est partout dans ces campagnes électorales. Il faut avoir du courage pour changer ce système. C’est un sujet qui est en chambre des députés et au sénat depuis des décennies, il y a des projets pour empêcher les entreprises de donner de l’argent dans les campagnes et changer beaucoup de règles électorales. Mais ça ne passe jamais, parce que ça bouscule beaucoup d’intérêts. D’où son idée de faire un référendum pour demander aux gens : « Est-ce que vous en voulez ou pas ? ». Je pense cela dit qu’on a eu une bonne semaine, car le congrès a voté de bonnes lois. Je suis reporter pour la télévision publique TV Camara, à la chambre des députés. Depuis 10 ans que je travaille là-bas, je n’ai jamais vu une semaine comme celle-là. Il y a eu beaucoup de votations sur des projets vraiment importants pour le peuple.

Après il faut vérifier si ce sera bien appliqué. C’est sûr que le gouvernement a agi parce qu’il a peur. Il faut voir comment ça va se passer. Le jour du match de l’équipe de foot du Brésil mercredi 26 juin, il y avait une manifestation d’organisée, qui fut très frustrante. On s’attendait à 130 000 personnes à Brasilia, il y en a eu 5000. Mais dans d’autres villes comme Belo Horizonte ou Fortaleza, ça continue à faire du buzz donc on peut pas dire que ça s’est arrêté. Si la semaine du 17 juin, tout le monde avait peur de la manipulation ou d’une conspiration pour rétablir la dictature, la semaine suivante les gens étaient soulagés. Les institutions démocratiques se sont montrées, Dilma est venue plusieurs fois à la télé. J’ai juste peur que tout le monde soit trop soulagé. Les Brésiliens se sont calmés parce que le pouvoir a voté beaucoup de lois qui répondaient à leurs attentes, mais aussi parce qu’ils ont craint une manipulation de la droite.

La peur de la dictature

Aujourd’hui je me pose encore plusieurs questions : est-ce qu’il existe une force organisée pour mettre à mal la démocratie au pays ? Est-ce que la droite a les moyens de le faire ? Je n’ai pas beaucoup lu ce qu’il se dit dans les médias en Europe, mais il y a des choses qui sont accablantes : une jeune brésilienne aux États-Unis qui dit sur Youtube : « Pourquoi je ne vais pas à la Coupe du Monde ». C’est un truc trop bien fait pour être spontané ! Les médias italiens l’ont prise pour la vérité. Ils ont cru que c’était un bon exemple de ce que les Brésiliens pensent, et ils n’ont pas vu qu’elle ne dit pas la vérité sur le taux d’alphabétisation au Brésil, par exemple. Ça fait peur !

Il y a aussi des gens qui racontent qu’il y a eu un bus qui revenait de São Paulo à Rio après les manifestations. Il a été arrêté au milieu de la route et la police a cherché partout dans les valises pour voir si quelqu’un avait des affaires liées à la révolte. C’est quelque chose de bizarre dans un pays démocratique. Ce sont toutes ces petites choses qui font peur. Ou alors ce ne sont que des rumeurs sur Facebook ?

Et puis j’ai des doutes par rapport à Dilma : A-t-elle le courage de faire ce qu’elle a dit ? Est-ce qu’elle a le parti politique derrière elle pour le faire ? J’ai aussi des interrogations par rapport à ce que les gens veulent. A un moment donné, je me suis dis qu’ils ne voulaient pas de la Coupe du Monde au Brésil. Ça risque de tout casser, de compromettre tout ce à quoi on s’attendait. Et au final, ça ne colle pas à l’image du pays que même nous les Brésiliens nous avions. C’est triste de dire ça, mais notre tradition, c’est de faire la fête et de supporter l’équipe de football ! D’un coup, on s’est dit que ça pourrait changer. Moi je suis allée dans la rue deux fois pendant toutes les manifestations. D’autres fois, je ne voulais pas y aller, parce que je savais qu’ils allaient demander à Dilma qu’elle quitte le pouvoir. Ce n’est pas mon cas, je ne veux pas ça. C’est dur de participer à une manifestation hétérogène comme celle-là. Certes, je ne veux pas de corruption, ni d’argent dans des arènes énormes de football, mais je ne veux pas que Dilma s’en aille. Je crois à la démocratie au Brésil, elle a été élue, elle a donc le droit de terminer son mandat, d’autant plus qu’il n’y a pas de gros scandale de corruption dans son gouvernement. Il n’y a pas de raison pour que ça s’arrête.

Article publié à l’origine sur Europe Créative

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.