Brigitte Masson, une passion citoyenne

Brigitte Masson. Photo Nathalie Koenig

Brigitte Masson. Photo Nathalie Koenig

« Qu’ont fait les politiciens durant ces 40 dernières années ? Quarante ans de trahison, de compromissions, de lâchetés et de complicités avec ce système déshumanisant. Aucune remise en question, aucune innovation sociale. Rien que la gestion des affaires courantes…En revanche les idées n’ont pas manqué pour ce qui est de l’activité économique. C’est fou ce que le cerveau humain peut être créatif quand il s’agit de gagner de l’argent. Ils sont sincères pourtant, persuadés d’avoir épousé les intérêts du peuple, de l’avoir fait progresser. Mais le pire peut-être, c’est que le peuple lui-même, celui qui se demande s’il pourra payer son électricité le mois prochain ou régler les frais d’examen de son enfant, celui qui compte le moindre sou dépensé et calcule le nombre de pains qu’il devra acheter dans le mois, celui-là va continuer à les suivre et à voter pour eux ».

Celle qui s’exprime ainsi dans un blog intégré à son premier roman « Le chant de l’aube qui s’éveille » (édition La maison des mécènes), c’est Brigitte Masson. Écrivaine au regard lumineux et humaniste, elle vit à l’île Maurice. Son texte, quant à lui, est universel. De parents mauriciens installés en France en 1950, son père Hervé Masson ayant souhaité poursuivre sa carrière d’artiste peintre à Paris, elle retourne avec eux à Maurice dans les années 70. Elle est aussi la nièce de Loys Masson poète, résistant au nazisme, et d’André Masson, écrivain.

Engagement citoyen total

Brigitte Masson est ce que l’on pourrait appeler une militante culturelle. Elle a fondé la Maison des Mécènes en 1991, maison d’édition au démarrage à financement participatif, et l’association MATOI, Mouvement Alternatif de Transmission des Œuvres et des Idées pour faire connaitre la culture mauricienne. Avant d’écrire son premier roman, Brigitte Masson a publié plusieurs nouvelles dans des ouvrages collectifs et trois albums jeunesse bilingues français – créole mauricien, « Les aventures de Lilet ek Gaspar , et anime des ateliers d’écriture pour enfants dans l’association « la pointe Tamarin ». C’est ainsi qu’à partir de tableaux des enfants sur le thème de l’eau, un livre en trois langues a été réalisé par les jeunes, pendant qu’elle écrivait un conte sur la place du sucre dans la vie des enfants diabétiques.
De l’engagement avant toute autre chose, auprès des enfants, des jeunes. Un engagement citoyen total et incontournable.

« Je reviens aux pages de cahier de mon adolescence où je questionnais la démocratie. Aujourd’hui encore, je proclame haut et fort que nous nous gargarisons de concepts éculés auxquels nous refusons de réfléchir parce qu’ils nous arrangent, nous , les instruits, nous, les nantis, et au bout du compte, nous, les gardiens du système. Derrière son habillage attirant et égalitaire, le système démocratique tel que nous le connaissons est la plus grande des impostures. Facile de faire croire à un affamé que les bonbons bleus, rouges ou mauves sont les meilleurs. Si 2 ou 3 années après les élections, il s’aperçoit que le goût est le même et tout aussi amer, redonnez-lui quelques friandises pour faire plaisir à ses papilles, et il revotera pour vous. »

Dans son premier roman publié en 2012, la passion amoureuse et le combat syndical sont intimement mêlés. Il y a de l’autobiographique et de l’historique dans cette présentation (fantasmée ?) de l’île Maurice des années 70, « paradoxale et plein de préjugés sociaux », avec cette question lancinante : Maurice, « nation arc-en-ciel ou désunion des peuples ? ». Et pourtant, Brigitte Masson l’affirme : « Ni roman, ni récit, ni journal, ni autobiographie, je ne sais ce qu’est ce texte exactement. » Dans le livre, Diego et Brigitte sont confrontés aux évènements mauriciens des années 70, la grande grève des dockers à laquelle se sont associés les salariés des centrales électriques et tous les mal-payés.

La nécessité d’une utopie nouvelle

Le père de Brigitte fut avec les grévistes face au gouvernement issu de l’indépendance de 1968, adepte de la répression. Membre du MMM, le Mouvement Militant Mauricien, il est incarcéré. Sa mère Sybille aide les familles des grévistes. En France, les amis de Maurice mobilisent. Brigitte Masson rencontre alors Diego, bien plus âgé qu’elle, leader noir, marié. Un ti kréol : « Un homme noir foncé, d’origine africaine, descendant d’esclaves, au plus bas niveau de l’échelle sociale, tout juste alphabétisé, vivant dans une cité. » Et c’est l’amour fou, la passion, incontrôlables, qui emportent ces êtres vers leur sommet.

Comme l’écrit un critique : « L’histoire racontée par la narratrice est inséparable d’une mémoire qu’elle tente de reconstruire en brouillant les pistes… En parlant d’elle, elle parle de nous ». Et c’est vrai, dans l’intime comme dans le politique et le philosophique. Brigitte Masson nous interpelle :

« On redécouvre la pensée de Marx aujourd’hui. J’ose espérer qu’on se penchera également sur les travaux du philosophe politique Cornelius Castoriadis. Il me semble qu’une bonne articulation entre l’analyse du système de classes par Marx, les recherches de Castoriadis sur le système démocratique et peut-être la vision du XXIe siècle d’un Amartya Sen, pourraient nous sortir de l’impasse politique dans laquelle nous pataugeons depuis que le totalitarisme a usurpé notre utopie…

Pour l’instant je ne lis que désordre social et écologique, des millions d’enfants qui meurent de faim chaque année, des femmes martyrisées, des soldats massacrés au nom de la folie de leurs gouvernants, les migrants de la misère qui meurent noyés, et très bientôt, comme le prédisent les experts, les réfugiés climatiques qui se bousculeront à la porte des pays nantis où il y aura encore de l’eau à boire. Ne pourrions nous pas, aujourd’hui, remplacer la dictature du prolétariat et ses massacres abjects par une utopie nouvelle fondée sur l’idée du bien-être de l’humanité ? »

Citoyenne ordinaire qui refuse l’iniquité et la misère du monde, Brigitte Masson appelle de ses vœux la conception d’un nouveau système de pensée : « Je laisse cette tâche immense et hautement urgente aux philosophes. Mais qu’ils se dépêchent, et surtout qu’ils n’oublient pas de mettre au centre de leur réflexion la nature intrinsèque de l’homme, son besoin viscéral de liberté, mais aussi sa fatuité, sa cupidité, sa convoitise et ses pulsions destructrices. »

Plutôt que d’imaginer des moyens de contrôles économiques et bureaucratiques, la citoyenne engagée estime que cette nouvelle utopie est une science qui doit encore voir le jour, et que celle-ci devra emprunter ses outils à la psychanalyse. « Étudier le comportement des sociétés à la lumière des complexes et des refoulements freudiens viendrait peut-être engendrer une nouvelle prospective. »

Alain Roumestand
Alain Roumestand a une carrière très diversifiée : professeur d’histoire, formateur presse et d’élus, animateur radio, syndicaliste, rédacteur presse de l’Éducation nationale, conseiller en formation continue en France et à l’étranger, chargé de communication, proviseur, rédacteur presse internet, historien.

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