Cambodge : halte à la déforestation de Prey Lang !

Le Cambodge est à son tour victime de la déforestation.

Le Cambodge est à son tour victime de la déforestation

De Phnom Penh. L’Amazonie et l’île de Sumatra n’ont hélas pas le monopole de la déforestation. La jungle de Prey Lang, plus grande forêt primaire d’Asie du sud-est, est aujourd’hui victime des convoitises humaines et voit sa superficie réduite de jour en jour. La rengaine est toujours la même : exploitation illégale de bois précieux, concessions minières, plantations d’hévéa et infrastructures de transport.

Avec une superficie estimée à 3600 km², 27 espèces animales et une vingtaine de végétales en danger d’extinction, mais aussi près de 200 000 personnes dont la vie quotidienne dépend directement de ses richesses, la forêt de Prey Lang est devenue, à travers les âges, un écosystème considérable. Et comme partout, les ressources naturelles qu’abrite cette jungle immense excitent les convoitises. Ici, il n’est pas question de pétrole, mais d’hévéa, de bois de luxe et de concessions minières pour exploiter du fer et même de l’or. Une véritable aubaine pour un pays figurant parmi les plus pauvres d’Asie du sud-est, dont le gouvernement trentenaire cherche à diversifier tant bien que mal ses sources de revenus. Encore faut-il pouvoir gérer l’opportunité convenablement.

La forêt de Prey Lang est située à cheval sur les provinces de Preah Vihear, Kampong Thom et Stung Treng.

La forêt de Prey Lang est située à cheval sur les provinces de Preah Vihear, Kampong Thom et Stung Treng.

Chronique d’une renaissance chaotique

Autrefois rayonnant sous le règne  du Talleyrand local, feu le roi-père Sihanouk, décédé  en octobre 2012, le Cambodge s’est littéralement écroulé lors de la prise de pouvoirs des khmers rouges de Saloth Sar, dit Pol Pot. Destruction de l’élite intellectuelle, de la monnaie, famines, lycées reconvertis en prisons et camps de torture, pour créer dans le cadre d’un véritable génocide des « hommes nouveaux » sous l’égide de l’Angkar entre 1975 et 1979. Le Vietnam intervient alors militairement et occupe le pays pendant une dizaine d’années. En 1985, le camarade Hun Sen, ancien khmer rouge repenti aux dents longues, devient le plus jeune Premier ministre du monde (il a alors 27 ans). S’en suit la reconstruction chaotique d’un pays totalement exsangue. Face à la corruption et la faiblesse de la gouvernance, l’économie informelle s’est considérablement développée au point de représenter aujourd’hui 80% du PIB cambodgien. Les conséquences d’une telle instabilité économique ne se sont pas faites attendre : chute des investissements étrangers entre 1995 et 2003 du fait de la corruption endémique et des incertitudes politiques, déficits budgétaires dus à une faible perception des recettes face à l’ampleur de la contrebande. Malgré tout, le Cambodge est resté un abonné aux croissances à deux chiffres permettant au pays d’être l’un des plus dynamiques de la région, grâce notamment à des secteurs du bâtiment, du tourisme et du textile en pleine effervescence

Prey Lang, victime des faiblesses de gouvernance

Dans ce contexte politico-économique caractérisé par un important gâchis, lui-même stimulé par l’omniprésence de la corruption, la gestion des richesses de la forêt de Prey Lang laisse craindre le pire. Vireak (ndlr : le prénom a été changé), coordinateur de projet pour le compte d’une ONG locale, est confronté quotidiennement aux injustices que subissent les villageois vivant proche des parcelles rasées.

« Le gouvernement donne des autorisations aux entreprises pour couper des arbres à Prey Lang, mais il ne précise pas combien d’arbres peuvent être coupés. Au bout du compte, les sociétés coupent sans arrêt jusqu’à arriver sur les terres des communautés et à détruire les moyens de subsistance que les villageois tirent de la forêt. Ces derniers ne reçoivent aucune compensation. »

La plupart des sociétés agro-industrielles, dont une partie appartient au Vietnam Rubber Group, recevant les autorisations d’exploitation, coupent les arbres pour planter des hévéas et produire du caoutchouc. Les concessions minières ne sont pas en reste, puisque certaines d’entre elles profitent en toute illégalité de la déforestation pour récupérer et vendre les bois précieux et résineux, quand bien même ceux-ci appartiendraient aux communautés de villageois. Toutes ces sociétés font ainsi d’une pierre trois coups : elles coupent des arbres illégalement et revendent le bois, tandis que les parcelles déboisées seront soit distribuées à de riches propriétaires, soit aménagées pour accueillir des cultures d’hévéa ou de l’extraction de minerais.

Séquence déforestation capturée par un membre des communautés khmers et kuys.

Des voix se sont malgré tout élevées contre ces trafics. Chut Wuthy, fondateur et ex-directeur du Natural Resources Protection Group (Groupe de protection des ressources naturelles), fervent militant contre l’exploitation illégale des forêts, a été tué par balle en avril 2012 à Koh Kong (sud ouest du pays), alors qu’il prenait en photo des exploitations forestières présumées illégales en compagnie de deux journalistes du Cambodia Daily. Peu de temps après, Hang Serei Oudom, un journaliste cambodgien de 44 ans travaillant pour le site internet Vorakchun Khmer et connu pour avoir dénoncé les liens des autorités locales avec les trafiquants de bois, a été abattu à coup de hache en septembre 2012. Alors, il faut apprendre à se défendre. Les communautés, pour la plupart des khmers ou des membres de la minorité ethnique des kuys, prennent de plus en plus conscience de la nécessité de se mobiliser pour sauver leurs terres. Il faut dire que c’est une question de vie ou de mort : les villageois sont très pauvres et tirent leurs maigres ressources de la forêt de Prey Lang. Les deux destins sont liés.

Des membres des communautés ont sollicité la visite du gouverneur du district de Sandan. Crédit : communautés de Sandan

Des membres des communautés ont sollicité la visite du gouverneur du district de Sandan. Crédit : communautés de Sandan

De nombreuses ONG locales et internationales les soutiennent, pas toujours de la meilleure des manières selon Vireak.

« Il y a peu de communication entre les ONG. Elles partent dans deux directions différentes : les internationales vont encourager les villageois à défendre leur cause auprès du gouvernement, tandis que les locales vont privilégier un soutien dans la vie quotidienne. Dans notre ONG par exemple, on se focalise sur la sensibilisation des communautés par rapport à leurs droits et au combat qu’ils doivent mener pour se défendre. On a plusieurs programmes pour encourager le leadership des femmes, le développement des villages, l’éducation, la santé, etc. Notre but est qu’à la fin de ces projets, les membres des communautés aient davantage confiance en eux pour défendre leur cause auprès des autorités et pour qu’ils aient moins peur des personnes influentes. Il faut qu’ils soient capables de faire leurs propres réunions, de s’organiser en réseau, de trouver des soutiens, etc. Ainsi, ils comprendront l’importance de protéger leurs terres, leurs ressources et leurs droits fondamentaux. »

Déjà, un vaste rassemblement a eu lieu aux abords de Prey Lang. Plus de 2000 personnes se sont regroupées pour s’interposer entre les pelleteuses et les arbres. D’autres communautés du district de Sandan ont sollicité leur gouverneur pour qu’il se rende compte par lui-même de l’exploitation illégale des forêts. S’en est suivie une promesse de visite.. non signée. Les pétitions se multiplient, les manifestations à Prey Lang également. Étrangement, les coupes d’arbres cessent lorsque la situation devient tendue, puis reprennent dès que les tensions se calment.

Des rails et des mines

Dans cette quête de croissance effrénée, le gouvernement s’apprête également à célébrer le grand retour du train. Outre la restauration d’une première ligne de transit de marchandise entre le port de Sihanoukville et Phnom Penh et la réhabilitation imminente de l’ancien réseau ferré, il est prévu que la Cambodia Iron Steel Mining Industry Group (CISMIG), société chinoise de son état, assure la construction d’un chemin de fer traversant les provinces de Preah Vihear, Kampong Thom, Kampong Chhnang, Kampong Speu et Koh Kong. Le projet, évalué à 11 milliards de dollars (8,3 milliards d’euros), est le plus grand chantier jamais entrepris au sein du Cambodge moderne. S’il pouvait y avoir auparavant un espoir que la déforestation cesse une fois que les compagnies de plantation d’hévéa aient atteint les limites de superficie allouées par le gouvernement, il semble désormais bien naïf de penser que les rails chinois slalomeront entre les réserves naturelles cambodgiennes. La conception de la préservation de l’environnement chez certains entrepreneurs chinois étant ce qu’elle est, les inquiétudes des communautés khmères et kuy vont crescendo.

Caricature. Le Premier ministre Hun Sen partage les ressources naturelles du Cambodge entre Vietnam et Chine. Crédits Graphicoke

Le Premier ministre Hun Sen partage les ressources naturelles du Cambodge entre Vietnam et Chine. Crédit Graphicoke

Selon Vireak, personne n’est véritablement au courant de ce qu’il se trame, si ce n’est le gouvernement national :

« Les gens ne savent rien de ce projet, qui d’ailleurs n’a rien d’officiel pour l’instant. Ni les gouverneurs locaux, ni même le chef du département de l’industrie et des mines ne sont au courant. Seul le gouvernement national a les informations. Les communautés sont très inquiètes car les autorités ne reculent devant rien pour exproprier les gens. Le mois de juillet 2013 (ndlr : Hun Sen a été réélu) est également celui des élections législatives, et le gouvernement a interdit à toutes les organisations travaillant dans le pays de faire quoi que ce soit durant cette période. Impossible donc d’organiser des rassemblements pour protester, c’est interdit. On peut juste enquêter sur le sujet. »

Cette voie ferrée est la conséquence de l’autorisation de prospection accordée à la CISMIG en octobre 2008, qui a permis de découvrir de vastes gisements de fer de haute qualité, sur une zone de 1300 km² dans le district de Rovieng, province de Preah Vihear. Les proportions sont telles que le fer pourrait être extrait, selon le président de la CISMIG M. Zhang Chuan Li, pendant 55 ans à raison de 3 à 5 millions de tonnes par an, c’est-à-dire de quoi satisfaire les besoins du pays et même exporter dans le voisinage. Une enquête réalisée par les ONG Equitable Cambodia et Focus on the global south a mis en avant la proximité géographique du rail avec la forêt de Prey Lang, susceptible d’attirer de nouvelles sociétés pour s’implanter dans la région et donc d’accentuer la pression aux abords de la zone. Mais qu’importe, il a été décidé avec la bénédiction du gouvernement cambodgien de la construction d’une aciérie dans la région. Et du fameux chemin de fer pour la relier à la côte. Et d’un port à Koh Kong pour exporter la production. M. Zhang Chuan Li a également fait état de la découverte de quelques réserves de charbon. « De quoi alimenter en carburant la future aciérie ».

Cartes extraites du rapports d’Equitable Cambodia et Focus on the global south : en haut les provinces traversées par le projet de chemin de fer jusqu’au port de Koh Kong, en bas la surface d’exploration allouée par le gouvernement cambodgien à la société chinoise.

Cartes extraites du rapports d’Equitable Cambodia et Focus on the global south : en haut les provinces traversées par le projet de chemin de fer jusqu’au port de Koh Kong, en bas la surface d’exploration allouée par le gouvernement cambodgien à la société chinoise.

Malgré le fait qu’aucune étude d’impact environnemental n’ait été réalisée -comme le stipule pourtant la loi cambodgienne-, qu’aucun tracé précis de la voie ferrée n’ait été dévoilé, et qu’aucune consultation publique n’a eu lieu, la date des premiers chantiers est d’ores et déjà actée. C’est ainsi qu’il a été décidé de lancer la construction du chemin de fer dès juillet 2013. Voila qui commence à faire beaucoup de faveurs accordées à la même société. Mais il faut reconnaître que celle-ci les rend bien. Le quotidien sinophone Cambodia Sinchew Daily indiquait ainsi en janvier 2012 que la CISMIG a soutenu la construction d’un nouveau quartier général pour la section du Parti Populaire Cambodgien, actuellement au pouvoir, installée à Rovieng, suite à une donation de 286 000$ (218 000€). Un échange de bon procédé ?

Une pétition existe, elle s’adresse au Premier ministre et commence ainsi : « Veuillez mettre fin à la destruction de la forêt Prey Lang.» Pour lire la suite et la signer, il suffit d’un clic.

À lire sur le sujet :

Alter Asia, l’information citoyenne en Asie du Sud-Est

L’évolution des concessions minières accordées par le gouvernement au cours du temps. Crédit Licadho

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.

6 Comments

  1. laurent

    11 février 2014 à 11 h 00 min

    Cambodge : halte à la déforestation de Prey Lang !
    bonjour,
    votre article est très intéressant, je souhaiterais le partager sur ma page facebook mais je ne sais pas comment faire.

    la déforestation de la primaire se déroule de façon rapide et sans raisonnement pour tenir compte de la biodiversité dans le monde et surtout au Cambodge.
    ce risque provoque à court terme et moyen terme l’inondation, la sécheresse et provocant le réchauffement climatique. notre planète est en danger si chacun de nous ferme les yeux.

    • Baptiste Duclos

      Baptiste Duclos

      11 février 2014 à 11 h 22 min

      Bonjour Laurent,

      En effet, et en plus d’avoir un impact sur le climat, cette déforestation, qu’elle soit à Prey Lang, en Amazonie ou à Sumatra, met en péril le mode de vie de centaines de milliers de personnes.

      Pour partager cet article sur facebook, vous pouvez soit cliquer sur le bouton “j’aime” tout en bas de l’article, soit copier cette adresse url sur votre mur facebook : http://the-dissident.eu/658/cambodge-halte-deforestation-prey-lang/

  2. laurent

    11 février 2014 à 11 h 02 min

    ….. la déforestation de la forêt primaire….

  3. SOM

    20 avril 2015 à 2 h 49 min

    Bonjour merci pour votre article, il faut montrer à la Terre entière que le Cambodge est très mal gouverné, il faut que cela cesse, nos fôrets sont decimées à une allure dévastatrice c’est intolerable . Merci lorsque je lis votre article je garde espoir et je réalise que je ne suis pas la seule à être si en colère. Je serais ravie de pouvoir vous montrer mon soutien et de vous aider. N’hesitez pas. Bravo
    Eliane

  4. Pingback: Cambodge : Les moines protestent contre la destruction de la forêt de Prey Lang | méridianes géo

  5. CHAN KHEMARIN

    6 décembre 2015 à 10 h 18 min

    Bonjour,
    Prey Lang est un héritage millénaire se trouvant sur le territoire du Cambodge. C’est aussi un héritage pour l’humanité tout entière, pas seulement celui des KHMERS. De ce fait, tout acte de destruction de cet héritage est fortement condamnable, car sans penser aux générations futures. Plus grave, cette destruction entraîne la perte définitive de toutes les faunes qui y vivent. QUEL GACHIS!!!
    KHEMARIN CHAN

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