Catalogne : « Nous ne sommes pas des nationalistes mais des indépendantistes »

Catalogne © Herminio Alcaraz 2014 / Flickr

Depuis deux ans le processus indépendantiste catalan anime régulièrement la politique espagnole et -à certains moments décisifs- la politique européenne. Pour comprendre l’essence même du mouvement catalan qui se différencie de celles d’autres mouvements souverainistes en Europe, The Dissident est allé à la rencontre de ses défenseurs.

 

Alors que l’on pensait la poursuite du processus indépendantiste impossible du fait des dernières alliances politiques entre notamment la CUP (parti de gauche anticapitaliste) et une coalition de partis composée pour moitié de la droite catalane, un accord trouvé à la dernière minute va finalement permettre aux Catalans d’avoir un gouvernement de leur communauté autonome acquis à leur cause.

 

L’ héritage historique ou l’alibi préféré des indépendantistes

Le désir d’indépendance de la Catalogne est souvent justifié par l’histoire de l’Espagne. Les Catalans s’estiment en effet lésés depuis la mise en place de l’absolutisme en Espagne et associent leur lutte actuelle à un refus de l’assimilation. Selon Francesc Bellavista, secrétaire de l’ANC, l’ Assemblée Nationale Catalane, ce désir d’indépendance existerait « depuis la nuit des temps ». « La Catalogne a toujours été jusqu’à 1714 un état indépendant avec des institutions gouvernementales depuis plus de 1000 ans, une culture et une langue », précise-t-il. Car si la Catalogne était rattachée à la couronne d’Aragon pendant tout le Moyen-âge, elle disposait jusque là d’une certaine autonomie. « De même que dans le Commonwealth les états reconnaissent la Reine d’Angleterre comme souveraine, la couronne d’Aragon était détenue par un roi mais chaque province avait ses institutions. Communauté culturelle, politique, langue… Ce tout forme une nation. »

De plus l’intégration de la Catalogne dans le royaume de Castille de manière violente par la soumission des institutions catalanes a entraîné un désir d’indépendance immédiat et le refus de l’assimilation, comme l’explique Roser Cusso, enseignante chercheuse à l’université de Paris I : « Les Catalans n’ont pas été incorporés à la Castille par consentement mais par conquête ! »

Selon les souverainistes catalans, l’intégration de la Catalogne à la Castille n’eut pas lieu lors du mariage entre Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon pour la simple et bonne raison que Ferdinand n’était que roi consort… Chacun gouvernait sa couronne.« Il y a de nombreux débats sur les guerres de successions espagnoles notamment celle de 1714 que certains voient comme une guerre de conquête et d’autres comme une guerre de succession », précise-t-elle.

 

Indépendance ou décadence ?

Aujourd’hui la rupture avec l’état espagnol sur le plan institutionnel est toujours d’actualité. Mais si l’Espagne avait été une république fédérale, le mouvement d’indépendance aurait-il vu le jour ? C’est la question que pose Francesc Bellavista qui met en avant les problèmes conjoncturels d’une Espagne en pleine crise depuis 2012 : « Avec la crise, la société catalane a vu que la forme actuelle de l’état espagnol ne fonctionnait pas. »

Cependant, en 2011, le mouvement des Indignés et leur critique des institutions espagnoles ne semblent pas avoir incité les souverainistes catalans à se tourner vers eux, comme le rappelle Francesc Bellavista : « En Catalogne on a essayé de réformer les statuts en 2006 mais le PP s’est interposé alors nous n’avons pas pu. L’Espagne est un pays très autoritaire. Il ne respecte pas la forme de notre statut, ni notre langue ; depuis, les gens disent « indépendance ou décadence ». Le 15 mai a surgi avec son parti Podemos qui a donné plus d’espérance pour la démocratie mais leurs résultats sont en baisse… »

Le Generalitat, siège du gouvernement catalan où ce joue le processus indépendantiste © TD

Le Generalitat, siège du gouvernement catalan où ce joue le processus indépendantiste © TD

 

Pour une démocratie à l’échelle du citoyen 

Ce qui pose débat chez les indépendantistes catalans c’est une vision différente de l’état, qui va à l’encontre d’une vision universaliste et unificatrice comme c’est le cas en France. Les Catalans, comme l’explique Roser Cusso, voient un état à l’échelle du citoyen : « Plus l’état est petit plus les citoyens sont proches des institutions, des échanges qu’ils ont eu. Ce qui entraîne une meilleure relation avec les voisins. Il y a des études du centre européen des minorités et des nations qui mettent en avant l’idée que les petites entités sont les plus aptes à répondre à ces questions. »

Certains pensent que ce système mettrait en concurrence les territoires, mais Roser Cusso n’y croit pas. « On dit ça que cela affaiblirait certaines régions. Si l’on regarde l’histoire et la fin de l’empire romain, la reconstruction de petites unités qui correspondaient aux cultures que l’empire romain avait réunifiées représentaient une mosaïque de cultures. Dans certains pays actuels c’est la même chose. Le Portugal est resté, nous ne sommes pas restés, ni la Bretagne. Les Pays-Bas se sont débarrassés de la Castille. Ceux qui sont passés par la période absolutiste ont hérité d’un pays unifié, d’autres restent composites comme l’Italie. La France et l’Espagne sont des produits de l’absolutisme. Alors il est logique qu’ils soient remis en question par la démocratie. »

« Le nationalisme c’est comme les chiens, seuls embêtent ceux des autres ! » 

« On parle toujours de nationalistes quand il s’agit des autres, quels qu’ils soient. Les Espagnols, les Français cela ne les dérange pas d’être une nation. Nous à l’ANC, nous ne sommes pas des nationalistes mais nous sommes des indépendantistes. Nous ne pensons pas que la nation catalane soit supérieure à aucune autre, nous ne croyons pas en une fiction nationale. »

Thomas Durand
Journaliste en formation à Barcelone après des études en sciences politiques. Spécialisé dans l’étude des mouvements sociaux et politiques.