Chères élites « économicisées », faites un peu plus de politique !

A quand la discussion d'un véritable projet de société au parlement européen ? Photo AFP/Frederick Florin

A quand la discussion d'un véritable projet de société au parlement européen ? Photo AFP/Frederick Florin

La multi-crise qui a cours depuis 2008 a non seulement contribué à faire mieux apparaître la dichotomie existant entre un marché global et un système politique resté interétatique, mais surtout montré avec acuité l’emprise de l’économique sur le politique dans la conduite des affaires des États. Il s’agit là d’un phénomène aux racines beaucoup plus profondes liées au choix de la démocratie libérale présentée comme LE modèle. Ceci a conduit à une sorte de prise de pouvoir par le marché qui oblige les politiques, en tout cas dans les grands pays occidentaux, à faire davantage de la gestion que de la politique. Il est peut-être temps que le politique reprenne droit de cité.

La rigueur budgétaire oui mais pour quel projet de société ?

Il est indéniable que la dette est une question de souveraineté. De même que pour un particulier, avoir une dette exorbitante paralyse ses choix, ses décisions, sa vie tout simplement, de même pour un État, la dette réduit les marges de manœuvre et entache sérieusement sa liberté, son autonomie et donc sa souveraineté effective. Partant, il est bien normal de chercher à réduire la dette souveraine des États, de résorber les déficits. Cela les citoyens en sont bien conscients. Mais l’équation devient désespérante quand on semble donner comme seule perspective aux citoyens la réduction des déficits et de la dette. A l’intérieur des États, la lassitude politique gagne vite du terrain quand on a l’impression que tous les malheurs viennent de la dette, qu’il faut réduire à marche forcée. Et au niveau continental, le sentiment des citoyens est que l’Europe s’occupe plus de la gestion des comptes publics que de la vie des Européens. La rigueur budgétaire est sans doute une bonne hygiène de vie publique, mais elle ne doit pas être l’alpha et l’oméga de tous les choix des décideurs. Ce n’est pas le projet européen que les citoyens détestent mais l’Europe-bureaucratie technocratique qui semble loin, détachée, et finalement un « monstre gestionnaire froid ». Avoir un déficit public inférieur ou égal à 3% du PIB est un choix économique et politique ; mais il lui manque LA politique, c’est-à-dire un projet de société pour une communauté de destin, en l’occurrence la communauté européenne.

Il y a donc comme un affaiblissement progressif du politique au bénéfice de l’économique, de la gestion financière, de la technocratie administrative où il est plus question de tables de comptabilité, de quelques projets sectoriels, que de projet global de vivre ensemble. Le danger est qu’on en vient à considérer tout simplement l’État comme une entreprise.

Désolé, l’État n’est pas une entreprise !

Il est un phénomène de mode depuis peu en France, qui voudrait que si les dirigeants politiques avaient tous été chefs d’entreprise ou avaient travaillé en entreprise, ils auraient pu mieux « gérer » le pays.

Dessin Tony Gouarch

Dessin Tony Gouarch

Cette position peut se comprendre sur le plan de la rigueur, de la projection, de l’investissement, de l’engagement, de l’ardeur au travail, etc. autant de choses que l’État partage avec l’entreprise dans la conduite des affaires d’une communauté de citoyens. Mais de là à considérer que diriger un pays c’est comme gérer une entreprise, constitue un abus de langage voire une méprise. Dans ses principes, l’État, même s’il fait de la gestion, diffère fondamentalement de l’entreprise. Celle-ci est une communauté d’intérêts privés, celui-là est une communauté de destin collectif. L’entreprise a pour objectif principal la maximisation du profit, la rentabilité (qui sont des buts légitimes dans le cadre de l’entreprise) pour perdurer ; l’État a pour visée cardinale l’intérêt général et le mieux-être pour tous.

C’est donc une grosse erreur que les élites médiatico-politiques répètent à l’envie et qui voudrait que les élus gèrent les affaires du pays comme celles d’une entreprise. On peut bien concéder que faire communauté est une entreprise au sens de projet, mais elle ne saurait être réduite à une organisation de capitaux (financiers, humains, écologiques), qui, d’ailleurs, a bien besoin du pouvoir politique qu’est l’État pour son développement. En fait, voulant tout voir par les lunettes de l’économique, on en vient à considérer que les difficultés que vivent les sociétés ne sont que des problèmes de dette, de comptes publics, de chômage, de désindustrialisation, de coût du travail, etc. Tous ces problèmes sont importants et constituent en partie les raisons de la désespérance qui gagne les citoyens. Mais ce n’est qu’une partie de l’équation ; et il ne s’agit peut-être pas de la partie essentielle. En effet, il y a avant tout des questions d’identité, de projet de société, de choix de vie, de vision de l’homme, de la société, du monde. Bref, quelle société voulons-nous ? Cette question est politique et non pas économique ; en tout cas pas prioritairement.

Remettre du politique dans la conduite de la société

L’Europe comme projet est toujours en construction et c’est bien normal, mais si elle suscite tant de méfiance voire de défiance de la part des citoyens, c’est qu’elle semble ne pas répondre aux seules questions qui vaillent : qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Ce sont là des questions qui débordent largement du cadre restreint de la rigueur budgétaire ou du marché plus généralement. Dans un pays comme la France, il ne serait pas insensé de demander aux citoyens dans quelle société ils veulent vivre : avec les 35h de travail hebdomadaire ? Avec plus ou moins d’aides sociales ? Avec davantage d’intervention de l’État ? Toutes ces questions doivent être formulées en tenant compte de l’environnement mondial et des grands enjeux globaux. C’est d’un travail de redéfinition de la chose politique qu’il s’agit, afin que les États ne se réduisent pas à de simples gestionnaires de quelques unités fonctionnelles qui s’occupent chacune de sa ligne de comptabilité : unités fonctionnelles sociales, éducatives, économico-financières, sanitaires, etc.

C’est le fonctionnalisme théorisé dès la moitié du XXe siècle par l’internationaliste britannique d’origine roumaine, David Mitrany, à travers son célèbre ouvrage A Working Peace System. An Argument for the Functional Development of International Organization (1943). Quelques années plus tard, ayant considéré la théorie de Mitrany trop techniciste, Ernst Haas propose une doctrine néo-fonctionnaliste basée sur la construction européenne [1]. La principale caractéristique de cette nouvelle théorie est de proposer de « réinjecter » du politique dans la bureaucratie institutionnelle. Le dépassement de l’État-nation ne doit pas se limiter aux simples institutions d’intégration économique. Il doit évoluer vers une véritable unification politique passant par une fédéralisation progressive des actions politiques [2].

Vers un retour des idéologies ?

Plus que le néo-fonctionnalisme, il est peut-être temps de redonner place aux idéologies, c’est-à-dire à toute idée capable de mobiliser les peuples vers un idéal.

Deux situations font énormément tort à l’idée d’idéaux mobilisateurs aujourd’hui : la première situation porte sur le rétrécissement sémantique propre à notre société dite moderne, engluée dans le « pragmatisme quantitativiste », et incapable de penser la complexité ; la seconde situation est relative à la prise en otage de l’espace politique par les idéologies extrémistes. Dans les deux cas, on voit bien le besoin de redonner signification aux choses pour que le vivre ensemble reprenne sens. C’est un travail qui incombe avant tout aux « producteurs d’opinion » (artistes, intellectuels, leaders, les « serviteurs de l’information » que sont les journalistes). Mais il appartient aussi aux agents de l’action (citoyens, décideurs) de prendre des initiatives pour organiser les mutations civilisationnelles en vue du bien commun.

A ce propos, certaines initiatives méritent bien d’être relevées comme éléments motivants. Dans le cadre de l’expression citoyenne, cela fait un moment que la démocratie participative prend corps dans la réalité de plusieurs territoires en France comme dans la Commune de Saillans où un collectif de citoyens a pu reprendre électoralement en main la conduite de leur cité. Il est évident que l’exemple de Saillans est opérant à son échelle et ne peut être appliqué tel quel à l’échelle nationale où les enjeux sont d’un autre ordre quand il s’agit des questions régaliennes comme la sécurité, la souveraineté nationale, la politique étrangère, etc. Mais c’est tout de même la preuve que de nombreux citoyens sont prêts à redonner vie et sens à l’engagement politique. Et cela est bien réconfortant !

Néanmoins l’initiative citoyenne ne peut remplacer totalement la responsabilité des élus et autres acteurs politiques. C’est pour cela qu’à un moment donné les acteurs associatifs ou autres mouvements franchissent le pas vers un parti politique capable de proposer des projets de société alternatifs. Nous en avons une illustration en Espagne avec le mouvement des indignés qui est devenu le parti Podemos et qui représente aujourd’hui l’une des forces politiques majeures du pays. Au milieu de ces initiatives agissantes, il y aussi des leaders politiques capables de proposer des « mots-objets politiques » qui englobent problématisation de la situation présente, réflexion sur une nouvelle vision et projection dans la « société à être ». Dans cette catégorie, on peut classer la notion d’ « Eco-socialisme » défendue par le Parti de Gauche et dont Jean-Luc Mélenchon est le grand chantre. Sans nécessairement partager les idées du tribun de « la gauche de la gauche », on peut bien reconnaître que la notion et son contenu sémantique constituent une démarche politique qui peut inspirer. Et c’est déjà un bon début. Que ceux qui pensent autrement fassent aussi une offre pour que l’intelligence collective citoyenne avise.

Le triomphe de l’ « homo oeconomicus » rationaliste est en train de tuer tout ce qui fait l’âme politique d’un peuple : idéaux, systèmes d’idées, de principes, de valeurs, de vision (les idéologies). L’appel lancé aux élites mordues de « technicisme économiciste » c’est donc de refaire de la politique. Autrement dit, formuler à l’endroit des citoyens un discours qui parle sens et les porte plus haut.

 

[1] Ernst Haas, The Uniting of Europe. Political, Social and Economic Forces, 1950-1957.

[2] Ernst Haas, Beyond the Nation-State, 1964.

Didier Bebada Megnon
Didier Bébada est docteur en science politique, à l’université Jean-Moulin - Lyon 3. Philosophe de formation, il s’intéresse notamment aux enjeux de la mondialisation, à la gouvernance mondiale et à l’éthique politique du développement durable. C’est un citoyen féru des débats politiques et du « mouvement des alternatives ».

1 commentaire

  1. Gbehounou

    28 novembre 2014 à 20 h 58 min

    Belle contribution à la pensée politique. Félicitations! !!!

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