Comment mon père est revenu

Tribune poétique. Ce matin, peut-être n’étais-je pas tout à fait réveillé, dans le miroir de la salle de bains ce n’était plus mon reflet mais mon père. Depuis quelques années je me vois le rejoindre ; de plus en plus, je lui ressemble. Là, ce n’était plus du tout moi, mais lui. Il était mal rasé. Lui, que j’avais toujours connu glabre, avait une barbe de trois jours. Il souriait, m’a dit « Bonjour ! » J’ai tendu ma main, l’ai passée sur sa joue, il s’est mis à parler. Je l’écoutais en pleurs, il continuait à sourire.

« Ne pleure pas, je ne suis plus ton père, je suis un enfant, ton enfant désormais » me disait-il depuis l’autre côté du miroir. Je voyais ses traits rajeunir, son visage se métamorphoser, perdre ses poils, devenir lisse.

« Je suis ton père et ton enfant. » Il est sorti du cadre, il était devenu tout petit, il a mis sa main dans la mienne. « Viens avec moi, je vais te montrer. » Nous sommes sortis de la maison, avons marché côte à côte une demi-heure, au-delà des vergers, dans la combe de l’Ombre, où coule un ruisseau paresseux d’un étang collinaire à l’autre. Je sentais sa main dans ma paume et cela me faisait tout drôle de la sentir si chaude, si petite. J’avais l’impression d’être avec un enfant, mon enfant, et pourtant je savais que c’était mon père, à côté. J’ai vu la peau tavelée de mes mains et me suis étonné de me voir si vieux, lui si jeune.

« Où me conduis-tu ? » lui ai-je dit.

« Nulle part. Cela ne te suffit pas de marcher avec moi ? »

Il m’a regardé avec un air moqueur et nous marchions toujours.

« Tu dois bien savoir, maintenant que tu es grand, qu’on ne va jamais nulle part, on fait semblant. »

Je le regardais aller à côté de moi et je trouvais cocasse qu’il ait gardé le ton de celui qui sait alors qu’il n’était qu’un petit garçon, désormais. Nous montions, nous suivions la vallée, nous enfonçant entre deux versants.

« Tu sais », il m’a dit, « Je n’ai jamais été paisible. Maintenant, je peux t’en parler. Je voulais rejeter cet enfant qui me colle à la peau, cet enfant que je suis, que je ne veux pas voir. Ma région, mon village. Je trouvais tout cela trop petit. Il me semblait être autre chose de plus grand, devoir aller plus loin. »

Nous marchions vers un puits, à côté d’une source qui coule même en plein été. Le sentier était gras et gluant. Nos pas chuintaient. Le froid de l’ombre était accentué d’humidité. Nous sommes arrivés où l’eau sortait de la montagne. A hauteur d’homme. Le soleil couchant n’éclairait plus que les sommets.

Depuis sa petite taille, il regardait autour : « Je suis souvent venu jouer ici, tout seul » m’a-t-il enfin confié. Il avait une voix d’enfant qui me rappelait quelqu’un ou quelque chose. « Quand je gardais les chèvres, il y a longtemps, mais ça veut dire quoi, longtemps, a-t-il soupiré. Je n’étais pas tout à fait seul puisqu’il y avait les chèvres, je devais rester sur mes gardes parce que les chèvres, ça va partout et ça broute n’importe quoi. Mais ici, entre ces versants, aucune culture, aucun verger, elles pouvaient aller un peu où elles voulaient, et puis il y a de l’eau, et j’emportais toujours du sel avec moi. Les chèvres le savaient que j’avais du sel, elles ne s’éloignaient jamais trop, elles attendaient le moment où… »

Nous nous sommes regardés sans rien dire. Il avait, dans son visage juvénile, les iris bleus de sa vieillesse, un peu délavés sur le haut.

« Il y avait les chèvres, et puis, aussi, mes sœurs. Je ne sais pas pourquoi elles étaient si méchantes avec moi. J’avais l’âge de leurs aînés. Elles étaient trois. Plus ma mère. Bien plus âgée qu’elles, sans doute. Mais je ne le voyais pas. Elle ne parlait jamais, ma mère, ne disait rien, elle cuisinait et elle pleurait. J’avais donc quatre mères et n’en avais aucune.

« Pourquoi tu me racontes ça ? »

« Est-ce que je sais pourquoi on raconte ? Sois bien heureux, déjà, que je t’en aie parlé. »

Nous avons bu tous les deux à la source, d’abord lui et puis moi, nous nous sommes essuyé la bouche du revers de la main, puis nous avons pissé, chacun debout et dos à dos.

« Tu sais, papa, il m’arrive des choses très bizarres ces temps-ci, chez nous, chez toi. »

Nous nous sommes retournés, il m’a regardé, a haussé les épaules. « Le bizarre serait qu’elles n’arrivent pas. Tu as toujours eu peur du noir. Moi aussi. Maintenant que l’ombre est mon domaine, je peux te le dire, c’est bien plus beau, plus éclairant que la lumière. Mais tu le sais, puisque tu m’as appelé. »

Il m’a regardé mieux. « Tu as beaucoup changé » m’a-t-il dit. « Tu as des rides et tu es vieux, tu es plus vieux que moi, désormais. » Nous sommes restés un moment silencieux. La source coulait de façon un peu irrégulière, comme elle le fait toujours, aspergeant tantôt le petit mur en moellons irréguliers, bâti là pour la canaliser, et tantôt un rocher moussu. Le courant d’eau qui se formait après sa vasque allait se perdre dans un puits avant de s’épanouir dans un étang collinaire verdâtre.

« Sous peu, il va y avoir des crapauds, des rainettes ici » m’a dit mon père. Il a couru vers l’eau, a lancé un bâton. « Il faut bien des métamorphoses pour qu’un têtard devienne grenouille » m’a-t-il dit. « Pourtant, je n’en ai vu aucun devenir papillon. » Il m’a regardé. Même si ses traits étaient sérieux, ses yeux riaient. Je lui ai demandé :

« Papa ! »

« Oui »

« Pourquoi tu ne m’as jamais dit tout ça quand tu étais… »

« Quoi ? »

« Je n’ose pas le dire. Quand tu étais mon père ? »

« C’est, peut-être, que tu ne m’écoutais pas. Et puis, tu vois, j’étais papa et  je suis devenu papillon. »

Nous avons jeté dans l’étang, lui et moi, des cailloux. Comme beaucoup d’entre eux étaient plats, nous nous sommes pris au jeu, nous sommes mis à faire des ricochets.

« Ça, c’est toi qui me l’as appris » lui ai-je dit. « Mais, désormais, je sais mieux le faire que toi. La vie, c’est comme ça, des cailloux qui volent sur l’eau. » Je l’ai entendu soupirer.

Il m’a regardé comme un enfant regarde son père, avec confiance. Il m’a dit : « Maintenant que tu es un peu vieux toi aussi, tu as compris qu’un papa, ça manque, forcément. Moi aussi, j’ai cherché mon père, n’ai trouvé qu’un enfant. » Et il s’est mis à chantonner, tout en dessinant dans la boue, avec une branche morte :

« Un papa, un papa,

c’est ce qui n’est pas

un papa, c’est toujours

ce qui manque.

Papa, papa, tu n’es rien,

tu n’es pas. »

J’observais le dessin qu’il faisait. C’était moi. Il dessinait dans la boue, à côté de l’étang, mon visage d’enfant. Quand il a eu fini, il a levé ses yeux, rougis d’avoir pleuré.

Alain Nouvel
Alain Nouvel écrit depuis toujours. Admirateur des organistes qui chantent sans qu'on ne les voie, c'est peut-être pour cela qu'il préfère parler en silence. Selon lui, un poète dit depuis son non savoir, depuis ses doutes, ses errances. Ainsi fait-il, en tâtonnant.

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