Contre Tarantino, pour Hedayat

On ne peut s’empêcher, sortant d’une salle de projection des Huit salopards, de s’ébrouer violemment. Tous ceux qui ne seraient pas amateurs de films d’horreur et de pseudo-réminiscences érudites auront tout de même un peu de mal à s’en remettre. Une fois passée l’initiale curiosité, dévorés les splendides paysages neigeux, subsiste une immense nausée, le sentiment que le culte de la violence gratuite a été poussé à son paroxysme. On me parlera d’esthétique tant que l’on veut, reste que le sang gicle dans tous les sens et que nul ne tient à savoir pourquoi. C’est bien cher payer quelques beaux plans. L’aspect cathartique des précédents Tarantino ayant disparu, ce ne sont même plus de coriaces nazis ni d’affreux esclavagistes qu’il s’agit là d’énucléer, d’émasculer et de trancher en morceaux avant de les pendre. On nous embarque simplement dans un jeu de massacre censé nous faire jubiler jusqu’à saturation. La performance d’acteur ne sauve rien : tant de talent au service de tant de vacuité, c’est la mort de la confiture et le triomphe des cochons.

Il se trouve qu’en sortant du cinéma sinistre où j’avais donc supporté mon content d’hémoglobine pour quelques mois, je m’en fus par hasard errer du côté des librairies secrètes de Paris, celles qui cachent d’improbables trésors tout en haut de grandes échelles de bois branlantes. Au Tiers mythe, rue Cujas, on aime les lettres persanes. Je ressortis avec les souvenirs d’un certain Farzaneh, qui fréquenta, tout jeune homme, le Sadegh Hedayat de la maturité. L’écrivain iranien, connu en France pour un conte surréaliste et désespéré, La chouette aveugle, fut avant tout un satiriste hors-pair, athée passionné de poésie, hédoniste impénitent et plus ou moins alcoolique, critique sévère des ayatollahs et autres religieux. Il aimait le folklore iranien, Poe, Maupassant, Gobineau, Dostoïevski, Hoffmann. Il se suicide au gaz à 48 ans, en 1951, fatigué de la vie et de la bêtise de ses contemporains. Une sorte de Cioran perse dopé à la cocaïne et aux cauchemars.

Quel rapport entre Tarantino et Hedayat, entre le désir de tronçonneuse du cinéaste et la mécanique du désir du poète ? A première vue, aucun. Puis, on rajuste les lunettes et on tourne autour d’un mot qui fait mal : la vérité. Ni l’un ni l’autre n’ont entretenu un rapport très étroit avec elle. Les deux ont plaisir à la déformer, la raboter, l’halluciner. Ils la contorsionnent tant qu’on ne risque pas de la reconnaître. Banal privilège d’artiste, certes. Mais je vois une première différence fondamentale entre eux, c’est-à-dire entre la grande littérature fantastique ou surréaliste et le pseudo-grand cinéma de genre. C’est que la première vous attrape par les cordes sensibles en ressuscitant les fantômes du Horla ou de Frankenstein, et qu’il faut pour ça passer par hasard dans une librairie d’anciens ou commander le petit volume chez Corti, l’éditeur de Gracq ; tandis que le second vous propulse au septième ciel de la nausée dans chaque cinéma de France – Tarantino fut placé il y a dix ans par le Time Magazine parmi les 100 personnalités les plus influentes du monde.

Si c’était la seule différence, elle ferait bien rire : qu’on ne lise presque plus, mais qu’on s’ébaubisse plus que jamais devant des images, rien de bien neuf sous le soleil des salopards. Mais il y a bien plus dans cette affaire que la désaffection nostalgique des uns et l’enthousiasme décadent des autres. Tandis qu’Hedayat n’a eu de cesse de plaider pour l’auto-dérision, de creuser dans la nuit qu’abritaient ses fantasmes (« Je n’écris que pour mon ombre projetée par la lampe sur le mur ; il faut que je me fasse comprendre d’elle»), on sait bien que les bâtards même inglorieux de Tarantino touchent à la fibre du premier degré chez nombre de spectateurs incultes : combien n’en ressortent pas avec l’envie d’aller canarder à tout va pour se sentir un instant plus puissants ? Moins amers ? Pour éructer dans un grand éclat de rire leur dégoût du monde ?

Entre Hedayat et Tarantino, il n’y a pas seulement un monde disparu, celui des lecteurs contre celui des voyeurs. Il y a encore la transformation du doute ironique des uns en arrogance bestiale des autres. Que l’on m’entende, ce n’est même pas Tarantino qui m’exaspère, c’est ce dont il est le symptôme : l’exaltation d’une sauvagerie médiocre sous couvert d’élitisme pop truffé d’auto-références, le mépris de toute vérité historique ou psychologique converti en idéologie esthétique, le spectacle pur de la méchanceté qui se vend comme un art poétique.

La prochaine fois que je voudrai cauchemarder, je m’en retournerai vers Hedayat. Il savait bien, lui, que les monstres ont toujours à voir avec le réel, et qu’il est plus urgent de les enfermer dans une forteresse de mots que de les admirer sur grand écran.

Adeline Baldacchino
Adeline Baldacchino est écrivaine et magistrate à la Cour des comptes. Elle est notamment l’auteure de "Max-Pol Fouchet, le feu la flamme", (Michalon, 2013), "La Ferme des énarques" (Michalon, 2015) et "Michel Onfray ou l’intuition du monde" (Le Passeur, 2016). Elle donne des séminaires de poésie contemporaine à l’Université populaire de Caen.

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