Delfeil de Ton: « Hara-Kiri est toujours mal vu! »

Delfeil de Ton

Journaliste au Nouvel Obs depuis 1975 Delfeil de Ton est surtout l’un des contributeurs historiques d’Hara-Kiri. L’esprit iconoclaste du journal bête et méchant est restitué dans « ça c’est Choron »-Parution octobre 2015 Éditions Glénat

Fred, Gébé, Reiser, Topor, Cabu, Wolinski, Cavanna, Georges Bernier dit le professeur Choron… Autant de talents réunis dans une aventure commune entre mauvais goût assumé, irrévérence et avant-gardisme. Un document de plus de 300 pages, coordonné par Virginie Vernay: « ça c’est Choron » renoue avec ce journal qui a porté en germe l’esprit de mai-68. On y retrouve, au milieu des fiches drolatiques de Choron, des visages connus: Francis Blanche, Coluche, Jean Yanne… Mais aussi les témoignages de Michel Drucker et Benoît Delépine, qui ont été marqués par Hara-Kiri. Il y a des textes de Michèle Bernier, la fille de Choron, Bruno Gaccio, Jean-Marie Gourio, l’auteur des Brèves de comptoir… Les dessins sont signés Topor, Reiser, Luz, Lefred-Thouron, Willem, Schlingo…

 

Ces pages, Henri Roussel dit Delfeil de Ton, l’un des derniers protagonistes du Hara-Kiri des années 60, a accepté de les tourner pour nous: « ça c’est Choron » était une idée de Cavanna. » explique t-il. « C’est lui qui avait trouvé le titre. Il avait commencé à y réfléchir. Il ne voulait pas mourir sans rendre hommage à Choron. L’amie de Cavanna Virginie Vernay a réalisé ce bouquin, sorti fin 2015. Il aurait dû sortir au début 2015. Mais c’était préférable de décaler car c’était le moment de l’attentat à Charlie Hebdo. Virginie a dû le faire sans Cabu et Wolinski qui ont été tués. Et avec le concours des jeunes qui sont arrivés à la fin d’Hara-Kiri: Vuillemin et Berroyer. Cavanna voulait rendre justice à Choron contre la bande de Philippe Val qui le traitait comme un moins que rien. Choron a joué un rôle extrêmement important dans Hara-Kiri. Hara-Kiri c’est Cavanna et Choron. Choron est mort en 2005. C’était le dixième anniversaire de sa mort. »

Le travail de mémoire de François Cavanna, co-fondateur de Hara-Kiri en 1960 avait commencé bien avant, en 2008, avec quatre albums sur Hara-Kiri aux éditions Hoebeke. « Le cinquième « La gloire de Hara-Kiri » sorti chez Glénat en octobre 2013 est un hommage à tous les dessinateurs d’Hara-Kiri qui lui devaient beaucoup. » rappelle Delfeil de Ton. « C’est à la gloire du dessin et d’Hara-Kiri. Cavanna commençait déjà à aller mal. Quand Glénat a fait une soirée pour la sortie du bouquin Cavanna n’a pas pu venir parce qu’il était à l’hôpital. Il est mort en janvier 2014. Il a bien conclu… »

 

Le petit Voltaire à Hara-Kiri

Pour Delfeil de Ton tout commence en 1964. Il envoie alors à Cavanna le manuscrit de ses croustillantes Mémoires. A l’époque le jeune homme est à peine sorti de la guerre d’Algérie et a (déjà) l’esprit contestataire: « Quand j’avais douze ans on me surnommait le petit Voltaire. » rigole t-il « J’ai toujours été comme ça. Le gars qui disait toujours ce qui n’allait pas. Alors quand j’ai découvert Hara-Kiri ça m’a botté tout de suite! Je voyais bien que c’était fait pour moi. » Sauf que, manque de chance, entretemps le journal qui n’a pas les faveurs du pouvoir gaulliste est interdit pendant sept mois. « Je pensais que c’était définitif. Et puis, à la reprise du journal Cavanna a exhumé mes textes qui sont parus en mars 1967. »

Delfeil de Ton raconte en détail cette histoire dans« Ma véritable histoire de Hara-Kiri Hebdo », d’abord publiée dans Siné Hebdo et qui vient de sortir en livre par les éditions: « Les cahiers dessinés » « Ce qui m’impressionnait le plus dans Hara-Kiri c’était les dessins. » se souvient t-il « J’écris des textes. Il y a toujours eu des esprits contestataires. Mais des dessinateurs comme Gébé ou Topor c’était vraiment une nouveauté! Ce journal n’est pas une création de gamins. Quand ils ont lancé Hara-Kiri en 1960 Cavanna avait 37 ans et Georges Bernier: 33. Fred et Gébé étaient des hommes mûrs. Par contre, Topor avait 20 ans. Reiser a commencé à dessiner à 16 ans, en 1958, avant la création d’Hara-Kiri. Au moment du lancement il faisait son service militaire. Dans les premiers numéros il n’y a pratiquement rien de lui. Alors qu’il était là avant tout le monde! Cabu est arrivé après son service militaire, qu’il a fait plus jeune que Wolinski et moi. Ça lui a permis de rentrer à Hara-Kiri à 22 ans. Cabu a été assez précoce à Hara-Kiri. Il s’est fait remarquer dès son service militaire dans l’hebdomadaire «Bled », que l’armée publiait pour les trouffions. Il avait une page « La fille du colonel » qui était l’équivalent de « La fille du proviseur » du Grand Duduche. »

Une ambiance… surréaliste

On aurait aimé être une petite souris pour se glisser dans une réunion de rédaction d’Hara-Kiri et assister aux célèbres vitupérations du professeur Choron avec son fameux fume-cigarette.
« Contrairement à ce qu’on peut croire ce n’était pas des beuveries. C’est arrivé bien après. » précise Delfeil de Ton. « C’était une bande de gars qui en voulaient et qui vivaient dans un monde très hostile. Ce n’est pas pour rien que les deux éditeurs qui ont d’abord publié Hara-Kiri étaient Jean-Jacques Pauvert et Eric Losfeld. Aujourd’hui on en fait des divinités. Mais c’étaient des pestiférés de l’édition! Ils passaient leur temps à être traînés devant la justice. Leurs livres étaient interdits. Les libraires n’en voulaient pas. Ils vendaient essentiellement par correspondance. Pauvert a été le premier à publier toutes les oeuvres du marquis de Sade. On l’a traîné en justice pour ça. Losfeld a eu un nombre de livres interdits incroyable. Pour eux Hara-Kiri c’était la continuation des surréalistes, d’une certaine façon. A l’époque il y avait encore des revues surréalistes que Losfeld publiait. Pauvert a publié Topor et Wolinski avec la revue Bizarre. Quand Hara-Kiri est reparu après la grande interdiction-c’est le moment où j’y suis rentré- Raymond Queneau avait trois pages de poèmes dans Hara-Kiri. Queneau est un ancien surréaliste. Quelque part, il y a une parenté avec Hara-Kiri. »

A l’avant-garde

Au-delà des provocations « licencieuses », qui ont outré la France bien-pensante des Trente Glorieuses et déclenché les foudres du ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin, Hara-Kiri est un laboratoire, un OVNI dans le paysage culturel français. Dans ses chroniques des Lundis de Delfeil de Ton le journaliste repère des artistes alors Underground: Romain Bouteille et la troupe du Café de la Gare, avec Miou-Miou, Patrick Dewaere… Jérôme Savary et le Grand Magic Circus: « Pendant quelques années c’était l’hebdo, comme on disait à l’époque, qui indiquait les opportunités. Je parlais de Sun Ra, qui était venu en France grâce à l’animateur radio Daniel Caux. J’ai fait mon premier texte sur le free jazz dans Hara-Kiri sur le saxophoniste Albert Ayler. Deux ans plus tôt il s’était fait conspuer à la salle Pleyel! » Dans la bande à Hara-Kiri on trouve aussi des personnalités iconoclastes comme le réalisateur Melvin Van Peebles, futur pionnier de la Blaxploitation avec Sweet Sweetback’s Baadassss Song (1971) « Il était venu en France faire du cinéma. Il a fait un long-métrage produit par Pierre Braunberger qui avait produit « Une partie de campagne » de Jean Renoir. Braunberger tournait autour d’Hara-Kiri. Comme Jean-Luc Godard. Ce qui est formidable c’est qu’on intéressait peu de gens… mais ceux qu’on intéressait c’étaient des gars vraiment bien! Braunberger était un géant du cinéma français. »

http://www.ina.fr/video/I15008812

Un essoufflement

Malgré tout, Delfeil de Ton finit par quitter Hara-Kiri hebdo pour le Nouvel Observateur en 1975, tout en restant fidèle au mensuel qui paraît jusqu’en 1986: «  Faire un hebdo qui soit à la hauteur d’Hara-Kiri est une gageure qu’on a tenu pendant quelques années. Au bout d’un moment on tombait dans le répétitif, dans le fabriqué. Ça ne m’amusait plus. Reiser restait par fidélité. Mais il pensait comme moi. Il est mort à l’Obs où il est entré sur la fin de l’Hebdo. Wolinski continuait l’Hebdo tout en étant à l’Humanité. Il y avait un besoin d’air. Les dessinateurs pouvaient se permettre de dessiner dans d’autres journaux et continuer l’hebdo. Mais quand tu écris tu es coincé. Je ne pouvais pas à la fois faire l’Obs et l’Hebdo. Tout le monde s’en est plus ou moins barré. Cavanna est devenu un personnage public avec « Les ritals » et « Les russkoffs ». J’ai eu cette occasion de faire du journalisme à l’Obs. Mais on est tous restés Hara-Kiri. C’est ce qui nous plaisait le plus! On s’estimait tous. On ne s’est jamais brouillés ou injuriés. Alors que les surréalistes se sont excommuniés!»

Quant à Choron, qui a connu depuis des fortunes diverses en créant d’autres titres: Grodada et La Mouise, il meurt ruiné en 2005: « Choron a permis tout ça mais en même temps il l’a mené à la catastrophe. Il a perdu sa maison d’édition, ses journaux, tout! Il est devenu ce personnage du chanteur Choron. Le Choron connu du grand public ce n’était plus le Choron d’Hara-Kiri. »

 

Hara-Kiri aujourd’hui

Si Choron n’est plus, son esprit, celui d’Hara-Kiri abordé dans le film « Choron dernière » de Pierre Carles et Eric Martin-sorti en 2008-est bien vivace, à travers l’émission Groland, les films de Benoît Delépine, et dans une certaine mesure Siné Mensuel. (Siné a fait partie de Charlie Hebdo mais pas de Hara-Kiri NDLR): « Delépine a tout ce qu’ont pu avoir de subversif les Guignols. » s’enthousiasme Delfeil de Ton. « Il s’inspire de Hara-Kiri. Son cinéma n’est pas convenu. Ses films sont des OVNI dans le cinéma français. Ce n’est pas un hasard si on y retrouve Depardieu. Ce sont des mecs qui chient dans la colle, selon la formule de Siné Hebdo. Hara-Kiri, Choron ont chié dans la colle. Siné chie dans la colle. Il faut avoir la force, du talent pour que ça porte. Pour que ça porte il faut que ça choque. D’où ces luttes permanentes contre la censure. Siné a été traîné devant les tribunaux je ne sais combien de fois par des petits cons qui s’érigent en juge, comme Bernard-Henry Lévy. »

Miraculeusement, les facéties d’Hara-Kiri semblent résister aux flèches du temps: « C’est incroyable le nombre de gens qui m’ont dit: « Quand j’étais collégien Hara-Kiri… » Nos détracteurs disaient qu’Hara-Kiri pourrissait la jeunesse. En fait on l’exprimait! On a été lus par des gens bien. C’est pour ça qu’on en parle encore. Frédéric Pajak l’éditeur des Cahiers dessinés avait 20 ans quand Hara-Kiri est mort. Maintenant il réédite Topor, Gébé. C’est un artiste et c’est l’avant-garde qu’il aimait quand il était jeune. »

Alors est-ce qu’Hara-Kiri, érigé en culte, est rentré dans la norme? Pas si sûr! « Hara-Kiri reste toujours mal vu! » martèle Delfeil de Ton « La mort de Cavanna n’a même pas été annoncée dans le Figaro. Alors qu’il était reconnu comme écrivain, qu’il avait eu le prix Interallié. Ils ont estimé que ça ne valait même pas la peine de signaler sa mort. Ce sont des petites choses révélatrices. Depuis l’attentat ils sont devenus « les saints du Paradis ». Mais « ça c’est Choron » n’a pas fait l’objet d’une grande recension dans la presse. C’est quand même un bouquin magnifique. Toutes ces émissions qui se prétendent insolentes ont fait un silence complet là-dessus. Quand Hara-Kiri a sorti la série « Bête et méchant » on envoyait des bouquins aux journaux. Reiser avait fait un bristol: « Nous sortons une nouveauté Hara-Kiri. Si vous en parlez on sera content. Si vous n’en parlez pas on s’en fout on les vendra quand même! » C’était vraiment pour dire: « On ne sait même pas pourquoi on vous les envoie! » On n’avait pas besoin d’eux. On s’est passés d’eux et on continue! »

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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