Delta Meca : prolétaire, actionnaire, même combat

Une Delta Meca

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C’est en 2008, alors que les entreprises françaises encaissent, sans sourciller, mais non sans vaciller, les coups portés par la crise des subprimes, que Christian Caillé décide de monter sa « petite entreprise ». Avec, dans sa valise, un nom, Delta Meca, une mission, la fabrication de pièces utilitaires techniques d’urgence, des champs d’intervention, l’imprimerie, le nucléaire, l’aéronautique, la marine, l’armement… et une ambition, celle d’ouvrir l’actionnariat aux ouvriers. Avec dans son cœur, un projet humaniste, celui d’abattre le mur qui se dresse entre le patron, sa cour d’actionnaires vautours, et le prolo. Comment ? En les mettant tous dans le même bateau.

Un tel projet ne surprendra pas celui qui se penche sur le parcours de Christian Caillé, Charentais, la cinquantaine bien tassée, des cheveux poivre et sel, des yeux francs, une voix rauque, presque caverneuse, un discours simple, direct, sans chichis… A l’instar du milieu qui l’a vu naître. Comment ne pas développer une conscience politique ou un rejet des injustices sociales lorsqu’on est issu d’un milieu ouvrier et qu’on est parvenu, non sans essuyer de son front la sueur versée, dans les champs familiaux, puis dans les ateliers, à se hisser au sommet de la hiérarchie. Devenir patron : un rêve d’enfant ? Une obsession d’adolescent ? Une pensée d’homme se rasant ? Non, un plan B, pour Christian Caillé. Trahi par son ancien employeur, le papa de Delta Meca a décidé de démissionner, pour concevoir un nouveau « bébé » avec Mireille Bréheret, ancienne secrétaire de direction qui, sous ses chemises fleuries, cache un cœur de lion. Rencontre.

The Dissident : Vous avez créé Delta Meca en 2008. Pouvez-vous revenir sur votre parcours professionnel ? Dans quelle entreprise travailliez-vous auparavant ?

Mireille Bréheret (MB) : Précédemment et durant douze ans, on travaillait ensemble dans une entreprise de mécanique basée à Nantes. J’étais secrétaire de direction. Christian était directeur technique. Normalement, il devait reprendre la suite de l’activité mécanique. Comme cela ne s’est pas fait, il a décidé de monter son entreprise. J’ai choisi de suivre Christian dans l’aventure. On se connaissait depuis douze ans, on avait l’habitude de travailler ensemble, on partageait la même vision de l’entreprise et du management des hommes. On s’est donc immédiatement associé.

CC : Depuis trente ans, je travaillais dans le même secteur d’activités : l’industrie métallurgique, la transformation des métaux et l’usinage. C’était une entreprise qui avait des moyens plus importants, mais qui se trouvait sur le même créneau de clientèle : l’industrie lourde. Nos clients : la propulsion marine, l’off-shore, l’aéronautique, l’armement, l’énergie, l’agroalimentaire, etc.

Mireille Bréheret et Christian Caillé, les deux cofondateurs de Delta Meca. © Baptiste Duclos.

Mireille Bréheret et Christian Caillé, les deux cofondateurs de Delta Meca. © Baptiste Duclos.

Vous avez créé Delta Meca car vous aviez une vision commune du management, différente de celle de votre ancien employeur ?

CC : On a créé Delta Meca, car on n’a pas pu reprendre l’autre entreprise. Depuis dix ans, on m’avait promis d’en prendre la suite. Et, comme cela se pratique souvent dans notre secteur et d’autres, la veille où la promesse doit prendre effet, patatras, gros chamboulement, le projet avorte. Je n’étais pas content du tout. Je m’étais investi pendant plus de dix ans dans cette entreprise ! C’est pourquoi, j’ai choisi de partir. Certains collègues, dont Mireille, m’ont demandé si j’avais besoin d’un coup de main pour monter une nouvelle structure. A chaque fois qu’on crée une entreprise, on recommence quelque chose. Moi, personnellement, je considère que c’est beaucoup d’énergie pour rien, parce que recréer une boîte, c’est beaucoup de boulot, c’est retrouver des contacts, c’est refaire ses preuves… C’est usant ! Quand on peut être le prolongement de quelqu’un, cela permet d’amener plus haut les choses. L’histoire est sympa aussi : incarner la succession.

Mais vous ne regrettez pas d’avoir créé une nouvelle entreprise ?

CC : Pas du tout. Cela veut dire que beaucoup de gens sont capables de monter leur boîte. Mais, ce n’est pas une fin en soi que d’avoir son entreprise.

MB : En repartant sur une nouvelle structure, on a pu choisir ce qu’on voulait mettre en place, les gens avec qui on voulait travailler, l’organisation, etc. Quand on hérite d’une structure, c’est moins facile ensuite de faire bouger les lignes. On avait étudié quelques reprises et finalement, on s’est dit qu’on préférait repartir à zéro et créer par nous-mêmes.

Vous avez une démarche d’engagement sociétal, qu’on appelle communément RSE. Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par-là ?

CC : C’est le fruit d’un cheminement assez profond. Quand on a créé la boîte, on avait envie de partager l’actionnariat avec les salariés. Mais, il fallait d’abord faire ses preuves comme patrons. Donc, on a commencé avec une société anonyme (SA) classique. Mais, les premiers employés embauchés savaient que, tôt ou tard, la situation se présenterait. L’entreprise, elle appartient à qui ? On pense que l’entreprise, si on est plusieurs à la construire, elle appartient à tout le monde. Au départ, on l’a construite à deux. On aura donc un moment d’arrêt, durant lequel on essaiera de récupérer notre mise. Puis, on repartira sur un pied d’égalité avec l’ensemble du personnel. Parce que c’est notre vision de la société.

MB : RSE/RSO, c’est la responsabilité sociétale des entreprises ou des organisations. L’intérêt d’ouvrir l’actionnariat aux salariés, c’est de les motiver, de les responsabiliser et de les aider à s’émanciper au travail par le travail.

CC : On pense aussi qu’ouvrir l’actionnariat aux ouvriers, aux techniciens d’ateliers, pourra favoriser l’attrait de ces métiers aujourd’hui dévalorisés. Dans les métiers manuels, si les employés peuvent être actionnaires de leur propre boîte, c’est positif.

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Honorine Reussard
Fraîchement diplômée de l'Institut Français de Presse (Univ. Panthéon-Assas), Honorine aime autant se faire une Toile qu'un bon bouquin, procrastiner les yeux sur la Toile que les lèvres dans le vin, interviewer les rois du gasoil que des crève-la-faim.