Demeure du chaos : l’art et le vivre ensemble

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Depuis presque 10 ans, une bataille judiciaire oppose Thierry Ehrmann à la Mairie de Saint-Romain-aux-Monts-d’Or. Au cœur de cette affaire, La Demeure du Chaos, véritable ensemble post-apocalyptique et propriété de Thierry Ehrmann. Ce dernier, pourtant condamné à une remise en état de la Demeure, ne bouge pas, l’art et la nécessité de le protéger étant devenus ses principaux arguments.

Que « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » soit un précepte proverbial approuvé par la majorité des individus est un fait acquis. Reste néanmoins à définir où est-ce que l‘on place la liberté des autres par rapport à la sienne. Et par conséquent comment considère-t-on ce droit individuel au sein de la communauté. Une problématique qui semble se cristalliser autour de la Demeure du Chaos et de son énigmatique propriétaire, Thierry Ehrmann. Car au-delà de la question de l’œuvre d’art et de sa valeur, cette maison présentée comme un musée par son hôte, pose la question du vivre ensemble et de l’harmonie sociale tout en s’embourbant dans les distorsions subjectives des pros et antis Demeure.

Les antis dont fait partie la Mairie de Saint-Romain-aux-Monts-d’Or mais aussi des riverains regroupés dans le Collectif des Saromagnots dénoncent l’immobilisme de Thierry Ehrmann malgré les injonctions de la justice à remettre en état sa propriété. Parmi eux Boris Perrodon, instituteur dans le village et porte-parole du collectif, explique que « la volonté du collectif est de rappeler que Thierry Ehrmann a été condamné à remettre la maison en état et que la justice doit aller jusqu’au bout de cette sanction » ajoutant qu’il ne s’agit pas là du « désir de bourgeois réactionnaires » frileux face à l’art mais de citoyens lambda soumis à des règles et des lois qui ne sont vraisemblablement pas appliquées par tous. Les pros, eux, menés sans surprise par Thierry Ehrmann brandissent la notion d’art comme une valeur protectionniste et une nécessité dans un monde qui leur semble de plus en plus bâillonné. Certains voient même dans cette Demeure, une sorte de symbole de la lutte contre la censure et la pensée aseptisée, un emblème de la liberté d’expression et in fine, de la liberté artistique.

Une fois encore, la liberté trouve son chemin pour chaperonner la pensée des deux parties. Liberté d’un homme se déclarant artiste et produisant par conséquent des œuvres et liberté de ceux face à la métamorphose de leur quotidien soumis à ce qu’ils jugent comme de « la provocation » et non de l’art. Or la justice saisie à maintes reprises pour trancher en faveur des uns ou des autres ne se base, elle, que sur le droit et les règles de l’urbanisme. Règles qui obligent n’importe quel citoyen à demander des autorisations pour intervenir à si grande échelle sur sa propriété. L’une d’elles néanmoins, décrite dans l’article R421-1 du Code de l’urbanisme, explique qu’il n’est pas nécessaire de demander un permis de construire pour « les statues, monuments, œuvres d’art d’une hauteur inférieure à 12 mètres et d’un volume inférieur à 40m3 ». Thierry Ehrmann, considérant La Demeure du Chaos comme son œuvre, n’a pas manqué de soumettre l’article R421-1 à la justice. Mais cette dernière, bien que reconnaissant La Demeure du Chaos comme « une œuvre d’art totale, globale », a surtout vu les 9000m2 que compte cet ensemble créatif. La Justice a ainsi fait un pas en faveur de Thierry Ehrmann pour immédiatement rebrousser chemin. Aussi, une question se pose : la justice est-elle compétente pour définir ce qu’est une œuvre d’art ? Et de fait, déclarer qui est artiste et qui ne l’est pas ?

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Compétente ou non, elle a ici offert un argument de poids à Thierry Ehrmann qui n’a jamais exposé une de ses œuvres en dehors de l’enceinte de sa propriété, si ce n’est celle dont il a racheté les droits au plasticien Mathieu Briand, « Le Bunker ». Ainsi, ses créations, noyées et soutenues par celles d’autres intervenants, se délitent dans le concept global de La Demeure du Chaos sans être soumises à la critique pour ce qu’elles sont individuellement. De fait, la signature Ehrmann semble alors plus idéologique que pratique. De quoi ressusciter la polémique de l’artiste-penseur aidé par des artisans-faiseurs, tels que Damien Hirst ou Andy Warhol. Mais si Thierry Ehrmann peut avoir des similitudes avec certains artistes, il s’en éloigne dans la façon qu’il a de gérer ses détracteurs. En effet, l’homme semble user, voire abuser, des lettres d’huissier pour effrayer ses opposants comme l’explique Boris Perrodon : « Maintenant, que je mène des actions avec le Collectif, j’en suis à la cinquième lettre d’huissier. Lorsque l’on a mis une pétition sur « mesopinions.org », on a été sommé de la retirer et de tout cesser. Pareil lorsque l’on a ouvert un compte Facebook. Mais, il n’y a pas que lui qui a le droit de s’exprimer ! ».

Et en effet, ce droit à l’expression, valeur inaliénable pour tout un chacun, est celui-là même qui a permis à Thierry Ehrmann d’opérer la déconstruction créative de sa Demeure. C’est appuyé sur lui qu’il a transformé cet ancien relais de poste du XVIIème siècle pour en faire la figuration contrôlée du chaos ambiant. C’est grâce à lui qu’il a fondé ce lieu qu’il compare à la Factory. Pour autant, la genèse de cette pulsion créative et expressive reste floue et ambiguë. Selon un article de Slim Mazni publié dans Lyon Capitale en 2009, Thierry Ehrmann a « annihilé » sa propriété pour rendre sans valeur une hypothèque détenue par la Banque Rhône-Alpes sur une partie de la Demeure. On se trouverait alors bien loin de l’art pour l’art et du besoin incontrôlable de créer. Et s’il est inutile pour une banque de saisir un bien sans valeur sonnante et trébuchante, il est clairement difficile pour la majorité d’entre nous de voir ce que l’on nomme « musée » – ou du moins corpus apocalyptique de milliers de créations humaines – être détruit pour cause de nuisances visuelles et de transgressions au Code de l’urbanisme. Néanmoins, la question de la jurisprudence vient à se poser. Sommes-nous tous prêts à accepter les pérégrinations artistiques de nos voisins ou même simplement quelques entorses aux règles de vie commune sous prétexte d’art et de création ? Accepterions-nous de voir notre bien perdre de sa valeur en raison d’une « œuvre d’art totale » voisine ?

Bien sûr, d’aucuns diront que tout le monde n’a pas forcément le temps, les moyens financiers ou même l’envie de se lancer dans la transformation artistique de sa maison. Ces derniers devront se souvenir de Ferdinand Cheval, simple facteur, qui a passé 33 ans de sa vie a érigé son « Palais idéal » et huit années supplémentaires pour réaliser son tombeau. Les moyens et le temps n’ont pas forcément d’emprise sur les créateurs lorsqu’ils sont plongés à corps perdu dans leur dessein.

Et des moyens, Thierry Ehrmann, président du groupe Serveur et d’Artprice.com ( site de cotation en ligne d’œuvres d’art entré en bourse en 2000 ) ne semble pas en manquer avec une fortune estimée à 52 millions d’euros en 2012. De quoi régler sans difficulté les astreintes imposées par la justice pour chaque jour de retard pris sur la remise en état de La Demeure. De 75 euros en 2008, l’amende est passée à 750 euros par jour suite au verdict du 6 mai 2013. De quoi surtout conforter et rassurer l’homme qui, à aucun moment, ne donne l’impression de vouloir se soumettre à ce délibéré. Il s’est d’ores et déjà pourvu en cassation et a déposé une seconde requête devant la Cour européenne des droits de l’Homme, la première ayant été jugée irrecevable en 2011.

De fait, les murs calcinés de la propriété de Thierry Ehrmann ainsi que les portraits de Ben Laden, de Kadhafi, de Georges Bush ou la piscine couleur de sang et les sculptures de ferrailles rouillées ne semblent pas prêts à disparaître, au grand dam des détracteurs de La Demeure du Chaos.

(NDLR : Thierry Ehrmann a, par son silence, refusé de répondre à nos nombreuses demandes d’interview).

Article publié à l’origine sur Europe Créative en mai 2013.

Constance Berjault
Constance Berjaut est diplômée de l’Ecole du Louvre et de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Paris. C’est tout naturellement qu’elle s’est tournée vers la presse culturelle pour traiter de sujets inédits mettant en lumière la créativité et le positivisme de certaines initiatives et démarches.