Derrière la « fracture touristique », la fracture sociale

Départ en vacances ⓒ Flickr/Croix-Rouge française/COM 75/Nicolas BEAUMONT - 2013

Pour certains, elles font partie de ces habitudes que l’on retrouve avec plaisir. Pour d’autres, elles restent une chimère. Problèmes financiers, difficultés d’organisation, peur de l’inconnu : un tiers des Français ne partent pas en vacances. Une exclusion qui ne dit pas toujours son nom, mais impacte plus qu’il n’y paraît les familles concernées…

Les vacances ? Pour l’Organisation mondiale du tourisme, elles impliquent de dormir au moins quatre nuits consécutives hors de son domicile pour des raisons non professionnelles. Et si l’on se réfère à cette définition, quatre Français sur dix en seraient aujourd’hui exclus*, d’après une étude du Centre de Recherche pour l’Etude et l’Observation des conditions de vie (Crédoc) de juin 2014.

Ils sont donc plus nombreux que dans les années 1990, où les deux tiers des Français partaient, mais moins qu’en 2008, au moment de la crise, ou à peine plus d’une personne sur deux était partie en congés (52%). Des chiffres qui cachent d’importantes disparités sociales…

53% des ouvriers ne partent pas en congés

Les principaux freins aux vacances ? Ce sont les problèmes financiers, bien souvent (46 % des sondés*). Ainsi, 86% des personnes avec un salaire mensuel supérieur à 3 000 € s’offrent des vacances, quand 40 % de ceux qui touchent moins de 1 200 € par mois peuvent s’offrir ce « luxe ». Aujourd’hui seulement 47 % des ouvriers – soit 25 à 30 % des actifs – partent en congés. Les cadres supérieurs, eux, sont 82 % à partir chaque année, voire plusieurs fois par an (pour 46 % d’entre eux)**.

C’est d’ailleurs pour lutter contre cette « fracture touristique » que sont apparues différentes aides. Ainsi, la Caisse d’allocations familiales (Caf) propose des aides (Vacaf) à certaines familles pour leur permettre de partir, tout comme les collectivités locales ou les Comités d’entreprise. Le programme Ville vie vacances de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (Ancsés), lui, propose des séjours aux jeunes qui n’ont pas la possibilité de partir autrement ; même la Sncf propose des tarifs adaptés. Bien, mais pas suffisant, estime le Secours Populaire…

« Beaucoup s’interdisent de partir en vacances »

« Dans les familles précaires, il existe effectivement un frein financier, mais ce n’est pas le seul : beaucoup de familles s’interdisent tout simplement de partir en vacances. », explique en effetDominique Desarthe, secrétaire nationale de l’association en charge de l’accès aux vacances. Pourquoi ? Parce qu’elle préfèrent mettre de l’argent de côté pour le loyer ou les courses, parce qu’elles ne sont jamais parties et ne savent pas comment organiser un séjour, qu’elles craignent de partir loin de leurs repères…

« Il y a plusieurs publics. À certains, nous tentons de donner l’envie de partir quelques jours, de montrer l’importance des vacances. Aux familles autonomes, nous apportons juste une aide financière. Pour d’autres, en revanche, il y a tout un travail d’accompagnement à faire avant le départ pour monter le projet car, pour beaucoup, ce sont les premières vacances. Et pour les familles plus en difficulté, il y a les séjours en collectif », explique Dominique Desarthe.

(c) Flickr/Martine

(c) Flickr/Martine

« J’ai retrouvé l’énergie pour faire une formation »

Mais pourquoi le Secours Populaire s’implique-t-il autant sur la questions des vacances, que d’aucuns voient avant tout comme un luxe ? « Partir en vacances, c’est aussi important que se nourrir ou se loger. Aujourd’hui, c’est un marqueur social, ça veut dire quelque chose. En terme d’égalité, ça nous semble essentiel. En terme de construction de la personnalité aussi, notamment chez les enfants », répond Dominique Desarthe. Le risque, dit-elle, c’est notamment de générer « un sentiment d’injustice qui peut se répercuter plus tard ».

Pourtant, chaque année, au moins un enfant sur quatre ne part pas en vacances, selon une étude de l’Ovlej réalisée en 2013. « En réalité, plutôt un sur deux », rectifie l’experte. D’où l’initiative du Secours populaire de développer des séjours pour enfants (en partenariat avec des centres de vacances), ainsi qu’un système de « famille de vacances » qui accueille un enfant pendant deux à trois semaines. À l’arrivée, même les plus démunis peuvent voir du paysage, moyennant une participation financière de la famille. « On lutte contre l’assistanat, donc ça n’aurait aucun sens de faire cela gratuitement. Ça permet aux gens de garder et de donner de l’importance à leur séjour », souligne Dominique Desarthe.

En 2014, l’association a ainsi permis à 159 200 histoires de vacances de s’écrire. Comme celle de cette maman, qui s’est échappée pendant dix jours à la mer avec ses enfants… « Il n’y avait pas de télé dans leur camping et vu qu’il ne faisait pas très beau, il a fallu faire des choses en famille, comme des jeux de société. Au retour, elle m’a dit : « On s’est inscrits à la ludothèque et au centre social, alors qu’on n’y allait jamais. » C’est aussi ça, notre rôle », estime Dominique Desarthe. Et d’évoquer cette femme qui, en rentrant de son séjour est venue lui annoncer : « J’ai retrouvé l’énergie pour faire une formation ». Signe que les vacances, loin d’être superflues, sont au contraire nécessaires pour s’épanouir et se sentir en phase avec la société.

« Sortir des constats, passer à l’action ! »

Pour autant, on ne peut pas dire que la problématique mobilise la classe politique. « Si la Caf apporte une aide financière – souvent insuffisante, d’ailleurs –, le problème de l’accompagnement des familles n’est pas du tout pris au sérieux », confirme Dominique Desarthe. Très exceptionnellement, certains politiques se sont intéressés à la question. En 2008 le parti Socialiste proposait par exemple de créer une aide à hauteur de 200 € pour les trois millions d’enfants qui restent au bord de la route des vacances. Sans suite… Aujourd’hui, c’est le statut quo. Et l’exclusion, elle, persiste. Comme le dit Dominique Desarthe, « pour réussir à sortir des constats, il va falloir passer à l’action ! »

Notes :

* Enquête Crédoc, 2014.
**Enquête Credoc, 2010.

Une main à la plume, l’autre à l’objectif, un œil fermé, l’autre dans le viseur pour mieux contempler ce monde qui part à vau-l’eau, Justin chaloupe de ville en ville à la recherche de l’actu qui dérange. Étudiant, il a commencé le journalisme avec Moto Journal, TSA ou encore Radio Campus.