Des journaux aux tablettes : quel avenir pour la presse ?

Journal tablette contre journaux papier © The Dissident

En une décennie, le tsunami numérique aura profondément bouleversé le paysage médiatique. « Où va la presse ? », se demande l’hebdomadaire Politis dans son dernier hors-série. Pour en débattre, la magazine a réuni plusieurs professionnels des médias à la Gaîté Lyrique, à Paris. L’occasion de passer au crible les enjeux d’un secteur en pleine mutation.

Où va la presse ? Face à l’essor du numérique et des journaux gratuits, on serait tenté de répondre : « droit dans le mur ». Une perspective que réfute Christophe Kantcheff, rédacteur en chef de Politis, qui participait au débat organisé le 10 juillet dernier à la Gaîté Lyrique, à Paris. Car cette réponse « ne fait que créer une atmosphère mortifère sans faire avancer les choses », estime-t-il. Au contraire, la solution consisterait à accepter le numérique en le traitant comme un problème à résoudre, et non comme une fatalité. Une source d’innovation, en somme, qui voit naître de nouvelles formes de journalisme et d’autres modes d’informations, aujourd’hui expérimentés sur le web.

Numérique rime-t-il avec démocratie ?

Pour son confrère Denis Sieffert, directeur de Politis, une autre question mérite cependant d’être soulevée : « Est-ce qu’on va avoir plus de démocratie ou moins de démocratie » avec le numérique ? Et là, « il n’y a pas une seule réponse », rappelle-t-il. Qui dit web, dit en effet accès pour tous à l’information. Mais le numérique implique également une plus grande diversité de sources et de supports. Sur le web, l’information n’est ni sélectionnée ni triée, et n’importe qui peut ouvrir son blog ou son site amateur. Une multiplicité de canaux, qui modifie le rapport des internautes aux médias et favorise la démocratisation de la parole publique. 

« Donner à tout le monde la possibilité de s’exprimer ne sert à rien si personne n’écoute », nuance toutefois Denis Sieffert. D’autant que, derrière la question démocratique, se pose un autre problème : celui de la fiabilité de l’information et, parallèlement, celui de sa gratuité. Autrement dit, profusion ne rime pas forcément avec qualité. « La démocratie, ce n’est pas le nombre, c’est l’originalité », appuie Arnaud Mercier, responsable de l’Observatoire du webjournalisme.

Si la presse est appelée à innover, qu’en est-il des journalistes ? Existeront-ils encore dans le futur ? Sûrement, mais ils auront un « rôle de médiateurs », et leur tâche sera de sélectionner les « bonnes informations », anticipe Arnaud Mercier. Quant aux sites d’information professionnels, s’ils veulent survivre, ils devront s’adapter et franchir la transition. Indispensable s’ils veulent fédérer durablement leur lectorat…

Comment garder son indépendance ?

Depuis plusieurs années, « on a donné aux gens l’impression que l’information est gratuite », rappelle d’ailleurs l’économiste Julia Cagé, enseignante à Sciences Po’ Paris et auteure de « Sauver les médias Capitalisme, financement participatif et démocratie ».

C’est justement la gratuité qui a valu le retrait des kiosques de nombreux journaux, désormais présents sur le web uniquement. « Depuis les années 2000, on a voulu faire monter l’audience en espérant la monétiser. Ça n’a pas été le cas… », explique Nicolas Cori, ex-journaliste pour Libération et co-fondateur de Les Jours. Et pour survivre, les médias, confrontés au développement d’internet et à la baisse de leurs revenus publicitaires, ont été rachetés par des grands groupes. Au risque de voir l’information contrôlée et l’indépendance des journalistes menacée…

Inquiète de cette évolution, Julia Cagé – qui défend notamment l’idée d’une « société de média à but non lucratif » – rappelle la nécessité d’endiguer l’influence de ces investisseurs. « Il ne faut pas qu’ils aient 50% des droits de vote, même s’ils ont 50% des actions. Par un système d’une voix pour dix, par exemple… », explique-t-elle.

Créer un média indépendant, c’est possible

S’il a profondément chamboulé les modèles économiques des médias, le numérique a également amené avec lui de nouveaux outils de financement. De quoi permettre « une réappropriation des médias par les citoyens », estime Julia Cagé. On pense notamment au crowdfunding (financement participatif), vers lequel s’est tourné le journaliste Nicolas Cori pour créer Les Jours.

En une semaine, lui et son équipe ont obtenu 50 000 euros destinés à lancer le site. S’ils estiment avoir besoin, à terme, d’environ 25 000 abonnés pour que Les Jours puisse vivre, ils ont déjà réussi à récolter plus de 75 000 euros. Signe qu’il est possible de créer un média indépendant aujourd’hui… D’autant que le web a l’avantage de nécessiter moins de personnes que le papier, et donc de générer moins de dépenses.

Avant de créer leur site, les fondateurs de Les Jours ont toutefois réfléchi à une question fondamentale : pourquoi les lecteurs mettraient-ils la main au portefeuille pour de l’information, quand celle-ci circule déjà librement et gratuitement ? Si les gens ne paient pas pour « des dépêches qui n’ont pas de sens », répond Nicolas Cori, ils sont prêts à investir pour de l’information « grand format » – qui a quasiment disparu -, comme des enquêtes menées sur sur la durée. « Médiapart a essuyé les plâtres de ce système de gratuité », explique Nicolas Cori, rappelant que ce dernier est aujourd’hui « le site web le plus rentable ».

S’adapter pour survivre

Par ailleurs, le web a engendré de nouveaux problèmes plus subtils, mais tout aussi embarrassants pour les journalistes. Arnaud Mercier évoque ainsi la « déstructuration d’une offre structurante », c’est-à dire que la rédaction n’a plus le contrôle sur la manière dont le lecteur va parcourir le site. Tous les articles – quel que soit le niveau d’importance de l’information- sont relégués au même plan. Ce qui pourrait constituer un premier axe d’amélioration, constate Arnaud Mercier, puisqu’on n’exploite aujourd’hui qu’une petite partie des possibilités qu’offre le numérique.

Certaines structures ont déjà tenté de s’adapter aux nouveaux besoins des jeunes en matière d’information. Aujourd’hui, de plus en plus de sites d’information sont visités depuis des smartphones ou des tablette. C’est pourquoi le quotidien canadien La Presse+ a transformé en 2010 son journal en un magazine numérique pour tablette, pour tenter d’attirer les jeunes qui ne veulent plus payer pour de l’info. Problème : les gens ont commencé à se désabonner du papier, considérant que l’information gratuite était suffisante. Prenant en compte les besoins et les modes de lecture des internautes, La Presse + a donc décidé de faire de gros journaux papier le week-end, et des journaux d’information numériques la semaine, avec succès.

Des exemples qui redonnent foi quant à l’avenir de la presse et du journalisme, bien qu’il semble prématuré de dresser un bilan exhaustif, à l’heure où nous sommes encore en phase d’adaptation. Pour autant, si le développement du numérique soulève un certain nombre de problèmes, souvenons-nous que de tels chocs ont déjà eu lieu lors de l’arrivée de la radio, puis de la télé. Deux médias qui, contre toute attente, n’ont pas causé la mort de la presse… mais l’ont indiscutablement poussée à se réinventer.

Une main à la plume, l’autre à l’objectif, un œil fermé, l’autre dans le viseur pour mieux contempler ce monde qui part à vau-l’eau, Justin chaloupe de ville en ville à la recherche de l’actu qui dérange. Étudiant, il a commencé le journalisme avec Moto Journal, TSA ou encore Radio Campus.