Deviens qui tu es (pas celui-là, mais l’Autre)

Qui n’a jamais entendu le cri d’un pubard travesti en gourou, caché derrière un slogan nous enjoignant de sortir du troupeau, nous invitant à détacher cordes et corsets, à nous affirmer unique ? La publicité promet de nous rendre exceptionnels, quand l’entreprise nous assène que nous sommes remplaçables : preuve que le plus grand combat à mener reste celui des imaginaires.

La formule « Devenez qui vous êtes ! » foisonne sur les affiches depuis des années et en attendant de devenir qui je suis, je reprendrais volontiers un peu de frites… Des décennies que dans notre société individualiste, la vulgate nietzschéenne s’affiche en solde et se paie au prix fort. Le programme est alléchant : perdre ses conditionnements (et 5 kilos), réaliser son plein potentiel (comme un plein d’essence mais sans voiture), en bref, il s’agit de conquérir sa puissance et sa liberté. Une liberté partout prônée mais si mal acquise, si peu vécue. Sauf à oser la grande distance avec l’ère du tout consommable (justement), sauf à détourner les yeux d’un monde limité aux quatre coins de nos écrans plats. Et même arrachés à la société, à l’histoire immédiate quelques heures, même égarés dans une forêt éclaboussée de lumière, loin de la ville étouffée de pixels et de bruits, comment se libérer entièrement et sortir de sa prison ? Peut-on se déprendre de soi, comme on déprendrait un tissu d’un corps transpirant ?

Forêt de centenaires. Le vent dans les feuilles, la danse des nuages et celle du cours d’eau, mon œil s’amourache de tout ce qui l’entoure pour manquer de regarder ce qui cogne au dedans. La nature comme dernier échappatoire au grand saut intérieur. Là, quelques oiseaux donnent chorale, la mousse caresse le rocher, la bruyère continue de s’épanouir en silence, grappe après grappe. Les images du monde cessant, il est possible de percevoir plus clairement les flux et reflux de ses pensées. Je tends l’oreille : idées moins débordantes que limitées, plus ronronnantes qu’effrontées. Des eaux houleuses, quelques ressacs parfois, mais rien qui ne vient fortement enrayer la machine à moudre cérébrale qui tient mes jours éveillés. En dépit de toutes leurs assertions publicitaires, combien de croyances fossilisées, d’images sculptées derrière mon front ? Même débarrassée quelques heures des pelures de l’époque, je porte encore trop d’écailles, d’écorces et d’idées fixes pour me sentir suffisamment libérée. Et très vite, dans ce silence végétal, je sens combien devenir moi-même sans quelques voisins et bruits de portes, revient à essayer de devenir dauphin dans un champ de blé.

Longtemps, je n’ai connu que l’Amour pour m’exclure de moi-même, m’affranchir du néant, m’extirper de mes limitations. Longtemps, j’ai misé sur le couple pour que cesse le monologue infernal. Je n’ai vu que le sexe et l’accélération du pouls pour changer mes sangs d’encre en torrents invincibles. Je n’ai cru qu’en des corps étrangers pour y cacher mes ombres et tenter d’y élargir, le temps du miracle, mon âme. Mais passés les fantasmes d’un seul autre sauveur, quand les illusions passionnelles tombent dans le ravin de la réalité, il reste à trouver de quoi nourrir ses ardeurs et son besoin d’altérité. Qui pour parvenir à se construire entièrement dans un paysage isolé, qui pour sculpter sa vie au burin de la solitude ? L’Homme est un animal social, mais si nous vivons tous en société, il n’est pas évident de croire en l’existence de ce « nous », de participer à sa cohérence, à son équilibre entre ordre et liberté. D’autant que souvent, on ne s’engage pas en citoyenneté aussi viscéralement qu’on s’engagerait en amour. L’idée d’un intérêt général vient toujours après celle de notre intérêt particulier. Très tôt, j’ai pris conscience que le bonheur pour tous était une visée aussi facile à concrétiser que le rhume pour personne. Mais en vieillissant, j’ai senti qu’il s’agissait moins de viser le bonheur que de rendre vivable ce quotidien partagé. Le « vivre ensemble » impose de garder confiance en l’avenir (plutôt que de distribuer fatalisme et impuissance). De reconnaître l’absolue nécessité de protéger les plus faibles (plutôt que les banques), de diminuer les inégalités (qui n’ont jamais profité à la croissance), de croire en davantage de justice.

Si là, j’ai l’air d’inventer le cabillaud aux tomates (il faut deux filets et deux tomates), cet engagement essentiel en citoyenneté, André Comte-Sponville l’explique ainsi : « Les démocraties n’échappent au populisme que par cet effort en chacun de penser. (…) Le peuple (comme souverain) nous est confié à tous (comme citoyens), le peuple n’existe que sous la sauvegarde des individus ! Si nous l’abandonnons à lui-même, c’est une foule, une masse, une multitude, dont on peut craindre le pire ». Et pour éviter le pire, rien de tel que de se voir actif, maillon d’un grand tout, prêt à repenser quotidiennement ses noces avec le monde et la société. Parce qu’à l’instar de l’exaltation amoureuse, notre sens de la justice et de l’équité, notre capacité à nous mettre à la place du voisin (même peu, même mal), autorise une indispensable et salvatrice échappée. Le temps de devenir soi-même, avec les autres.

Virginie Simona
Humain de naissance, rédactrice de profession, aléatoire (d'expérience), elle se nourrit (dans ce monde impossible), de consolations possibles et réjouissantes : les rencontres en général, puis celles qu'autorisent la littérature et la musique en particulier.

1 commentaire

  1. Moea Sylvain

    17 novembre 2016 à 10 h 26 min

    Magnifique, belle vision, bonne vue, humour partagé, localisation existentielle et spatiale appréciée…Les carottes sont cuites? Les mangues du jardin suffiront…Mauruuru.Merci.

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