Didier Porte : « Arrêtons avec ces discours bellicistes ! »

Didier Porte à Paris - (c) Julien Le Gros

Sa plume virulente a marqué les auditeurs de France Inter. « Viré de partout » – de son propre aveu – Didier Porte officie désormais sur le net. Avec « Même pas peur », sa récente chronique sur Médiapart il tente de nous faire retrouver un sourire figé par les attentats…

The Dissident : Didier Porte, vous n’avez même pas peur. Vraiment ?

Didier Porte : Ma chronique montre clairement à quel point je suis un dégonflé ! J’aurais du être beaucoup plus virulent. Je bouffe du curé en permanence. Il n’y a pas de raison que je n’en bouffe pas là. Surtout qu’on a affaire aux pires qui soient ! Il ne faut pas nier qu’on a la trouille. On s’autocensure. On fait gaffe. C’est pour ça que j’ai tenu à écrire ce papier. Je trouve ça légitime d’avoir les pétoches. Ce sont des fous furieux qui veulent nous hacher menu ! Ça ne veut pas dire qu’il faut fermer sa gueule. Mais il ne faut pas se bourrer le mou non plus avec ce côté : «  rire de résistance ».  « Nous maintenons le spectacle quoiqu’il arrive. » Ça m’énerve les gens qui se font mousser sur le dos des vraies victimes !

Pour mon spectacle « Porte à droite », j’avais prévu de me retrouver avec une moitié de salle. J’ai donc refusé la date exceptionnelle que je devais faire au Théâtre le Trévise à Paris. Je n’ai pas envie de jouer devant quinze pékins! Même si c’est le rire de résistance… mon cul, je joue devant un minimum de public. Ce n’est pas que j’ai peur qu’on vienne m’assassiner. J’ai peur de me retrouver avec une salle vide ! J’ai reporté le spectacle à début décembre.

Dans votre chronique, vous parlez de votre statut de réformé P4. Une sorte de pied-de nez à la politique néo-conservatrice dans laquelle la France s’engage?

Il faut arrêter avec les discours bellicistes ! On comprend bien que c’est un créneau sur lequel Hollande s’est positionné en se disant : « Je vais compenser ma réputation de petit gros velléitaire qui fait des compromis et des synthèses en permanence. » On n’est pas là pour avaliser ce positionnement marketing. Daesh c’est une bande de psychopathes. Mais on leur envoie des bombes sur la gueule. Ça leur donne auprès de leurs coreligionnaires une certaine légitimité à en balancer chez nous. Il faut arrêter de brandir des drapeaux français et de jouer les Déroulède1 au petit pied.

La guerre, personnellement, je ne l’ai pas déclarée. On ne m’a pas demandé mon avis. Jusqu’à maintenant on est en état de guerre. On est présents au Mali et dans la région depuis plusieurs années. On ne m’a jamais consulté pour ça. Quand on va en guerre, j’aimerais bien qu’on me consulte. Il y a peut-être une légitimité à balancer des bombes sur Daesh. Mais il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de dire qu’elles ne sont pas plus propres que les leurs. En Syrie, à Raqqa, Daesh est au milieu de la population. Ce sont des bombes que des civils, des femmes, des enfants prennent dans la gueule. Il faut le rappeler.

 

Curieusement, dans les grands médias cet aspect n’est pourtant pas mis en avant…

La profession de journaliste est la plus panurgienne qui soit. On sait très bien que dès qu’il s’agit de mettre le petit doigt sur la coupure, se mettre au garde à vous, chanter la Marseillaise aux sonorités de l’Union sacrée, les médias sont toujours les plus gros va t-en guerre. Je ne suis pas du tout surpris de leur unanimisme. À part quelques voix discordantes dont j’estime faire partie, en toute modestie, qui font par principe du mauvais esprit en rappelant que la guerre n’est pas unilatérale. C’est nous aussi qui la faisons à ces gens et aux musulmans dans leur globalité.

Depuis vingt ans, depuis le 11 septembre, l’Occident fait la guerre à tous les musulmans. On a quand même foutu un merdier pas possible en Irak, avec des centaines de milliers de morts. Si ce n’est des millions. Il faut avoir ça en mémoire avant de se mettre au garde-à-vous comme des cons : « Allez y! Faites l’état de siège ! Instaurez la Loi martiale. » Le message sous-jacent c’est : « On va crever tous les bougnoules! » Il faut faire attention à ça. On a un background chargé, avec la guerre d’Algérie. Méfions-nous des pulsions racistes, anti-arabes, qui sont prêtes à sortir à l’occasion de ce genre d’événements.

On pourrait croire naïvement que la posture atlantiste est plus un créneau de droite que de gauche.

La gauche entre guillemets, si on considère que c’est la gauche. De la gauche de Guy Mollet, qui en est  l’exemple le plus emblématique, jusqu’à Hollande, ça a toujours été cette surenchère. La gauche en France est tellement suspecte d’être antinationale, défaitiste et illégitime qu’elle est la première à partir la fleur au fusil. Mitterrand était belliciste. En 1991, il a suivi le mouvement pendant la guerre du Golfe. Contrairement à Chirac qui, en 2003, a reculé sur la guerre en Irak. Il a eu au moins ce courage-là.

Comment en est-on arrivé là, selon vous ?

Mon côté judéo-chrétien, fataliste, me dit qu’on est en train de payer notre égoïsme sociologique. Il  n’y a pas que ça. N’en faisons pas un déterminisme social proto-marxiste. Mais si Daesh recrute autant, c’est en partie lié au manque d’intégration de la jeunesse originaire du Maghreb. Depuis la fin de la guerre d’Algérie, on n’a pas fait le boulot. Les musulmans ont été ghettoisés. On les traite comme de la merde. Il faut bien le dire. Il y a un vrai courant islamophobe en France. On le paye d’une certaine manière. Ça ne veut pas dire qu’il faut fermer sa gueule et prendre des bombes sans se battre.

Incontestablement, on rentre dans une nouvelle ère. On paye un égoïsme occidental à l’échelle planétaire. Avec les dernières grandes migrations, on voit une coupure épistémologique majeure dans notre rapport au reste du monde. C’est le résultat de politiques impérialistes, d’échanges économiques inégaux. Là-dessus se greffe la question écologique. Les réfugiés climatiques ne sont pas une vue de l’esprit. C’est la réalité de tous ces gens qui sont en train de se masser au bord des frontières. Le responsable est tout trouvé. C’est le capitalisme. On n’a pas su le vaincre. Et là, on est dans la merde !

Avec un amalgame qui se crée dans l’opinion entre réfugiés et terroristes.

Bien sûr. Marine Le Pen prend un panard considérable ! Ça fournit un prétexte au FN dont il pouvait se passer. Il était prévu d’accueillir dix-mille réfugiés en France. Ce qui est ridicule par rapport à la masse de gens qui ont besoin de quitter leur pays. Ça va l’être encore plus. On trouvera toujours des prétextes pour les balancer à la flotte. Sauf qu’on n’y arrivera pas ! Il va falloir penser à de vraies solutions pérennes.

Dans leur BD « La présidente » (Les Arènes, 2015) François Durpaire et Farid Boudjellal anticipent une victoire de Marine Le Pen en 2017. Qu’en pensez-vous?

Le scénario n’a rien d’absurde. Je dis en me marrant, mais pas tant que ça finalement, que le seul recours c’est Nicolas Hulot ! A priori c’est le seul capable de l’empêcher. D’abord, ce n’est pas un politique. Ils sont totalement disqualifiés. De ce point de vue, je suis d’accord avec Attali qui dit dans son dernier bouquin : « C’est un mec de la société civile qui va remporter le jackpot en 2017. »  J’en suis presque à me dire que compte tenu des enjeux écologiques et de la disqualification de la classe politique, il faudra un Nicolas Hulot pour battre Marine Le Pen. Aujourd’hui je ne vois que lui. Il a une notoriété et une légitimité pour être un candidat de la société civile crédible en 2017. Ce n’est pas impossible que ce soit lui le recours. Ça paraît ridicule. Mais aujourd’hui, tous les ridicules sont possibles!

Pourtant, dans vos chroniques, on sent votre penchant pour Jean-Luc Mélenchon.

J’aimerais bien que ce soit Mélenchon ! Mais je crains qu’il n’ait raté le coche en 2012 et que ce soit difficile de le reprendre aujourd’hui. J’ai beaucoup d’estime pour lui et je le soutiendrais. Mais il faut être réaliste. Je n’oublie pas que Nicolas Hulot a voté pour le Front de Gauche en 2012. Il l’a annoncé publiquement.

Après votre renvoi de France Inter, on vous a entendu sur RTL… Dont vous avez été viré aussi !

Je ne me suis jamais fait d’illusions sur cette collaboration. Ils m’ont engagé un an après que je me sois fait virer à grand fracas de France Inter. C’était juste pour faire un petit coup de com en disant : « Regardez ! La liberté d’expression est chez nous et pas sur Inter. » Ils n’ont jamais eu l’intention de me garder. Ils ne m’ont donné qu’une chronique par semaine à une heure de faible écoute. Leur tasse de thé c’est Eric Zemmour, pas Didier Porte. Je suis même étonné d’avoir fait quatre saisons sur RTL.

Du coup, vous êtes devenu un peu malgré vous un pilier de l’humour sur Internet : Là-bas si j’y suis.org, Médiapart, Arrêt sur images…

Si je n’avais pas le net, aujourd’hui, je crèverais la dalle ! Le seul média traditionnel qui m’emploie encore, c’est Paris Première, pour sa revue de presse. C’est une chaîne payante qui n’est pas accessible à tout le public. Pour les mecs qui ont mon profil, ça devient impossible de bosser sur les médias généralistes. Il y a une vraie régression de la liberté d’expression. Je fais avec. Je tourne sur scène. Beaucoup moins qu’avant. Je survis. Mais ce n’est pas facile.

Vous avez aussi écrit un temps dans Siné Hebdo.

Je le soupçonne d’être végétarien. Pour résister à ce point à toutes les maladies qui lui sont tombées dessus, il doit faire semblant de picoler. C’était une posture ! Il n’a jamais bu une goutte d’alcool le vieux Bob! (Rires) Il s’est trouvé que j’avais trop de boulot au moment où j’aurais pu continuer. Mais je suis toujours solidaire du journal.

Comment expliquer que vous soyez peu sur le créneau de l’humour politique ?

Il y a une jeunesse qui est moins politisée qu’avant. Ce n’est pas Cyprien ou Norbert qui vont faire de la politique !

Norman, vous voulez dire…

Vous voyez, c’est générationnel ! (Rires) Avec ce qu’il se passe, les jeunes vont peut-être redevenir politisés. Espérons-le!

Il y a encore moins d’humoristes classés à gauche…

L’humour politique ancré à gauche, ce n’est pas un créneau très porteur ! Notre ami Jean Roucas va peut-être revenir à gauche. Manifestement, il a mal vécu son passage sous les sunlights du FN ! Plus sérieusement, est-ce qu’il y a jamais eu tant que ça d’humour politique ? Il y a eu Guy Bedos pendant très longtemps. Mais c’était un peu le seul. Desproges ne faisait pas spécialement d’humour politique. Les chansonniers sont toujours là. Globalement, il sont plutôt de droite. Aujourd’hui il y a moi, Guillon, Alévêque, Sophia Aram et, dans la jeune génération, Nicole Ferroni. Il n’y a pas grand monde. Mais ce n’est pas nouveau.

Vos chroniques sont aussi nourries par votre expérience de journaliste.

Je suis diplômé de sciences économiques. Je suis rentré comme journaliste à la Dépêche du Midi sans avoir fait d’école de journalisme. Je réagis un peu comme un journaliste quand je fais de l’humour pur. J’ai toujours aimé mélanger les genres et éditorialiser quand j’en avais envie. Ne pas me laisser assigner au poste de bouffon. Il y a des moments où je n’avais pas envie de déconner. Quand j’avais envie d’allumer des invités de Rien à cirer ou du Fou du roi, j’y allais. J’arrêtais de me marrer. Je pouvais être agressif. C’est ma marque de fabrique.

Faire cet exercice, c’est s’exposer à des gens qui sont des bêtes de média. Du coup mon image d’humoriste est un peu brouillée vis à vis des journalistes. Ils n’aiment pas trop qu’on aille sur leurs plate-bandes. Je n’ai jamais eu que dalle dans la presse nationale. À part la dernière page de Libé quand j’ai été viré de France Inter. Les médias n’aiment pas mon positionnement un peu bâtard entre le journalisme et l’humour. Ils aiment bien avoir en face d’eux des comédiens, des bouffons, des humoristes professionnels, mais pas des gens qui vont sur leur terrain.

Dernièrement vous avez écrit l’ « Atlas de la France qui gagne ». Est-ce contre la sinistrôse ambiante?

Ed. Autrement, 2015

Ed. Autrement, 2015

On m’a proposé de faire un atlas un peu déconnant. Je trouvais drôle de me moquer de ce discours compétitif, productivistes relayé par les hebdos : « La France première dans telle catégorie » ou du French bashing qui est le même principe mais inversé. « On est nuls. On fout rien! » Je me suis foutu de ce discours en ne choisissant que des secteurs où la France gagne… mais qui sont plutôt considérés comme négatifs. Par exemple, je note qu’on a les plus gros consommateurs de shit chez les adolescents. Ça fait partie de notre méritocratie ! On a la meilleure école du monde mais pas pour faire des matheux et des physiciens. Pour se faire des copains. Je prends des contre-pieds. Les gens ne comprennent pas toujours que ce n’est pas un bouquin anti-décliniste mais un bouquin d’humour.

Comment faire rire dans un contexte aussi anxiogène ?

Ce qui me fait marrer actuellement, c’est cette« obligation de pochtronerie ». C’est le sujet de ma prochaine chronique. L’emblème de la résistance, c’est d’aller boire des coups en terrasse !  Attendez, Ça fait 50 000 morts par an, l’alcoolisme ! Pour l’instant, c’est beaucoup plus dangereux que le djihadisme. Je trouve ça grotesque cette dimension : « On va leur montrer! » Surtout qu’en général, ceux qui disent ça sont les pires pisse-vinaigres qui soient ! Il y a toujours des sujets qui me font marrer. Même dans un contexte aussi flippant. Je vais chercher des angles un peu rigolo. Je ne vais pas aboyer. Il y a assez de bruit comme ça !

Notes

1 Paul Déroulède, auteur, poète, et figure de la droite française nationaliste, s’est prononcé pour la « revanche sur l’Allemagne » suite à la guerre franco-prussienne de 1870.

 

Pour aller plus loin :

. L’Atlas de la France qui gagne. La France championne en 50 cartes, Didier Porte – Cartes : Alexandre Nicolas,  Éditions Autrement, 2015. 18,50 euros

. Découvrir le site de Didier Porte ici.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.