La dissidence sera convulsive ou ne sera pas

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Pourquoi chercher à définir la dissidence aujourd’hui ? Ce terme serait-il en phase de devenir le parangon du verbiage des rhéteurs apologistes? Après la démocratie participative, la société civile, l’islamophobie et le retrait du mot race de la constitution, nous voilà en phase d’un avènement nouveau des plus paradoxaux : le mot « dissidence » pourrait entrer dans le bal licite de la logolâtrie (1).

Mais c’est quoi la dissidence ? Perçue comme un phénomène de contestation, la dissidence a constitué au fil des siècles des scissions avec le tronc commun interprétatif, qu’il soit religieux, idéologique, intellectuel ou artistique. Faire dissidence serait avoir la volonté de s’extraire de l’inconscient collectif, anonymisé et impersonnel. S’extraire de cet état d’attente, de syncope d’interprétation des signes symptomatiques de nos sociétés. Autrement dit, et n’ayons pas peur de nous adonner à un franc lyrisme militant, il s’agirait de s’opposer activement à la tentation arbitraire de la pensée unique et la fascination fasciste.

Bien. Mais encore.

Se situer en marge ou à côté du consensus commun peut paraître un levier pour qu’une société sache se penser par elle-même. Fustiger les faux débats, dénoncer les outils systématisés d’analyse, s’opposer à la normalisation des dysfonctionnements d’une cité, signes d’une perte de son caractère modulable et évolutif. Elle réagit dès lors que le dessein commun idéalisé s’estompe. Terreau d’utopie, elle agit comme un régulateur témoin d’une perte d’horizon promis. Dans cet espace idéalisé à caractère messianique, est placé le dissident comme étant le gardien prophétique d’une aspiration collective sacralisée, incarnant à lui seul le verbe performateur de l’avènement d’une cité nouvelle.

Sentez vous le phénomène de mode poindre à l’horizon ?

Après le portrait du Che exhibé sur les tee shirts, les A d’anarchie sur les sacs à dos des lycéens, bientôt le mot dissidence taggé sur les murs publicitaires. Arrêtons notre course folle des slogans un moment, et réfléchissons par nous même. L’autopsie s’impose. Je vais donc tenter de fournir une modeste perspective de son champ évocateur en partant du postulat que la dissidence est un état de subjectivité et non pas un concept objectif à clôturer.

Un parti pris mais lequel ?

La dissidence c’est en soi un parti pris, oui mais lequel ? Celui d’une subjectivité de vie assumée, fluctuante, évolutive, mais jamais fermée. Elle demeure à l’égal du phénomène du principe de démocratie – qui n’a cessé d’être travaillée depuis l’Antiquité – un processus ontologique en gestation. Mais ce qui sépare la démocratie de la dissidence avec un grand « D », c’est le caractère même de pérennité. Pérenniser les acquis démocratiques, c’est s’assurer d’un « pseudo » bon fonctionnement de la cité. Mais cherchez donc à pérenniser la dissidence, et vous y remarquerez qu’elle peut être sujette à fonctionner paradoxalement comme un système idéologique qu’elle aurait combattu auparavant (modèle soviétique).

La dissidence est par essence une action enracinée hic et nunc et non une vérité active qui traverse le temps. Dans le cas second, elle s’imposerait comme un programme politique idéologique qui chercherait à évincer un nouveau système par un autre, en l’occurrence, le sien. Puis elle utiliserait les mêmes codes langagiers que ses adversaires. Dans ce cadre-là, elle deviendrait une sorte de produit manufacturé d’opposition sans créativité, réutilisant les symboles et les mythes d’antan, un ventriloque nostalgique d’un quelconque âge d’or révolu.

Or primordialement agi par le flux des idées des hommes, elle prend son sens dans un contexte social et historique déterminé dans le temps, un temps qui ne se répète jamais à l’identique, car l’histoire transforme (Laborit, Éloge de la fuite). Une fois ce contexte dépassé, elle demeure dépossédée de sa substance vivifiante et vivifiée par son cadre même de genèse. Ainsi vont les dissidences, elles participent à l’Histoire, mais sans savoir comment. Voyez la découpe ternaire : le dissident est celui qui allume la mèche (référez vous aux révolutions tunisienne et égyptienne), l’utopiste celui qui crée le modèle de la cité nouvelle, et l’idéologue, l’exécutant du modèle utopique unique créé. Chaîne des actions et des idées des hommes en société…

La dissidence est par essence éphémère et précaire

La dissidence est par essence éphémère. Elle fonctionne comme un spasme cardiaque qui se manifeste de façon convulsive dans l’électrocardiogramme du tissu social. Mais elle s’évapore dès lors que ce qu’elle a produit, émis, construit, devient un rouage consensualisé d’un appareil organisationnel. Elle disparaît dès lors qu’elle cherche à s’institutionnaliser, donc à devenir permanente. Toute forme « d’insurrection », (parlons plutôt d’élan de subjectivité organisée) une fois normalisée, saisi par les instances organisationnelles, devient un cri sourd, muet, régulé, acquis. Cela ne veut pas dire que c’est bien ou mal, cela signifie que ce qui guette la dissidence c’est l’orgueil de vouloir s’instituer comme un organe fonctionnalisant. La dissidence ne peut donc pas se pérenniser car une fois le processus activé, elle devient caduque, privée de sa substance première que fut cette réappropriation soudaine d’une fulgurance de liberté.

De ce fait, la dissidence est inéluctablement précaire car elle s’élabore comme un cri fugace, intempestif, organisée momentanément. Elle est le fruit d’une dissonance de voix singulières dans une doxa informelle et généralisée. Le seul espace propice à sa pérennisation réside dans son aspiration même à une utopie, à une idée immatérielle, à cette inclinaison irréalisable mais essentielle au mouvement car elle incarne l’étape première de cet espoir de transformation. Elle doit donc vitalement échapper à une actualisation en système utopique et idéologique car elle est et doit demeurer l’allumette qui active.

Peut-il y avoir des dissidences dans une démocratie ?

Bien entendu qu’il peut y avoir dissidence dans une démocratie pour la simple et bonne raison que cette dernière est un système jalonné d’étapes, un horizon constamment exposé à un mur, son propre mur, l’utopie humaniste. Comment penser l’humanisme universel sans absorber les singularités de chacun ? Voyez l’insoluble traitement d’équité qui s’opère entre deux paradigmes parmi les plus éloquents : la laïcité et la question religieuse en France. Peut-être sommes nous dans un axe de lecture propre au siècle dernier? Je veux dire par là qu’on dit souvent qu’une démocratie se mesure à son degré de laïcité ;n’est-ce pas là que se loge l’erreur partielle ? Une démocratie ne devrait-elle pas plutôt se mesurer à son degré de corruption ? (l’affaire Cahuzac par exemple ?) En partant de ce postulat, nous remettons ainsi toutes les pseudo-démocraties sur la même échelle, boutons de manchette des dirigeants, clé de voûte de l’échiquier géopolitique.

Mais revenons à nos moutons. L’erreur selon moi serait de faire du dissident le mythe de l’opposition. On en arriverait inévitablement à produire des tendances in/off de dissidences à la carte et aboutir à des contre sens : avez vous déjà vu un dissident s’autoproclamer dissident ? On tomberait sous le coup d’un effet de mode absurde.

Alors NON : « La dissidence n’est pas une opposition, c’est une position visible et mobile ».

(1) La logolâtrie qualifie le « culte des mots qui sont tenus pour des objets sacrés dotés d’une puissance magique, ou qui sont traités comme une matière malléable sur laquelle peut s’exercer la toute-puissance du sujet. » (CNRTL)

Illustration à la Une : modification le 27/09/13 à 14:35. Photo DR

Sahra Ghozi
Sahra Ghozi est étudiante en master 2 Sciences Humaines dans le secteur de la recherche Religion et Société. Après avoir obtenu une licence de Lettres Modernes spécialisée en information et communication, elle axe ses travaux d’études sur la résurgence des phénomènes religieux dans les sociétés contemporaines et leurs traitements dans l’espace public et médiatique.