Doris Lessing, l’indomptable

Doris Lessing © Chris Saunders

La triste nouvelle est tombée le 17 novembre dernier. Alors que nous la croyions éternelle et que nous attendions la suite, la fougueuse Doris Lessing s’en est allé, à l’âge de 94 ans. Libre, audacieuse, révoltée et insatiablement en colère, l’auteure d’origine anglaise laisse un grand vide dans le monde de la littérature. Mais pas seulement. Retour sur le parcours d’une femme inclassable.

Doris Lessing et sa mère

Doris Lessing et sa mère

Née en 1919 en Perse, l’Iran actuel, Doris Lessing grandit dans un milieu modeste, entre une mère infirmière et un père employé de banque. Au milieu des années 20, attiré par les promesses d’une publicité, son père décide de partir pour la Rhodésie du sud, alors colonie britannique et actuel Zimbabwe, dans l’espoir de faire fortune grâce à l’or et aux cultures de céréales. De la Russie traversée en train juste après la Révolution au long voyage en bateau qui conduit en Afrique du Sud, la fillette découvre le monde et gardera de cette enfance mouvementée l’amour des voyages et des rencontres. Mais la vie en Afrique n’a rien d’une publicité sur papier glacé et le rêve est de courte durée. Alors que la nature sauvage et luxuriante offre un formidable terrain de jeu aux enfants, hantant à tout jamais les pensées du futur écrivain, les maladies et le climat difficile ont raison des espoirs de la famille. Atteinte de la malaria et de la dysenterie, la jeune Doris s’enferme très tôt dans la littérature. L’œil déjà bien aiguisé sur le monde qui l’entoure, elle se construira dès l’enfance en opposition à tout ce qui lui est imposé, notamment le protestantisme radical de sa mère. C’est en voyant ses parents las, vieillis et sans le sou, racontera-t-elle plus tard, qu’elle décida, alors qu’elle n’était qu’une enfant, de vivre une vie bien différente.

Remise sur pieds, elle quitte la ferme familiale de Salisbury dès l’âge de 15 ans et commence à travailler. Elle découvre Dickens, Tchekhov, Virginia Woolf et rêve de devenir écrivain « Lire était un moyen de fuir la cauchemardesque société rhodésienne », dira-t-elle. Quelques années plus tard, à l’aube de la vingtaine, elle qui a déjà lu tous les écrivains russes continue d’enchaîner les petits boulots et se met à écrire. Installée à Harare, la capitale du Zimbabwe, elle réussi alors à publier quelques nouvelles dans plusieurs magazines sud-africains. C’est le début d’une carrière qui durera plus de 70 ans.

© Keystone

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Écrire contre l’Apartheid et le colonialisme

Témoin lucide et révolté d’une Afrique divisée et violente, Doris Lessing fera de l’Apartheid un de ses premiers combats. De Vaincue par la brousse (The Grass Is Singing, 1950) à Nouvelles africaines parues au début des années 2000, elle n’aura de cesse de poser son regard perçant et implacable sur cette région du monde où les tensions raciales font des ravages. Courageuse, elle dénoncera tout autant l’Apartheid, la fin du colonialisme que le règne de Mugabe qu’elle critiquera ouvertement, ce qui lui vaudra le statut de persona non grata dans son pays. En 2003, sans jamais cesser de se battre, elle écrira que « le président zimbabwéen n’a jamais été qu’un petit homme sans envergure. Il a apporté la tragédie à son pays ». Hantée par le souvenir de son enfance africaine, amoureuse d’un pays qui avait tout pour réussir mais qui sombra dans la désolation, Doris Lessing écrira toute sa vie sur le souvenir d’un temps révolu.

La condition féminine, le combat d’une vie

DorisLMais au-delà d’une critique du racisme, Doris Lessing s’attachera également à dénoncer la situation des femmes de son époque. Si Vaincue par la brousse nous plonge dans les bas-fonds de la haine raciale, le roman évoque aussi la vie de cette femme blanche, Mary, épouse de fermier, coincée dans cette Afrique hostile et viscéralement déchirée entre la haine et l’attirance pour son nouvel esclave. Portrait de femme magistral, ce premier roman porte en lui tous les thèmes de prédilection de l’auteure. Car la condition féminine est un thème qui ne cessera de la faire écrire. Avec Les enfants de la violence, publié entre 1952 et 1969, Doris Lessing place ce combat au cœur de son œuvre. Largement autobiographique, la saga met en scène Martha Quest, jeune héroïne tiraillée entre désir de révolte et soumission.

Mais c’est avec Le Carnet d’or, sorti en 1962, que Doris Lessing va devenir, bien malgré elle, une icône du féminisme. Une qualification qui la fera bondir. Refusant de se faire cataloguer, agacée par les féministes des années 60-70, elle ne mâchera pas ses mots, leur reprochant, non sans moquerie, d’être « horribles avec les hommes » par « manque dramatique d’humour ». Racontant la réalité des femmes dans l’Europe d’après-guerre, Le Carnet d’Or est un véritable succès et reçoit notamment en France le prix Médicis étranger.

Continuant sur sa lancée, et parce que la révolte n’a pas d’âge, elle signera à l’âge de 86 ans, un roman sulfureux, Les grands-mères, publié en 2005. Hymne à la liberté, ce roman impertinent et audacieux dévoile les plaisirs tabous de deux femmes rattrapées par la vieillesse. Niant l’autobiographie pour ce roman, celle qui s’est souvent servie de ses propres expériences pour écrire avouera non sans malice « Je le regrette ! ».

Car si la condition féminine fut un de ses sujets préférés, c’est aussi parce que l’auteure ne s’est jamais conformée aux exigences dans sa vie privée. Mariée deux fois, divorcée deux fois, Doris Lessing ne s’encombra jamais des conventions. Divorçant de son premier mari pour un autre, elle laissera ses deux premiers enfants derrière elle, quittant l’Afrique pour Londres avec son dernier fils sous le bras en 1949. Mal à l’aise avec les cases et les étiquettes, Doris Lessing avouera sans fard, quelques décennies plus tard : « Le mariage n’est pas un état qui me convient »…

Un engagement sans frontières 

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© L. Monier / Gamma

Révoltée, toujours hors des sentiers battus, elle le sera aussi en dehors du cercle privé. Découvrant le Parti Communiste dans les années 40, elle évoquera ses premières années d’engagement en disant : « Pour la première fois, je rencontrais des gens qui avaient lu, qui avaient réfléchi, et j’ai adopté leur point de vue sur l’affreuse condition des Africains. Je n’avais jamais rencontré personne qui pensait ainsi ». Et d’avouer les illusions de la jeunesse : « Nous pensions sincèrement, même les plus intelligents d’entre nous, que l’injustice, le racisme et la pauvreté allaient être abolis dans les dix ans. » Désenchantée, elle quittera le Parti Communiste, seul parti politique auquel elle adhéra. Mais ses engagements contre la violence des hommes et l’absurdité des guerres ne s’arrêtera pas là.

Face au déclenchement de la guerre en Irak en 2003, elle n’épargnera ni Tony Blair, ni Georges Bush. Du président américain, elle critiquera farouchement son puritanisme en lâchant : « Bush est chrétien, il va à la messe le dimanche, il pense que Dieu lui parle. Ce sont les individus les plus dangereux ». Quant au Premier ministre anglais, elle attaquera de façon encore plus implacable en affirmant : « Je ne pense pas qu’il ait jamais lu un livre. Le pire, c’est qu’il est amoureux des gens importants. Je pense qu’il a dû avoir un problème avec son papa ». Bien loin d’avoir la langue dans sa poche, lisant la presse quotidienne chaque matin et toujours concernée par le monde qui l’entoure, Doris Lessing n’arrêta jamais de proclamer sa colère et son indignation. Cependant bien loin des barricades et des manifestations violentes, elle aura été un symbole d’une révolte pacifique et intellectuelle mais non moins nécessaire, dans un monde où l’ironie et le cynisme lui étaient insupportables.

« Et avec les livres vinrent les idées qui emporteraient rois et églises. »

La meilleure arme de Doris Lessing fut naturellement la littérature. Pour elle qui tomba dans le bain dès son plus jeune âge, la lecture avait une place primordiale dans nos sociétés. C’est dans son essai C’est ainsi qu’un jeune noir du Zimbabwe a volé un manuel de physique supérieure (L’Escampette éditions, 2010) qu’elle tentera de répondre à des questions fondamentales sur le rôle des lecteurs et leur responsabilité dans le monde. Pour Alberto Manguel, ami de l’auteure et directeur de la collection Le Cabinet de Lecture, Doris Lessing envisageait la lecture comme « une prise de pouvoir, un acte révolutionnaire qui permet d’accéder à la mémoire du monde, d’être un citoyen dans le sens le plus profond du mot ». Elle écrit elle-même dans son essai cette phrase radicale: « Témoigner, faire des projets, protester, contribuer au développement d’une idée, proposer une autre manière de faire les choses, sont tous des actes révolutionnaires qui passent par la parole. Et la parole nous est donnée par la littérature. »

Condamnant la perte de références culturelles des consommateurs de jeux vidéo et programmes télévisés, et rappelant que la lecture est un acte citoyen, elle comparait l’esprit d’une personne qui n’a jamais lu à « l’un de ces paysages où la poussière tourbillonne d’un horizon à l’autre »… Saluant la saga Harry Potter qui redonna miraculeusement le goût de lire à toute une génération, elle ne cessa quant à elle de « faire sa part », tel le colibri du conte pour enfant. Avec plus d’une soixantaine d’ouvrages à son actif, romans, nouvelles, poèmes, essais mais aussi pièces de théâtre, reconnue mondialement pour ses talents d’écrivain, elle reçoit le prix Nobel de la littérature en 2007. Amusée par une distinction qu’elle soupçonne fortement liée à son grand âge, mal à l’aise avec les honneurs, celle qui disait « je suis écrivain, c’est tout ! » accueillera les journalistes amassés devant chez elle en s’amusant : « Ils ont pensé, là-bas les Suédois : celle-là a dépassé la date de péremption, elle n’en a plus pour longtemps. Allez, on peut le lui donner ! ».

Témoin privilégié de son temps, scrutant sans cesse de son regard limpide et pétillant les perversions et les contradictions d’un monde auquel elle se sentait fermement attachée, cette grande dame de la littérature laisse derrière elle une œuvre magistrale, à lire et à relire pour ne pas oublier les combats d’une femme qui disait encore, au crépuscule de sa vie : « Ce qui me met en colère, c’est que plus personne n’est en colère ! » Bye Bye Doris…

 

© Keystone

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Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.