Agnès Spiquel : “Albert Camus est un écrivain fraternel”

Agnès Spiquel : "Albert Camus est un écrivain fraternel"

Professeure émérite à l’université de Valenciennes, Agnès Spiquel a participé à l’édition des Œuvres complètes d’Albert Camus à La Pléiade (2006-2008). Elle a également publié plusieurs ouvrages et de nombreux articles sur l’auteur. Elle préside la Société des études camusiennes, qui la met en contact avec des passionnés de Camus dans le monde entier.

The Dissident : D’où est partie l’initiative de ce colloque autour de « Camus artiste » ?

Agnès Spiquel : Nous organisons avec le Centre de Cerisy des colloques assez importants, qui peuvent durer de sept à dix jours. L’époque de l’événement tournait autour du centenaire de Camus, il nous paraissait donc évident de le programmer à ce moment-là. Mais nous voulions que ce soit fédérateur, autour d’un thème qui n’avait pas vraiment été travaillé. Or, en France, nous connaissons surtout le Camus politique et journaliste, pas le Camus artiste. Ce qui est paradoxal, car Albert Camus disait lui-même : « Je suis un artiste. » Il se définissait donc en tant que tel ! À partir de là, il nous paraissait nécessaire de nous pencher sur son apport à l’art et aux artistes.

Comment expliquer cet oubli de Camus en tant qu’artiste ?

Il faut tout d’abord dire qu’en France nous aimons beaucoup travailler sur les textes. C’est pourquoi nous mettons en avant le Camus philosophe, journaliste, ou, de plus en plus, les extraits du Premier Homme. C’est essentiellement lors de ma collaboration avec La Pléiade que je me suis aperçue que son côté artiste était évident. Par ailleurs, le cinquantième anniversaire de son prix Nobel, en 2007, nous enjoignait à nous souvenir de ce moment où il s’était mis face à l’artiste et son temps. En France, nous avons dû nous battre, notamment dans les années 1970, pour que Camus soit étudié à l’université. On le lisait au collège, au lycée, mais je me souviens d’une époque où certains normaliens se voyaient refuser de faire leur thèse sur Camus. C’est surtout dans les années 1990, notamment avec la parution du Premier Homme, que son enseignement s’est étendu. Et donc que Camus en tant qu’artiste a fait son entrée sur le banc des universités. C’est finalement relativement récent.

En France, nous avons dû nous battre, notamment dans les années 1970, pour que Camus soit étudié à l’université

Quel rapport entretenez-vous avec Camus ?

Initialement, je ne suis pas spécialiste de Camus mais de Victor Hugo. Camus, je le connaissais à travers mon travail de professeur ; j’ai été enseignante pendant vingt ans au lycée puis vingt ans à l’université. Lorsque j’ai été nommée à Amiens, j’ai rencontré Jacqueline Lévi-Valensi, LA spécialiste de Camus à l’époque et, surtout, la fondatrice de la Société des études camusiennes. Elle m’avait alors demandé de l’aider à organiser des volumes et c’est là que j’ai appris réellement qui était Camus. J’ai eu une formation extraordinaire, qui m’a bouleversée de l’intérieur, avec une femme qui entretenait pour cet homme une passion incroyable. Lorsque nous avons appris que Jacqueline avait un cancer, j’ai voulu tout donner pour que sa thèse en cours, Camus, la naissance d’un romancier, paraisse avant qu’elle ne s’éteigne. Malheureusement, elle n’en aura vu que la première version. Puis, comme il n’y avait pas beaucoup d’universitaires, et que Jacqueline en avait manifesté le désir, j’ai repris la présidence de la société. Durant toute cette période où j’aidais à la finalisation de cette thèse, je me suis fixé l’obligation de me plonger dans Camus de la manière la plus profonde possible. Sa passion avait été communicatrice. Et si je ne me sentais pas légitime en tant que présidente au début, notamment parce je n’étais pas spécialiste de Camus à cette époque, j’ai beaucoup œuvré pour m’y légitimer. Le plus intéressant et extraordinaire dans ce travail, c’est d’être en contact permanent avec des passionnés de Camus. J’ai fait le tour du monde pour aller à leur rencontre. Un Américain ne lira par exemple jamais Camus de la même manière qu’un Japonais, c’est assez passionnant !

Que reste-t-il de Camus dans notre société actuelle ?

Camus tient une place assez étonnante, notamment du fait de la diversité de son œuvre. J’aime beaucoup rencontrer les gens, ce qui m’a permis d’organiser de nombreuses conférences grand public. Souvent, des personnes viennent me voir et me disent : «J’ai l’impression qu’il a écrit ce livre pour moi. » C’est sûrement ce qui spécifie le plus Camus, ce qui le rend si nécessaire : c’est un écrivain fraternel. De la même façon, dans les années 1990, nous sommes revenus sur le côté négatif que nous donnions à son refus des idéologies. On comprend que, finalement, cette idée était intéressante. Quant au Premier Homme, il a changé considérablement la perception que les gens avaient de Camus… Et, aujourd’hui, il fait partie de notre patrimoine. Même s’il faut reconnaître qu’il existe une récupération de l’écrivain, notamment lorsqu’on le cite un peu à tort et à travers. À l’étranger, il est véritablement une marque de fabrique de la culture française.

En quoi l’art camusien est-il une solution à l’absurde ?

L’absurde selon Camus est une donnée irréfutable contre laquelle il ne faut pas lutter. La révolte ne dissout pas l’absurde. D’ailleurs, quand on lit Camus, on se rend bien compte qu’il ne nous dit pas comment l’arrêter. Prenez Le Mythe de Sisyphe, un livre que l’on devrait davantage donner à lire aux terminales. Camus nous dit que nous devons prendre acte de l’absurde, et ce, à tous les niveaux, que ce soit métaphysique, sociologique… Ce que dit Camus c’est « je ne me suicide pas, mais dans ce cas il faut que je trouve des solutions ». Il pose la question du bonheur. C’est ce que l’on retrouve à la fin du Mythe de Sisyphe, lorsqu’il écrit : « Il faut imaginer Sisyphe heureux » ; mais aussi dans L’Étranger : « J’étais heureux et je l’avais toujours été. » Or, ce n’est pas suffisant, car il s’agit d’une réponse individuelle. Camus passe de l’absurde à la révolte, mais, ente les deux, c’est la guerre, sa participation à la Résistance, son passage obligatoire dans l’Histoire. Cela lui permet d’aborder la révolte d’un point de vue collectif. Sa réponse est : « Je me révolte donc nous sommes» La révolte n’est valide que si elle crée la communauté. L’absurde n’est pas à absoudre. Il veut trouver une manière de vivre pleine et, surtout, avec des valeurs. Le but n’est pas de donner un sens à la vie mais de trouver comment remplir un cœur d’homme. L’absurde est présent dans La Peste par exemple, avec ces enfants qui meurent. De la même façon, dans Le Premier Homme, on trouve un absurde historique avec le sort des peuples, des tribus… L’art fait donc partie de cette réponse collective, qui n’est pas là pour lutter contre l’absurde mais qui est une solution.

Camus passe de l’absurde à la révolte, mais, ente les deux, c’est la guerre, sa participation à la Résistance, son passage obligatoire dans l’Histoire

Camus écrit « Si le monde était clair, l’art ne serait pas »

C’est une notion que Camus met en place dans Le Mythe de Sisyphe, plus particulièrement dans le chapitre « La création absurde ». Si l’on s’en tient à sa définition, l’absurde est cette dissonance entre le désir éperdu de clarté de l’homme et l’opacité du monde. C’est-à-dire que le monde ne répond pas à notre demande. Or, s’il y avait une réponse à ce désir de clarté, nous n’aurions pas besoin de la chercher ailleurs. L’art est une manière de répondre à cela. Dans L’Homme révolté, il écrit ainsi : « l’art corrige le monde ». Il corrige le monde en le clarifiant. Et cela peut le mettre en valeur. Regardons par exemple la peinture de Piero della Francesca. Dans le regard du Christ, on peut y lire le rapport de la vie et de la mort. C’est une clarification du monde.

Quels ont été les artistes les plus importants dans la vie de Camus ?

Nous pouvons en citer beaucoup. Du point de vue de la littérature, il y a évidemment Dostoïevski, Tolstoï, Nietzsche aussi, mais seulement sur l’écriture, pas la philosophie. Également Pascal et tous les auteurs classiques. Il aimait chez Stendhal sa retenue de l’expression, sans pour autant admirer toute son œuvre. Shakespeare et Faulkner sont des auteurs qu’il aimait vraiment. René Char évidemment, pour lequel il avait beaucoup d’amitié, mais qu’il admirait en tant que poète. C’est là qu’il est important de relire la préface de 1958 de L’Envers et l’Endroit. Camus se dit à la croisée des chemins. Il se demande « Quel artiste je suis ? Quel artiste je veux être ? » Ce que l’on connaît peu de lui, c’est sa passion pour la musique. Il dit pourtant lui-même : « Plus jeune, je me suis gavé de musique. » Il affectionnait particulièrement Mozart. J’ai eu la chance de discuter avec Mi, son dernier amour, qui me racontait qu’ils écoutaient beaucoup de musique.

Dans ce colloque, vous évoquez aussi la notion de l’artiste meurtrier.

C’est un constat que nous avons fait à partir de Caligula, qui se prétend artiste. Et puis il y a Jonas qu’il a sauvé parce que, si on en lit sa première version, il devait tuer sa femme. Acte qu’il ne commettra pas dans la version finale. C’est en fait la question de l’artiste vampire, qui se nourrit des autres. Tout le contraire de Grand, l’écrivain dans La Peste. Caligula a évolué au cours de son écriture. Dans la version d’avant-guerre, il n’était pas si négatif. Il déraillait en se confrontant à l’absurde. Puis il aspirait réellement à être un artiste. Il y a par exemple cette scène où il est en résonnance avec l’artiste Scipion. L’idée que nous en avons retenu est qu’un meurtrier peut être artiste.

Il y avait chez Camus une idée que l’on ne retrouve nulle part ailleurs : celle d’écrire pour soi et pour le monde.

Qu’est-ce qui vous touche le plus dans le Camus artiste ?

Camus a une écriture extraordinaire, voire des écritures. Il fait partie des personnes qui parviennent à adapter l’écriture à leur propos. C’est un peu ce que disait Sartre à propos de L’Étranger. Il y a une efficacité dans son style qui le rend présent. Mi expliquait qu’il avait sur le réel un regard de peintre. Citons La Chute par exemple : il y a dans l’écriture une virtuosité prodigieuse ! C’est incroyable cette façon qu’il a eu de tenir à distance ce discours grinçant, ce cynisme, cette douleur. Une réussite de style mêlée d’ironie. C’est tout simplement miraculeux.

Pensez-vous que nous avons actuellement des artistes camusiens ?

Non. Nous aurions du mal à dénicher des artistes avec une palette aussi large, du théâtre à la philosophie en passant par le roman. Il faut dire que je suis assez critique sur la littérature française actuelle. Surtout, je ne trouve pas ce rapport si particulier à l’écriture, qui dit que l’écriture est vitale. Même dans un livre réussi, cette nécessité n’est plus ressentie. Il y avait chez Camus une idée que l’on ne retrouve nulle part ailleurs : celle d’écrire pour soi et pour le monde.

L’art était donc une nécessité à sa vie ? À son bonheur ?

Camus était persuadé que s’il n’écrivait pas, sa vie serait amoindrie, qu’il passerait à côté de ce qu’il devait faire. Pour lui, c’était son métier. C’est ce qu’il dit dans l’incipit du discours de Suède. Pour être écrivain, il avait accompli cette prouesse d’être à la fois solitaire et en prise avec l’humanité. Il faut voir dans sa correspondance son état de désespoir lorsqu’il n’arrive pas à écrire. C’est presque pathétique !

« Un grand artiste est avant tout un grand vivant », disait-il…

L’idée de Camus, que je trouve vraie, c’est qu’il faut vivre à fond pour écrire. Si l’on vit à moitié, ce n’est pas la peine. C’est par exemple ce que me confiait Antoine Volodine à propos de son livre Terminus radieux (paru aux éditions du Seuil en 2014). Il me racontait que ce livre était une grande souffrance parce qu’il devait rentrer dans la souffrance de ses personnages, la traverser. Et, en entendant cela, je me suis demandé : mais comment Camus a-t-il vécu l’écriture de La Peste, lui qui avait des enfants et qui devait évoquer la mort d’enfants ? Camus était persuadé que si l’on ne vivait pas à fond, on écrivait n’importe quoi. On atteint le lyrisme que lorsque l’on arrive à vivre au fond de l’intime. Alors, l’intime rencontre l’universel, et Camus a su trouver cette langue… Il a dû beaucoup lire pour s’imbiber de l’acte d’écrire. Dans ses premiers écrits, il était accompagné de ses notes de lecture. Il cherche comment ça marche, comment c’est fait. On voit bien là à quel point écrire pour lui était un véritable métier.

Et votre Camus à vous, quel est-il ?

Mon Camus est un mélange d’énergie, de passion, de solaire et de nocturne angoissé. Une force de générosité aussi, de la part de quelqu’un qui va au bout des choses. C’est une personne qui a une vision folle, une grande lucidité. Il admet qu’il peut se tromper, refuse de s’enfermer dans la certitude. Camus avait une aptitude au bonheur comme à l’angoisse. Son style est une victoire sur son passé où la culture était absente.

Toutes les œuvres de Camus citées dans ce texte sont publiées aux éditions Gallimard.

Charlotte Meyer
Ancienne stagiaire chez The Dissident, Charlotte Meyer est étudiante à l’IEP de Paris dans l’objectif de devenir journaliste. Elle dirige depuis sa création en 2016 le média jeune "Combat", en hommage à Albert Camus.

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