Albert Camus, Cheb Banana et Chaba Ziza

Le port d'Oran, en Algérie. Photo Flickr/Maina Marjany

Le port d'Oran, en Algérie. Photo Flickr/Maina Marjany

C’est l’été 2015. Albert Camus rentre en Algérie. Depuis des années, il essaie de mettre un nouveau visage sur le pays de sa jeunesse. Pour apprivoiser la mer qu’il aime autant que sa mère, il prend le bateau. Le voyage lui semble une éternité, vu qu’il est hâté de mettre les pieds sur la plage où son Meursault avait criblé l’Arabe, de voir ces femmes aux saveurs uniques, de déambuler, un journal à la main, sous le soleil qui donne envie de faire l’amour ou de tuer. Une miniature infinie traverse son esprit. Des nuages se bousculent dans sa direction, portant des noms d’amis et de souvenirs éternels. Il sort une feuille et grave un court texte sans nationalité. Une femme se dirige vers lui. Elle ressemble à l’amante de Meursault, dansant dans sa robe couleur d’évasion. Ses petits seins ressemblent à des pigeons figés. « Bonjour cher Camus. Je suis Algérienne. Puis-je discuter avec vous ? » Mordant toujours sa cigarette, il lui répond avec un regard coquin : « Cela n’a pas d’importance ». Camus ne change jamais ! se dit la femme. Il voit l’Algérie dans les yeux de cette colline en chair.

Port d’Oran. Début de la métamorphose. Les voyageurs qui se tenaient sages et cartésiens se bousculent en piétinant la loi, s’insultent l’un l’autre. Les douaniers provoquent les gens pour quémander un cadeau français ou des sous. On exige à Camus d’ouvrir sa petite valise. On jette partout ses objets. Il n’y a que des livres. Un douanier au visage basané, au derrière carré, l’interroge en un français arabo-créole-berbère : « C’est quoi ça ? » Avec indifférence Camus répond : « Des préservatifs ». Le douanier, vexé et égaré par les mots de l’écrivain, lui fait signe de s’en aller.

Camus ne croit pas ses yeux. Une colère mêlée à l’humiliation traverse son corps. Il grille cigarette sur cigarette. Plus de haïks, plus de terrasses où ces charmantes femmes aux cheveux courts pouvaient autrefois fumer et papoter ; les rues et trottoirs sont salis par les crachats et les déchets. Les gens le dévisagent en répétant « C’est un roumi » (un Français). Il devient étranger, trahi par le temps ou par sa plume. Un vieux vient à sa rencontre en souriant. C’est le fou de la ville. « Ravi de vous retrouver cher Camus. Vous semblez fatigué, vous êtes pâle. Je vous offre un verre ? » L’écrivain accepte. Ils entrent en cachette dans un bar cloué dans un quartier fréquenté par les S.D.F et les putes discrètes. Le vieux parle trop. L’écrivain est déçu par cette Algérie. Sisyphe arrête de pousser sa pierre et la lui jette sur le dos. Le vieux ronronne toujours, envahi par mille et un sentiments : « l’Algérie a changé cher Camus. N’essayez pas de comprendre, sinon vous sombrez dans la folie. Ce pays pour qui des gens ont sacrifié leur sang et leur âme est devenu un grand carton habité par des corps survivants. Il a perdu ses principes, son Nez est fissuré. Bref le pays baise celui qui l’aime et aime celui qui le baise. Putain j’ai gaspillé mon amour… » Le vieux s’énerve et commence à insulter les gens, les prophètes, l’Etat, Dieu. « Qui suis-je ? Mon bateau est noyé… ma femme m’a trahi… on m’a ensorcelé… mes enfants m’ont mordu… J’ai fini par avoir la bite dans la tête… il faut comprendre ces gens qui traversent la mer à bord de barques… » Dompté par la colère, ou la sagesse, il mélange tout en toussant et crachant sur sa chemise. Il saisit une grande affiche et la tend à Camus. Elle montre les photos d’un homme et d’une femme dans un cabaret, avec un grand titre « Soirée Rai. Cheb Banana et Chaba Ziza ».

La nuit, Camus se dirige vers le cabaret. La queue est énorme : des vieux, des jeunes, des étudiants… Certaines femmes enlèvent leurs hijabs, les jetant dans les sacs. L’entrée est très chère. Deux hommes énormes comme des bêtes ferment la grande porte. Les jeux de lumière criblent l’obscurité qui règne sur la salle. Les deux chanteurs Banana et Ziza entrent entourés de gardes du corps. En attendant, les gens se préparent au voyage spatial : s’extasier et s’installer sur un satellite pour regarder l’Algérie d’en haut en caressant le drapeau des États-Unis. Les deux stars montent sur l’estrade sous les huées. Banana est un fils de pauvre, ancien marchand ambulant de sous-vêtements masculins. Il devint ensuite le muezzin du quartier. Un grand trafiquant de drogue découvrit sa belle voix et l’initia au monde féérique des liasses et cabarets. Ziza était une prostituée qui travaillait chez une maquerelle dans une maison rapiécée aux confins de la plage. La nuit, elle chantait pour ses collègues du bordel. Un jour, le maître d’une discothèque l’initia au chant. Les deux sont devenus les célébrités d’Algérie. Les gens se bousculent pour prendre des photos avec, ou des autographes. Les internautes prennent leurs noms pour des pseudonymes charmants sur les réseaux sociaux : Amine Banana, Banana Maryoul, Ziza M’kalcha, Ziza Anoucha… Les deux vedettes subirent des opérations d’esthétique : Banana était brun et se fit blanchir pour être le Michel Jackson algérien, voire arabe ; Ziza ajusta son nez qui dérapa de sa place le jour où un ogre humain la baisait sauvagement dans le bordel.

Simultanément, les chanteurs lancent un long braiment qui fait des frissons. Le synthétiseur mélange toutes les notes de l’univers et ravit les convives. Ainsi, se mêlent onomatopées animales et cris d’excitation. Banana a les joues d’une poupée et le cul d’une maquerelle ; portant des kilos d’or et des habits féminins pleins de trous et de dentelle. Ziza porte un t-shirt qui laisse apparaître la moitié de ses seins et son nombril orné de piercings ; en-dessous, un short déchiré. C’est la mode.

Camus s’assied au coin, le seul à porter un costume, une chemise en coton et des chaussures à la semelle dure. La soirée commence. Les chanteurs s’appuient sur l’improvisation surréaliste ; de temps en temps des clients les interrompent en glissant des billets pour passer les dédicaces. Ambiance d’enfer : musique excitante, odeur de drogue, de fumée et de vin. Tout se mêle ici, drague, agression, flirt, érection et slips mouillés. Ravis par les nouvelles drogues surnommées Halwa, des clients portent des lunettes de soleil et dansent tels des vélos indiens. De temps en temps, certains montent pour prendre des photos avec les stars sous le regard agressif des gardes du corps.

Camus est étonné. Jadis, dans les cafés et bars, il se faisait draguer par les plus belles femmes. Aucune cliente ne provoque la discussion avec lui. Cette nuit, il est le seul à ne pas s’embarquer sur le tapis d’extasie qui mène vers le satellite.

Soirée terminée. Les deux stars ont amassé le salaire de cent fonctionnaires algériens. Synthèse : trente minutes de chant, deux heures de musique solitaire, et le reste était consacré aux dédicaces et à la sécurité troublée par des clients ivres ou enchantés.

Le matin, Camus se dirige vers la mer. Le spécialiste de l’absurde n’arrive pas à comprendre les mystères de cette nouvelle Algérie. Il se sent suivi par des personnages moqueurs. Sur la grève, en guise de stèle, il plante une canne, met dessus sa veste de costume. Il pique son doigt par une aiguille et écrit en sang cette phrase : « Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit de partir sans retour ». C’est alors qu’il pleure, se sentant trahi et vain, les larmes trempant sa cigarette.

Source La Cause Littéraire

Tawfiq Belfadel
Né en 1990, Tawfiq Belfadel est un jeune écrivain et chroniqueur algérien. Titulaire d’un master en « Civilisations et littératures francophones », il a publié trois livres chez Edilivre : « Kaddour le facebookiste » (2012), « La Femme chez Maissa Bey » (2015), « Algérie, regards croisés » (2016, coécrit avec Hervé Garan). Son dernier livre « Sisyphe en Algérie » est publié à Alger en 2017.