Édito : Albert Camus, une leçon de vie et de liberté

« La seule façon de traiter avec un monde non libre est de devenir si absolument libre que votre existence même est un acte de rébellion. »
Albert Camus

Qu’il est loin le temps de l’école communale des années 1950, où nos maîtres nous conviaient, gamins que nous étions, à faire chaque semaine nos BA, entendons « nos bonnes actions ». Qui de porter les sacs trop lourds des anciens, qui d’aller leur quérir le charbon ou le bois à entreposer près du poêle, qui d’aider les plus petits et les plus âgés à traverser les rues, ou à serrer le bras de l’aveugle au pas mal assuré. L’action accomplie nous emplissait de fierté et la magie d’un sourire ou d’un regard reconnaissant instillait dans nos cœurs d’enfants la grâce du don et du partage.

C’est aussi en ces temps-là, un 5 janvier 1960, que j’ai surpris mon père, les yeux embués de larmes, affaissé sur un coin de son bureau où était étalé le journal Combat titrant « Albert Camus est mort ».

S’ouvrir aux œuvres des poètes, des penseurs et des artistes

Nulle nostalgie ne me meut pourtant à ces évocations, mais il me semble juste de rappeler que si le souci de l’autre et du monde s’enracine d’autant mieux dans les jeunes années, il en va de même pour l’exercice d’admiration qui permet au fil de nos vies, quels que soient les aléas de l’existence, de nous construire, d’apprendre et de comprendre, notamment, qu’on ne peut changer de monde qu’à condition de s’aimer et de l’aimer.

Jorge Luis Borges en 1951, photographié par Grete Stern.

Jorge Luis Borges en 1951, photographié par Grete Stern.

Ici, s’ouvrir aux œuvres des poètes, des penseurs, des artistes, tendre la main à ces maîtres à lire et à vivre (et non maîtres à penser), « à ces amis que nous donnent la littérature »  qu’évoque l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, est l’un des magnifiques moyens de se rencontrer et de rencontrer celles et ceux qui ont choisi les sentiers escarpés et les chemins de traverse pour ateliers de fraternité, de résistance et de vie.

Écoutons un Henry Miller dans son exercice d’amitié et d’admiration sans bornes pour un autre écrivain, Blaise Cendrars :

« Aucun écrivain ne m’a jamais fait plus insigne honneur que mon cher Blaise Cendrars quand, peu après la publication du Tropique du Cancer, il frappa un jour à ma porte et me tendit la main de l’amitié. Il m’arriva, en lisant Cendrars – et la chose ne me ressemble guère – de poser son livre pour me tordre les mains de joie ou de désespoir, d’angoisse ou de fureur. Cendrars m’a mis knock-out ! »

 Et plus près de nous, un prix Nobel de littérature, Imre Kertész, évoquant Albert Camus : « Il est de ces hommes qui m’a donné une leçon de vie. »

Comment résister et faire son métier d’homme ?

Une leçon de vie que m’a aussi donné Camus, et qui m’a aidé dans ce compagnonnage intime qu’est une lecture attentionnée, à forger l’homme que je suis, embarqué comme d’autres dans la galère de son temps. Il est de ces êtres rares qui représentent à mes yeux la quintessence exemplaire de l’homme et de l’artiste, qui ont imprimé une trace indélébile en moi, et qui, lorsque la face du monde s’assombrit, et que parfois je perds pied, me permettent encore de poser mes pas dans les leurs pour mieux me remettre d’aplomb.

Blaise Cendrars.

Blaise Cendrars.

Mais, comment encore apprendre à l’aimer ce monde, lorsque l’actualité et le buzz, appauvris de mémoire et de fond, nous invitent à l’oublier ? Comment rompre avec ce flux nocif, et comment transmettre ce qui concourt à nous apporter ce supplément d’âme et de compréhension à ces présents qui nous indignent ? Comment résister et faire son métier d’homme ? Comment prendre parti contre toutes les fatalités du sens de l’Histoire, et pour cette conciliation entre la justice et la fraternité que préconisait un Camus journaliste « engagé » à Combat ?

Car, pour Albert Camus, il y a en effet un métier d’homme, à la mesure de chaque individu, qui consiste à s’opposer au malheur du monde afin d’en diminuer la souffrance. Et dont, selon lui, l’écrivain ne saurait se soustraire ni à cette discipline ni à cet honneur :

« J’aime mieux les hommes engagés aux littératures engagées, écrivait-il dans ses Carnets. Du courage dans sa vie et du talent dans ses œuvres, ce n’est déjà pas si mal. »

Admirer, pratiquer l’exercice d’admiration, est à bien des égards un excellent antidote aux passions tristes d’un monde devenu anxiogène et écrasant, qui nous aide à tenir debout et nous permet d’arpenter les beautés du monde.

S’arrimer aux « humanités »

Voilà le voyage éditorial de The Dissident, auquel nous souhaitons modestement vous convier.

Découvrir ou redécouvrir, notamment, les grands textes patrimoniaux d’hier et d’aujourd’hui ; cet héritage de la noblesse du monde qu’évoquait l’un de ces écrivains de la fraternité, André Malraux.

S’arrimer aux « humanités », aux fondations, aux fondements des représentations de celles et ceux qui, parce qu’ils ne pouvaient plus justement s’inscrire nulle part, se sont employés à traduire leurs émotions, leur révolte, leurs sentiments, leur pensée, à travers différentes formes d’expression, où la littérature et la poésie ont la part belle.

Et à aborder, loin de l’entre soi, une diversité sociologique et générationnelle de contributeurs et de lecteurs, invités à intervenir, rebondir, et nous faire part de leurs analyses, de leurs sentiments, de leurs émotions au regard des thématiques et des contenus proposés.

Faire naître des solidarités fluides et des fraternités essentielles

Ainsi, à saisir pleinement que « rien ne provient de nulle part » et que seul le savoir libère les hommes et les inscrit dans un sillage, celui des hommes qui les ont précédés, et dans une communauté humaine dont il partage les valeurs.

Cela, traité dans un esprit éditorial « jazzy », polyphonique, ouvert aux univers pénétrés, qui donne toute sa place à la liberté libre, à la diversité, aux improvisations, aux variations, aux partages, aux plaisirs qui se fécondent sans cesse et qui font naître des solidarités fluides, des fraternités essentielles avec chacun, avec le monde et les autres possibles que ces rencontres lui ouvrent.

En espérant votre intérêt et votre attachement à cette aventure éditoriale, je conclurai cet édito « camusien » par cette phrase de Paul Ricœur :

« Que saurions-nous de l’amour et de la haine, des sentiments éthiques et, en général, de tout ce que nous appelons le soi, si cela n’avait pas été porté au langage et articulé par la littérature ? »

Rémy Degoul
Fondateur, directeur de la publication et de la rédaction

Rémy Degoul
Rémy Degoul, fondateur et directeur de publication de THE DISSIDENT, fondateur d’Europe Créative, administrateur de l’APCP- Association pour la création d’un Conseil de presse, ancien Administrateur du Fonds Européen pour la Liberté d’Expression, ancien président du COLISEE-Comité de Liaison pour la Solidarité avec l’Europe de l’Est.

3 Comments

  1. jm mahe

    1 novembre 2017 à 16 h 30 min

    très beau texte dense et stimulant

    • Degoul

      3 novembre 2017 à 22 h 34 min

      J’ai essayé comme à chaque fois, de ne coucher sur le papier que ce qui me meut et m’émeut. Merci à vous.

  2. Sylvie Rouquet

    21 novembre 2017 à 20 h 42 min

    Quand je vous lis, je reprends confiance en l’humanité. Merci pour tout.

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