Albert Camus, Maria Casarès : un amour fou

"Tu me vertiges : l'amour interdit de Maria Casarès et Albert Camus", un roman de Florence Forsythe aux éditions Le Passeur.

"Tu me vertiges : l'amour interdit de Maria Casarès et Albert Camus", un roman de Florence Forsythe aux éditions Le Passeur.

Entretien avec la metteure en scène, comédienne et auteure Florence M.-Forsythe, qui a publié Tu me vertiges : l’amour interdit de Maria Casarès et Albert Camus, en mars 2017 aux éditions Le Passeur.

The Dissident : Comment est venue l’idée de votre livre Tu me vertiges ?

Florence M.-Forsythe : J’avais déjà publié un ouvrage sur Maria Casarès, Maria Casarès, une actrice de rupture (chez Actes Sud en 2013), sur son travail d’actrice. Hormis Béatrix Dussane dans les années 1950, personne n’avait jamais écrit sur ce sujet. Pourtant, Casarès, d’origine espagnole, a été l’une des plus grandes tragédiennes du XXe siècle en France. Et elle a joué des rôles sous la direction de metteurs en scène majeurs de la modernité : Vilar, Cocteau, Lavelli, Chéreau, et bien d’autres. Elle est l’interprète d’Albert Camus, de Jean Genet, qui la voit comme LA comédienne de son théâtre, de Bernard-Marie Koltès, qui lui écrit des pièces. Le chorégraphe Maurice Béjart imagine même des ballets pour elle, présentés dans la Cour d’honneur du Palais des papes au Festival d’Avignon. J’ai découvert Maria Casarès à Lyon dans Britannicus de Racine au théâtre des Célestins. Il se passait quelque chose de différent des autres acteurs dans sa présence scénique. Elle était plantée là, comme une sorte de colonne, autour de laquelle se dégageait une vibration, en même temps qu’elle semblait enracinée dans la terre. Il y avait chez elle quelque chose d’un peu comparable à la sculpture L’Homme qui marche de Giacometti. Je me souviens de le lui avoir dit, et elle n’avait pas nié la comparaison. Maria avait une présence tellurique. Et puis une voix surtout, une voix à part, profonde, qui venait de très loin. Il y avait en elle l’écho de la rencontre de deux langues et cultures, l’espagnol et le français, qui ne se mêlaient pas mais cohabitaient et la traversaient. Je voulais témoigner de cette actrice, qu’on ne l’oublie pas.

Elle m’avait parlé de son histoire avec Camus. Une histoire belle, douloureuse, c’est vrai, mais passionnée, interdite puisque Camus était marié. Leur passion était connue à l’époque dans le Tout-Paris intellectuel. Maria évoquait très peu cette relation. Jusqu’à ce jour où elle est venue me voir en me disant : « Aujourd’hui, on va parler de Camus ! » Et on en a discuté durant l’après-midi entier. On se connaissait bien, et ce qui était extraordinaire, c’était sa façon de le faire exister comme s’il était vivant. Elle avait une manière de raconter son histoire très pudique, simple, mais magnifique. Je n’avais tout d’abord pas envisagé d’écrire un livre sur eux. J’ai vu à la télévision, il y a deux ou trois ans, un film sur Camus et les femmes. On n’y relatait pas le rôle que Maria avait joué dans sa vie. On ne lui donnait pas la place qu’elle méritait. On la présentait un peu telle une Espagnole « folklorique », alors qu’elle était une Galicienne profonde, une flamme contenue qui, lorsqu’elle partait, pouvait être foudroyante, mais aussi drôle… Vingt ans après la mort de Maria, j’en ai parlé à mon éditeur Christophe Rémond, qui a été très enthousiaste. Ce livre a été écrit avec ce que Maria m’avait dévoilé et ce que je savais sur cette période. Ce qui était important, à mes yeux, c’était que la relation entre ces deux êtres qui se sont rencontrés et aimés ne soit ni abîmée ni niée. Mais c’était aussi un tour de force.

Quel lien entreteniez-vous avec Camus au moment de votre rencontre avec Maria ?

J’ai découvert Camus grâce à l’écrivain Charles Juliet, qui avait adapté Noces et L’Envers et l’Endroit dans un spectacle intitulé Camus, un été invincible. Juliet se sentait proche par bien des égards de Camus et m’avait beaucoup parlé de celui-ci. Ma première « rencontre » avec l’œuvre de Camus se situe non pas avec ses textes politiques, mais plutôt avec le Camus sensible que j’ai découvert à travers Noces, L’Envers et l’Endroit, Le Premier Homme[1]. J’en apprenais même des pages par cœur ! Il a un rapport à la terre, à la nature, une condition de vivre, qui me touche et me bouleverse. La toute première fois que j’ai vu Maria, je lui ai tout de suite parlé de Camus. Je me souviens même très bien de la scène. Nous étions assises face à face dans un restaurant et, avec le culot des timides, je lui ai dit tout à coup : « Parlez-moi de Camus. Je l’aime. » Elle m’a regardée alors de ses grands yeux verts si profonds et m’a répondu : « Moi aussi ! » Maria Casarès voyait Camus comme un funambule qui marchait sur son fil, toujours un peu en déséquilibre, basculant à droite, à gauche, mais tenant le cap grâce à son regard qu’il portait loin devant lui, ce qui lui permettait de tenir debout et l’empêchait de tomber.

Maria a-t-elle changé votre vision de Camus ?

Non. Mais elle m’a aidée à comprendre certaines choses. J’ai surtout essayé d’écouter et de comprendre ce qu’elle m’en disait. Je ne voulais pas l’interrompre. Je ne dirais pas que ma vision a changé, mais elle a mis en lumière beaucoup de choses. En fait, pendant des années, j’avais approché de loin en loin la pensée de Camus parce que je n’arrivais pas à découvrir l’homme. C’est un paradoxe pour cet être qui n’a cessé de chercher l’Homme avec ses contractions. Par l’écriture de Tu me vertiges, j’ai commencé à le découvrir plus intimement, dans sa part à la fois vulnérable, humaine et si vivante, en dépit d’une vie emplie d’obstacles qu’il a su magnifiquement dépasser. Et quand je demandais à Maria en quoi, selon elle, il était différent des autres hommes, elle répondait : « Je dirais que c’est parce qu’il savait rendre les autres intelligents. »

Pourquoi le XXIe siècle a-t-il oublié Maria Casarès ?

Maria, on la méconnait ! Il y a certainement plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, elle n’a pas eu une véritable carrière au cinéma, si ce n’est qu’elle a joué dans les quatre ou cinq films culte du cinéma français de l’après-guerre : Les Enfants du paradis de Marcel Carné, Les Dames du bois de Boulogne de Robert Bresson, La Chartreuse de Parme de Christian Jaques, où elle joue aux côtés de Gérard Philipe, et Orphée puis Le Testament d’Orphée de Jean Cocteau. Au théâtre, elle pouvait être aussi bien une comédienne adulée qu’incomprise. Elle m’avait, par exemple, rapporté cette fois où, dans une pièce de Claudel, elle jouait le Diable et, au moment où elle entrait en scène, elle entendit la voix d’une femme au premier rang qui se pencha vers son mari et lui dit à voix haute : « Oh ! mais c’est Maria Casarès ! Je la déteste ! » L’emploi cinématographique de Casarès était celui de la femme fatale, de la mante religieuse, celle par qui survient le drame, elle incarnait la Mort… Alors, vous comprenez que cette étrangère aux cheveux noirs et, qui plus est, venue d’Espagne n’ait pas été véritablement appréciée comme elle aurait pu l’être. Quelque chose dérangeait chez elle. On ne la saisissait pas bien. Quand elle jouait ave Cocteau, elle était extraordinaire parce qu’il la magnifiait, il captait son âme, la rendait divinement belle. Il a fait de son visage une icône éternelle. Elle séduisait, mais déroutait aussi par une sorte de mystère, de magnétisme qu’elle dégageait. Elle inquiétait, elle était hors norme, dépassait les conventions et allait jusqu’au bout de ses rôles, sans compromis. Il y avait chez elle une dimension scénique que l’on ne trouve pas en France chez les autres actrices de théâtre comme de cinéma. On ne parvient pas à la situer. Cela peut induire un malaise et faire peur. Quand elle jouait la tragédie, Casarès défiait les codes par un tempérament, une dimension scénique exceptionnelle. Elle semblait habitée, parfois, par ce que les Espagnols nomment le duende : une sorte d’inspiration qui la traversait, qu’elle ne maîtrisait pas, mais qui pouvait donner du génie.

Aujourd’hui, on ne parle plus véritablement d’elle, ou si peu. Le premier problème, c’est qu’elle n’a jamais vraiment appartenu à une troupe. C’était un électron libre. Maria était totalement affranchie, elle était sans cesse à la recherche de vérité. Après avoir joué au TNP à Lyon, elle n’a plus véritablement appartenu à une troupe. En même temps, elle avait subi, me semble-t-il, en tant qu’actrice, les dommages collatéraux du rapport de Barthes et de la revue Théâtre populaire qui s’en sont pris à Vilar et à Camus via Sartre. Maria Casarès n’appartenait en définitive à aucune école, hormis celle qui a créé la belle aventure du théâtre et de la création. Et elle s’y est vraiment risquée. Il ne faut pas oublier que, du temps de sa relation avec Camus, le soir de la générale de presse du Malentendu, c’est elle qui a retenu à bras le corps la salle houleuse et qui a résisté devant la presse collaborationniste qui s’employait à dénigrer Camus. Ce soir-là, Maria l’a défendu bec et ongles ; et, une fois le rideau tiré, elle s’est évanouie.

Après la mort de Camus, cela a été très difficile pour elle. Non seulement parce qu’elle a vécu une période de vide, mais aussi parce qu’elle s’est retrouvée vraiment seule. Tous ceux qui avaient été près d’elle, sa mère, son père, Marcel Herrand qui la fait naître au théâtre des Mathurins, Gérard Philipe puis Albert Camus… Tous ces êtres qu’elle aime, ses amours qui l’ont aidée à devenir ce qu’elle est, sont morts. Maria reste seule, associée de loin en loin à l’image de Camus ; elle qui a été témoin du duel Sartre-Camus au moment de L’Homme révolté. Et puis, elle est aussi un peu sauvage et déteste les mondanités, comme les groupes. Après une période difficile, ce seront Béjart, Gillibert, Lavelli, Chéreau et Sobel qui lui permettront de continuer sa route, alors qu’elle n’a jamais quitté la scène. Sinon, oui, on parle peu d’elle et quand on en parle, elle est, par certains tenants du théâtre contemporain, rarement mise en valeur. Pour preuve, lorsque Lavelli a quitté la direction du théâtre de La Colline, le portrait de Maria Casarès photographié par Laurencine Lot a été enlevé. Perdure-t-il dans ce théâtre le nom de la salle Maria Casarès ? Non. C’est triste. Je trouve cela très triste et tellement injuste. C’est pour cela que j’écris sur son parcours d’actrice et de femme. Finalement, faire revivre Casarès et Camus à nouveau rassemblés est à mes yeux une question d’intégrité face à l’Histoire.

On a tendance à considérer Camus comme un Don Juan, pourquoi Maria a-t-elle eu une place si privilégiée dans sa vie ?

Maria aussi était un peu Don Juan ! Il faut se souvenir ce qu’est le donjuanisme. Pour Maria, être Don Juan, c’est savoir que l’on va mourir, que la mort existe. Elle, dans sa propre vie, rencontre à l’âge de 12-13 ans le visage de la mort au moment de la guerre civile espagnole. Elle assiste alors sa mère dans un hôpital où elle voit de jeunes hommes blessés en train de mourir. C’est une vérité mise à nue devant elle. Parce qu’elle a vu la mort, Maria peut sans tricher regarder la vie. La mort et la vie sont les deux faces d’une même réalité. Don Juan, c’est un personnage qui se sait mort à lui-même. Après la guerre et arrivant en France, Maria veut vivre, croquer dans la vie, comme dans une pomme, pour en goûter la saveur du moindre quartier. Il faut saisir l’instant, la vie et ce qu’elle apporte, parce qu’on sait que ce sera peut-être l’ultime image que l’on captera, la vivre totalement, passionnément. Voilà le Don Juan qu’était Maria.

Le Don Juan de Camus, c’est celui dont il parle dans Le Mythe de Sisyphe. C’est celui qui épuise la vie, qui est toujours dans le mouvement, qui capture l’instant qui n’est qu’éphémère ; la jouissance est le moment qu’il retient en chaque femme. C’est aussi mordre dans la vie. Le dépassement de cette réalité fait que ces deux êtres se sont très bien entendus sur ce terrain-là. Leur donjuanisme va au-delà de la séduction, de la conquête, même si, évidemment, elle était là aussi. Leur plus grand point commun est ce défi face à la vie, comme Don Juan et Faust, avec l’envie de réinventer quelque chose, de créer un peu de vie contre le néant et la mort. Si Maria a une place tellement essentielle dans le cœur de Camus, c’est peut-être parce que ces deux êtres se sont aussi « reconnus » dans un lien symbolique pour lequel coule en eux le sang de l’Espagne d’avant, celle qu’ils défendent. Pour preuve, la pièce L’État de siège qu’écrit Camus pour Maria Casarès dans le rôle de Victoria, nom qu’il choisit parce qu’il est le second prénom de son amante. Mais il n’y a pas que Camus qui est Don Juan dans l’affaire. À sa manière, Maria elle aussi est pétrie de donjuanisme ! Elle aime faire l’amour et ne s’en cache pas. Toutefois, son érotisme lui fait vivre l’amour, comme le désir et la jouissance, dans une aspiration quasi mystique d’ouverture vers l’infini. Cela, on ne le sait pas. Casarès a une conception de la sexualité qui dépasse le seul orgasme pour le transformer en un lien de transcendance avec ce qu’elle nomme « l’Amour », quand il s’agit d’Albert Camus. Un amour où ils se donnent l’un à l’autre, une fois dépassé l’orgueil de la passion.

Pourquoi avoir choisi le format du roman plutôt que de la biographie ?

Tout d’abord, ce n’était pas un livre simplement pour écrire sur Casarès ou Camus. Il s’agissait d’une nécessité, d’un pacte avec Maria. Je ne voulais pas que quelqu’un d’autre retranscrive leur histoire de façon déformée, sans refléter une certaine réalité. Au début, je n’ai écrit que les dialogues. L’exercice était facile par rapport à Maria puisque je connaissais sa voix. En écrivant, j’étais traversée par celle-ci, je n’avais qu’à la mettre sur papier. C’était par contre plus difficile avec Camus, dont je ne connaissais la voix que par les enregistrements des lectures de ses textes et qui ne le représentent pas vraiment. J’essayais alors de capter ce que m’avait dit Maria concernant le timbre de Camus. Elle m’avait parlé d’une voix chantante, de couleur méditerranéenne, douce, amère, brisée parfois, pleine de conviction, séduisante aussi. Sa voix touchait quelque chose de profond. Mais j’avais du mal à l’atteindre. Puis je me suis laissé traverser par ce que je connaissais de lui. Le roman offre davantage de liberté, d’imagination. Leur première nuit d’amour à Paris se situe le 6 juin 1944, le jour du débarquement. Ils vivent une histoire très intense dans le contexte de la guerre puis de la Libération. Ensuite, ils se séparent en 1945 et se retrouveront par hasard, le 6 juin 1948, boulevard Saint- Germain. Cela n’est-il pas digne d’un roman d’aventure où les deux protagonistes sont des héros face à leur destin ? Si, après cela, leur histoire n’est pas romanesque !

Qu’était Camus pour Maria au milieu de tous les hommes qu’elle a connus ?

Il y a une réciprocité entre eux. Maria était une exilée réfugiée espagnole. Lui aussi vivait l’exil à Paris, loin de sa terre d’Algérie. Finalement tous deux ont partagé ce sentiment intérieur de l’exil, vivant chacun à leur manière la perte de leur pays. Elle avait quitté l’Espagne, lui l’Algérie. Ils ont abandonné leur patrie natale pour la grisaille parisienne. Sans nul doute, Camus était celui qui avait prolongé, comme le disait Maria, l’éducation que son propre père lui avait donnée. Le père de Maria était un homme politique important qui avait été trois fois ministre. Maria raconte dans son livre Résidente privilégiée (paru chez Fayard en 1980) que, suite à une insurrection, son père, combattant pour l’autonomie de la Galice, avait été fait prisonnier puis libéré sous condition et assigné à résidence dans sa maison de La Corogne. Il profita de cette réclusion forcée pour se charger de l’éducation de sa fille Maria qui avait huit ans. C’était un homme éclairé dans la tradition du siècle des Lumières, un humaniste et un Républicain libéral.

Auprès de son père, elle aura eu une éducation empirique et libre. Santiago Casares Quiroga possédait une bibliothèque de plus de 20 000 livres. Il y a donc chez Maria une culture du livre et un respect profond de l’auteur. Auprès de Camus, Maria prolonge son éducation. Camus lui fait découvrir l’œuvre de Faulkner, de Melville ; quand elle joue Le Malentendu, ses camarades la nomment « Mademoiselle Moby Dick ». Par ailleurs, et c’était très important, elle qui avait neuf ans de moins que Camus, lui demandait de l’épauler, de la faire grandir. Aurait-il joué le rôle de pygmalion au début ? Je crois qu’il était vraiment amoureux et fasciné par cette femme solaire et ardente, dotée d’une énergie insatiable, qui croquait la vie à pleines dents et possédait une force de combat, défendant ce qu’elle aimait à la vie et à la mort ! Maria possédait l’orgueil, mais aussi le courage d’affronter la vérité, même si celle-ci pouvait être cruelle. En quelque sorte, Camus a « épousé » l’Espagne en la rencontrant. Ce qui les liait c’était ce goût de vivre, de jouir de la vie et de se battre pour en faire quelque chose.

Comment était la Maria d’après Camus ?

Quand Camus est mort, Maria s’est enfermée dans une chambre située au-dessus de l’appartement de la rue de Vaugirard où elle avait l’habitude d’aller avec Camus et elle y est restée trois jours durant avec son chagrin, sans manger ni boire, et ne voulant voir personne. Elle avait décidé soit de mourir soit de vivre. Et elle a choisi la vie pour témoigner de ceux qui n’étaient plus là, qu’elle avait perdus mais qui restaient dans son cœur. C’est en partie la raison de son silence sur Camus : ce qu’elle a vécu alors est très douloureux voire injuste. C’est une période où elle perdait tous ceux qui l’avaient faite. C’était rude ! Puis l’énergie de la vie lui est revenue. Aimer, ce n’est pas rester dans la non-vie, c’est persévérer, pour tous ceux qui lui ont fait confiance. C’est le plus beau cadeau d’un être qui continue à vivre pour prolonger ce qui lui a été offert. Elle aurait très bien pu s’arrêter là. Mais Maria s’est engendrée à ce moment-là, elle s’est mise à avancer seule. Camus était le plus grand amour de sa vie, « l’amour avec un grand A », comme elle disait. Mais, surtout, c’était la construction d’un amour, d’une relation qui dépasse presque les temps. Et quand, vers la fin de sa vie, malade, atteinte d’un cancer, elle était dans sa demeure de La Vergne en Charente, elle ne cessait d’évoquer Camus : elle avait besoin de sa présence, de le retrouver, de le faire revivre en elle avant le grand voyage…

Finalement, cette relation n’était-elle pas elle-même théâtrale ?

Leur relation était extraordinaire. Quelque part, le destin est toujours là. Pourquoi Maria, qui n’appartient pas au cercle de l’intelligentsia parisienne, avec Sartre et Beauvoir, qui déteste la foule, les mondanités, se rend-elle chez les Leiris ce soir du 19 mars 1944 ? Pourquoi Camus adresse-t-il son manuscrit du Malentendu aux Mathurins où elle joue, sous la direction de Marcel Herrand ? Pourquoi a-t-elle le rôle de Martha l’exilée dans cette pièce ? Pourquoi, en 1948, alors qu’ils se sont quittés, se retrouvent-ils par hasard boulevard Saint-Germain ? C’est incroyable ! Leur rencontre est un peu celle du destin. C’est la merveille de la rencontre. C’est une très belle histoire d’amour. Maria restera ainsi l’amie, l’amante, la maîtresse la plus fidèle de Camus, prônant la construction d’un amour qui fait que, quand on a dépassé la flamme de la passion, il est toujours présent. Et s’ils s’entendent si bien, n’est-ce pas parce qu’au fond d’eux-mêmes respire la liberté ?

En quoi le titre Tu me vertiges reflète-t-il la relation entre Maria Casarès et Albert Camus ?

Maria m’avait un jour montré un mot où elle avait écrit à Camus « Vertige moi ». Quand elle jouait Les Épiphanies d’Henri Pichette, elle prononçait cette phrase : « je me vertige ». Finalement, j’en suis arrivée à ce titre Tu me vertiges. Ces trois mots résument bien pour moi cette relation vertigineuse. On peut repenser à l’image du Camus funambule dont parlait Maria : une relation un peu en déséquilibre, et pourtant toujours dans l’axe, mais qui penche à droite, à gauche… Leur histoire est celle d’un amour qui se vit comme un partage.

 

[1] Toutes les œuvres de Camus citées dans ce texte sont publiées aux éditions Gallimard.

Charlotte Meyer
Ancienne stagiaire chez The Dissident, Charlotte Meyer est étudiante à l’IEP de Paris dans l’objectif de devenir journaliste. Elle dirige depuis sa création en 2016 le média jeune "Combat", en hommage à Albert Camus.

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