Jacques Ferrandez : « Camus continue de nous éclairer »

Dessin tiré de L'Etranger, de Jacques Ferrandez (Gallimard), d'après l'oeuvre d'Albert Camus.

Dessin tiré de L'Etranger, de Jacques Ferrandez (Gallimard), d'après l'oeuvre d'Albert Camus.

Jacques Ferrandez est auteur de bandes dessinées. Spécialiste de l’Algérie, dont est originaire sa famille paternelle, il est notamment connu pour ses Carnets d’Orient, qui retracent l’histoire de l’Algérie, de sa conquête en 1830 à son indépendance à la fin des années 1950. Après avoir adapté L’Hôte et L’Étranger d’Albert Camus, il publie en septembre 2017 Le Premier Homme.

The Dissident : Quel est votre rapport avec Camus ?

Jacques Ferrandez : Le Premier Homme est le troisième ouvrage d’Albert Camus que j’adapte. J’ai auparavant réalisé L’Hôte et L’Étranger. À la fin du deuxième cycle des Carnets d’Orient, qui m’ont occupé des années 1980 à 2000, j’avais depuis longtemps en tête la nouvelle de L’Hôte. J’ai alors rencontré Catherine Camus, sa fille, en 2008 : elle connaissait mon travail et m’a fait confiance, d’autant plus que L’Hôte est une nouvelle qui lui plaisait beaucoup. Puis Gallimard m’a proposé de continuer et nous nous sommes décidés d’un commun accord pour L’Étranger.

Mon rapport avec Albert Camus remonte à loin. D’origine espagnole, ma famille paternelle s’était fixée à Alger, dans la rue même où Camus a vécu ses jeunes années. J’ai entendu parler de lui tout au long de ma jeunesse : il était le fils de la dame d’en face que ma grand-mère connaissait. D’elle, on savait qu’elle était veuve, que son mari était mort à la guerre, qu’elle était modeste et faisait des ménages. Le travail de Camus en tant que romancier, journaliste, observateur de son temps, m’a beaucoup inspiré.

Justement, comment Albert Camus a-t-il été une source d’inspiration pour vous ?

J’ai vraiment découvert Camus en commençant à travailler sur son œuvre, même s’il me touchait déjà. Je l’ai d’abord connu à travers L’Étranger, que nous lisons tous à 17 ans, puis pendant mon travail sur Les Carnets d’Orient. Je l’ai par exemple représenté lors de son appel pour la trêve civile à Alger, en 1956. Il m’a ainsi accompagné pendant tout mon travail sur l’Algérie. Il était donc naturel de m’intéresser à lui par la suite.

L’Hôte est une nouvelle qui présente le plus de problématiques liées à l’Algérie. C’est en quelque sorte un concentré de toute son œuvre. De cette vingtaine de pages, j’en ai tiré un album de 60 planches, se concentrant principalement sur la solitude du personnage. L’Algérie de L’Hôte est celle des hauts plateaux, de l’hiver, avec un climat plus âpre, moins méditerranéen que celle qu’il a chanté dans Noces.

Crédit Jacques Ferrandez

Crédit : Jacques Ferrandez

Adapter l’œuvre de Camus en bande dessinée est-ce une manière de la rendre plus accessible au grand public ?

Je n’en sais rien. Mais, lors de la sortie de L’Étranger, j’ai rencontré beaucoup de parents qui me disaient que leurs enfants l’avaient au programme de première et qu’ils étaient réticents devant le livre, ils préféraient lire la BD. Il est possible que pour les personnes rebutées par le roman la bande dessinée soit une passerelle, un moyen d’y accéder. Ce n’est pas une fin en soi. Mais cela permettra peut-être de faire davantage connaître Le Premier Homme, un succès mondial depuis longtemps mais pourtant moins lu que L’Étranger. J’entretiens une démarche de modestie vis-à-vis de Camus : si les gens qui ont lu les bandes dessinées ont envie de lire le roman, je pourrai me dire que j’ai gagné.

Que reste-t-il de Camus dans notre société actuelle ?

Beaucoup de choses. Les textes parus dans la presse, et notamment dans Combat, dont il a été l’animateur et le rédacteur en chef, pourraient avoir été écrits ce matin même. On les retrouve dans nos préoccupations actuelles, on peut ainsi le relire de manière différente. Il suffit de prendre le terrorisme en exemple. Ce qui se passait à Alger à l’époque, avec les bombes dans la rue, les victimes innocentes étaient l’objet de son appel à la trêve civile de 1956. Son message, toujours d’actualité, est que toute cause juste avec des moyens injustes devient par là même dévoyée. On peut établir le lien avec les attentats d’aujourd’hui. Si on ne peut pas savoir ce que Camus aurait fait et dit au moment de l’indépendance, le rêve actuel du « vivre ensemble » est présent dans Le Premier Homme. Pensons à cette scène où le père de Jacques se retrouve épaule contre épaule avec le vieil Arabe qui les a amenés là. On y lit leur destin commun, le rêve de Camus de penser l’Algérie comme un laboratoire du vivre ensemble. Ce rêve s’est fracassé contre la réalité et les guerres d’indépendance qui ont duré huit ans et ont poussé la communauté à fuir le pays.

Quelles marques Camus a-t-il laissées en Algérie ?

Camus est un auteur qui continue d’exister mais qui reste assez controversé. Je vais souvent en Algérie depuis une vingtaine d’années, et je vois bien qu’il y a des auteurs, des intellectuels, des écrivains, qui continuent de se réclamer de lui en disant qu’il est algérien et que personne n’a aussi bien chanté l’Algérie que lui. Je parle par exemple de Kamel Daoud ou de Boualem Sansal. Mais il y a aussi une part d’intelligentsia algérienne qui le conteste en tant qu’écrivain algérien, qui le décrit comme colonial, colonialiste. Le débat est assez vif.

Comment rester fidèle à Camus en changeant de support ?

Il était important pour moi de rester loyal face à ses écrits, d’autant plus que cela était cher à sa fille. Je n’avais ni envie, ni besoin d’inventer des choses qui ne sont pas dans le texte. Pour L’Hôte, c’était assez facile : je me suis contenté de dérouler le récit en développant la solitude du personnage, en accentuant le paysage.

L’Étranger était plus un scénario de roman noir, avec deux parties bien distinctes, un déroulement linéaire, chronologique. L’ambiance décrite dans le livre est très solaire, lumineuse, jusqu’au meurtre sur la plage. Il devient ensuite sombre, avec la prison, la cellule, le procès. À part le fait de s’attaquer à un monument pareil, je n’avais aucune autre difficulté. Je devais seulement me laisser porter par le texte. Il est certain que tous les lecteurs ne peuvent se retrouver dans l’adaptation que je propose : il y a autant de Meursault que de lecteurs de L’Étranger. Il y a eu des générations de jeunes lecteurs de ce livre et, fatalement, cette proposition par image peut être sujette à caution par ceux qui se sont déjà fait leur film. J’ai essayé de rester le plus fidèle possible à l’esprit de l’auteur. J’ai choisi un Meursault très jeune, qui avait l’âge de Camus quand il l’a écrit. C’est un Meursault qui, comme son auteur, se rebelle par rapport à la société et ne veut pas se conformer. Dans sa préface, Camus note bien que son personnage n’est pas condamné parce qu’il a tué un homme, mais parce qu’il n’a pas pleuré à l’enterrement de sa mère. Pour moi, ce livre est un écho de sa jeunesse.

Il était important pour moi de rester loyal face à ses écrits

Adapter Le Premier Homme était plus compliqué. Camus voulait en faire son Guerre et Paix, c’était un ouvrage important pour lui. Je me suis contenté d’utiliser ce qui était dans le livre publié ainsi que les notes qu’il avait prises en vue des prochaines séquences et personnages. Presque tous les mots sont issus soit de l’œuvre soit des notes destinées à alimenter le roman. Jacques n’est pas Camus : il me fallait dissocier l’autobiographie et la fiction, même si les éléments autobiographiques sont évidents. Le personnage de Jessica, qui n’apparaît pas dans le livre, est mentionné dans ses notes. Je l’ai recomposé selon celles-ci, tel qu’il l’imaginait devenir sa muse. Le Premier Homme est pour moi le plus beau roman de Camus. Je l’ai lu pour la première fois à sa sortie, en 1994. Il était difficile à déchiffrer mais il y a probablement là ce qui aurait pu être son plus grand chef-d’œuvre. Je retrouve beaucoup de son histoire dans la mienne : mon père, qui avait cinq ans de moins que lui, connaissait Albert Camus. Ce qu’il me racontait de son enfance était un parcours assez similaire au sien. Le trajet quotidien pour aller au lycée était presque mot pour mot le même. La proximité dans leur parcours m’a beaucoup touché dans Le Premier Homme, plus que dans La Peste ou dans La Chute.

Extrait du Premier Homme, de Jacques Ferrandez (Gallimard), d'après l’œuvre d'Albert Camus.

Extrait du Premier Homme, de Jacques Ferrandez (Gallimard), d’après l’œuvre d’Albert Camus.

Que vous évoque le Camus artiste ?

Camus aimait se définir lui-même comme un artiste, beaucoup moins comme un philosophe. Il se considérait comme un artiste dans sa position de créateur. Il était assez proche des artistes algérois à cette époque, et son mode d’expression s’apparentait plus à cette forme de création. Il n’était pas un donneur de leçons ; il savait qu’il était faillible et était plus dans l’expérimentation. Cela se percevait aussi dans son rapport au monde. Il avait un lien très fort, très charnel avec les éléments, la mer, le soleil, qui le rapprochait des artistes.

Son idée est d’écrire sur la beauté du monde, pas seulement sur ses aspects sombres. Il y a une volonté de décrire le monde dans ce qu’il peut avoir de positif. On doit pouvoir y trouver sa place quelle que soit l’adversité.

À Stockholm, lorsqu’il reçoit son prix Nobel, il se redéfinit en tant qu’artiste, mais pas du tout désespéré ou témoin de la laideur du monde. Il met en avant tout ce qu’il y a de plus beau et de plus juste. On ne sait pas ce qu’aurait été la suite de sa vie. Il voulait poursuivre l’écriture du Premier Homme, puis se consacrer au théâtre, à un versant plus artistique.

Il y a chez Camus une volonté de décrire le monde dans ce qu’il peut avoir de positif

On perçoit vraiment le rapport à la luminosité dans vos planches…

Depuis le début de mon travail sur l’Algérie, j’ai beaucoup utilisé la couleur dans mes albums. Précédemment, j’ai été souvent au service d’histoires en noir et blanc. Ma première introduction de la couleur s’est faite dans mes BD reportages sur la vie quotidienne en Provence. Je misais aussi sur la lumière dans Les Carnets d’Orient. Je me suis inspiré des peintres voyageurs, comme Delacroix. Le grand malentendu, c’est qu’on a consacré l’Orient comme un mythe global. Il y a une méprise sur les termes, concernant le Maghreb par exemple. Or, comme le disait Camus, « Mal nommer les choses c’est rajouter au malheur du monde. » C’était mal parti pour le monde arabe !

Dans Le Premier Homme, la définition de la lumière du soleil par Camus fait écho aux peintres du XVIIIe siècle. Je me suis moi aussi retrouvé dans cette impossibilité de décrire par la couleur les éléments de cette terre, de ce pays.

Comment définiriez-vous votre Camus ?

Mon Camus est quelqu’un qui possède une très grande altérité. Ce n’est pas quelqu’un de déplacé, mais vraiment d’aujourd’hui. Il continue de m’accompagner, notamment parce que je travaille sur son œuvre. Sa postérité a résisté à toute volonté de le faire tomber dans les oubliettes. On peut le lire en trouvant un enseignement sur notre monde.

Je salue le parcours de cet enfant des rues de Belcourt, ce quartier populaire d’Alger, qui grâce à ce qu’on peut appeler l’école de la République, s’est élevé à la fois dans la hiérarchie sociale et de façon individuelle en tant qu’homme, qu’individu. Le mérite de cette époque-là est d’avoir permis à des gens, des orphelins, nés d’une mère qui ne savait ni lire ni écrire, sourde et muette, de réussir. Celui qui aurait dû finir tonnelier comme son oncle est devenu quelques années plus tard prix Nobel et continue de nous éclairer.

 

Bibliographie thématique « Camus » de Jacques Ferrandez

Carnets d’Orient, 10 tomes, Casterman, 1994-2009.
L’Hôte, d’après la nouvelle d’Albert Camus, Gallimard BD, 2009.
L’Étranger, adaptation du roman d’Albert Camus, Gallimard BD, 2013.
Le Premier Homme, adaptation du roman d’Albert Camus, Gallimard BD, 2017.

Charlotte Meyer
Ancienne stagiaire chez The Dissident, Charlotte Meyer est étudiante à l’IEP de Paris dans l’objectif de devenir journaliste. Elle dirige depuis sa création en 2016 le média jeune "Combat", en hommage à Albert Camus.

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