Camus, « éclaireur » du XXIe siècle

Photo Flickr/Etienne Valois - The dissident

Photo Flickr/Etienne Valois

« Une seule chose rend supportable la monotonie, c’est une lumière d’éternité ; c’est la beauté. »
Simone Weil dans Conditions premières d’un travail non servile (1942).

Si l’on constate aisément un « retour symbolique de Camus », qui s’avère « nécessaire », dit Yahia Belaskri[1], on peut regretter qu’il soit dans toutes les bouches, même celles qui ne sont pas toujours propres. D’autres, comme Abd al Malik (Camus, l’art de la révolte, paru aux éditions Fayard en 2016), vont même jusqu’à parler d’une « icône intellectuelle ». Pour sa part, Belaskri (dans Pourquoi Camus ?, publié en 2013 aux éditions Philippe Rey), énumère clairement trois thèmes essentiels sur lesquels Camus « nous interroge encore et toujours » : la place de la violence dans les rapports humains, la question des libertés, et « la lutte nécessaire contre toute forme de totalitarisme ». Ces trois thèmes correspondent aussi aux trois « cycles » que Camus avait lui-même envisagés pour structurer son œuvre : l’absurde (illustré avec le mythe de Sisyphe), la révolte (associée au mythe de Prométhée), et l’amour (sous la tutelle de Némésis). Les trois questions sont bien sûr interdépendantes, et Camus a davantage privilégié un mythe ou l’autre selon le cycle abordé, dans un souci de clarté, disons artistique, mais les personnages de ses œuvres de fiction (récits ou théâtre) montrent, même si parfois discrètement – et notamment en ce qui concerne l’amour –, que l’absurde, une fois assumé, porte à la révolte, pour l’amour des autres et de soi.

Solitaire ou solidaire, Jonas « l’artiste au travail », a-t-il écrit sur son dernier tableau ? Ce rapport à l’autre, toujours en tension entre deux pôles opposés, est le moteur créatif et dynamique qui structure, de dichotomie en dichotomie, l’œuvre et la pensée camusiennes. Peut-on alors s’en inspirer pour initier les échanges et la communication d’un nouveau web magazine dont la ligne éditoriale se veut camusienne ?

Ce rapport à l’autre, toujours en tension entre deux pôles opposés, est le moteur créatif et dynamique qui structure, de dichotomie en dichotomie, l’œuvre et la pensée camusiennes

Toujours dans le livre Pourquoi Camus ?, Thierry Fabre[2] expose comment Camus « inspira sa raison d’être » à la nouvelle revue qu’il dirigeait, La Pensée de midi, qui voulait « donner un visage à la Méditerranée du XXIe siècle ». Fabre évoque un besoin de transformation intérieure de notre rapport au monde, « par une métamorphose des valeurs et par un sens de la mesure face à la démesure », qui sont des aspects traités par Camus, justement, dans son texte « La pensée de midi » (à la fin de L’Homme révolté). Et il constate que face aux mouvements économiques qui « dévastent nos vies comme notre planète, nous avons grand besoin d’un ferment de révolte et d’un autre choix possible ».

The Dissident partage au moins ces deux objectifs camusiens : pour la révolte, son titre ne laisse pas de doute, pour « l’autre choix », on peut y voir une manière d’exprimer l’utilité d’une réflexion sincère sur les fondamentaux des sociétés humaines. Aussi, je me propose de présenter ici un Camus qui devient référence privilégiée, de « toute confiance », dans la mesure où il a su aborder, avec une honnêteté rare, ces fondamentaux qui doivent caractériser l’Humanité, ceux qui font sa dignité. Cette idée de l’humanité apparaît alors comme une essence… existentielle. C’est en ce sens que le livre Pourquoi Camus ?, sous la direction d’Eduardo Castillo[3], avec une vingtaine de contributeurs (journalistes, écrivains, professeurs d’université) qui s’intéressent à l’actualité et à l’actualisation de l’œuvre camusienne, est ici le point de départ de notre développement.

Les évidences vitales de l’absurde

Les expériences vitales de Camus (ses « vivencias », dit-on en espagnol), qui a grandi dans un quartier pauvre d’Alger, au sein d’une famille modeste (et analphabète), et confronté à une santé toujours menacée par la tuberculose, le mettent très tôt face à l’évidence de l’absurde. Alexis Jenni évoque ici « la violence d’une vie au bord de la bêtise comme toujours la vie », ce qui correspond aussi au sentiment tragique de la vie face à son non-sens : « L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde », écrit Camus dans Le Mythe de Sisyphe.

Cette constatation est le substrat fondateur des multiples structures dichotomiques que l’écrivain illustre aussi bien avec ses titres (L’Envers et l’Endroit, Entre oui et non, L’Exil et le Royaume, etc.) qu’avec ses différentes expressions du tragique, tout comme le soleil a forcément « sa face noire »[4]. En ce sens, les paysages méditerranéens servent aussi la pensée tragique camusienne puisqu’ils présentent de nombreuses images ambivalentes. Alexis Jenni estime, quant à lui, que les paysages décrits par Camus « sont étrangement la part la plus profonde de son œuvre ». Relire les textes de Noces et de L’Été, et se laisser entraîner par le lyrisme qu’ils exhalent, permet de ressentir cet absurde fondateur.

Eduardo Castillo rappelle une phrase, écrite par Albert Memmi[5], qui relie avec force l’auteur du Mythe de Sisyphe à sa terre natale algérienne : « Camus représentait un aspect essentiel de l’Afrique du Nord et des Algériens ». En même temps, ces expériences essentielles sont à l’origine de profondes convictions chez le jeune écrivain. Ainsi, le fait que l’absurde et le tragique s’entrelacent pour tisser les vies humaines implique d’abord la reconnaissance d’une égalité dans la dignité humaine. Et à chaque personne revient la responsabilité de savoir l’apprécier et la respecter. Pour le jeune écrivain, s’essayant à différents genres littéraires (et il est important de rappeler ce premier texte dramatique, soi-disant collectif, de La Révolte dans les Asturies, écrit en 1936[6]), qui gagne sa vie en tant que journaliste, il est prioritaire de donner la parole aux « oubliés » (de l’histoire). Une autre évidence s’impose : ce peuple, souvent misérable, qui est à la base de toute société, a peu de moyens pour faire entendre sa voix, et surtout ses empreintes matérielles sont pratiquement inexistantes. Nathalie Philippe[7] avance que « c’est probablement sur les bases de cette absence de mémoire que s’est construite, sans doute insidieusement, une partie de l’œuvre romanesque de Camus ».

En effet, parmi les textes de fiction camusiens, outre un Meursault laconique qui « ne parle pas pour ne rien dire », nous trouvons des femmes silencieuses (surtout des mères), des muets (titre d’une nouvelle de L’Exil et le Royaume), ou encore l’émouvante dédicace du Premier Homme, « À toi qui ne pourras jamais lire ce livre. » Mais Camus journaliste dénonce tout aussi bien les injustices et les crimes soufferts par les peuples silencieux. Il se sent et se reconnaît proche d’eux. Il est solidaire, et par la suite, comme Jonas, son « artiste au travail », il peut se retrancher dans un douloureux silence où, en solitaire, il poursuit sa révolte individuelle et personnalisée. En effet, Camus, déjà artiste reconnu, continue de collaborer avec les campagnes de soutien aux exilés espagnols. Il est le seul à rappeler que Lluís Companys a été livré par l’État français à Franco (en 1940). Il écrit, à chaque fois qu’il l’estime possible, au responsable politique qu’il faut, pour demander la grâce de condamnés à morts. Ces actions isolées de Camus sont beaucoup moins connues. Pourtant, elles continuent de révéler la tension tragique qui écartèle entre solitaire et solidaire.

De l’absurde assumé à la révolte

Un autre terrain où cette tension se manifeste très tôt, dans la vie d’Albert Camus, est… le terrain de football. On aurait tort de sous-estimer la valeur formatrice de la pratique de ce sport pour l’écrivain et l’intellectuel. Dans Pourquoi Camus ?, deux chapitres lui sont consacrés : l’un minutieusement écrit par Pierre-Louis Rey[8], l’autre par Pierre Grouix[9]. Le premier analyse les différents moments du parcours footballistique de Camus en regard de ses textes et de leur sens le plus solidaire, le second compare la trajectoire de Camus à celle de Cerdan, lui aussi enfant de quartier pauvre. Dans un autre ouvrage (Le Don de la Liberté, les relations d’Albert Camus avec les libertaires, paru aux éditions De la Nuit en 2009), Wally Rosell[10] expose combien le football participe de l’esprit libertaire, voire anarchiste : se sentir en même temps responsable du ballon (quand on l’a) et de la possible victoire collective, en sachant compter sur les autres membres de son équipe, tout en respectant les règles établies. Dans ces circonstances, la tension entre solitaire et solidaire parvient à un équilibre dynamique, à la fois créateur et éclatant.

L’expérience de l’absurde, à la source des apprentissages, porte à réagir pour lutter contre l’injustice, surtout celle qui conduit à la mort, mais sans rajouter, ni faire, de l’injustice : c’est la révolte

Ces notions apprises sur le terrain, Camus les retrouve dans les textes classiques qu’il étudie. La tension entre l’honneur et l’anankè, entre la mesure et la démesure, entre le ressentiment et la satisfaction, entre autres, sont autant de situations mises en scène dans les tragédies grecques appréciées par le jeune écrivain. Il les actualisera pour élaborer la dernière partie de L’Homme révolté, qui va au-delà du nihilisme nietzschéen qui l’a aussi marqué. Thierry Fabre en tire les conclusions suivantes : « La Pensée de midi, que Camus énonce et que Nietzsche inspire, est une image-mouvement, une figure de la pensée qui attire […] et vise à instaurer le “projet d’une nouvelle manière de vivre”. Non par une philosophie de l’Histoire qui s’impose, mais […] par une métamorphose des valeurs et par un sens de la mesure face à la démesure. »

Ananké. Dessin Catherine Vandamme

Ananké. Dessin Catherine Vandamme

En définitive, l’expérience de l’absurde, à la source des apprentissages, porte à réagir pour lutter contre l’injustice, surtout celle qui conduit à la mort, mais sans rajouter, ni faire, de l’injustice : c’est la révolte. Et quand Nathalie Philippe remarque que « Camus, en tant qu’écrivain, a une manière inouïe […] d’apprivoiser la mort », elle décrit avec brio les différentes situations de révolte illustrées par Camus dans ses textes. Citons, par exemple, celle de L’État de siège où Diego, le personnage principal, étudiant en médecine, parvient à dialoguer avec la Secrétaire au service du dictateur (La Peste), qui n’est autre qu’une allégorie (voire une personnification) de la Mort. Dans ce texte, la Mort elle-même reconnaît qu’elle ne peut rien contre Diego à partir du moment où il déclare ne plus avoir peur. Diego a d’ailleurs commencé par affirmer qu’il appartient à « une race qui honore la mort autant que la vie ». Et la Secrétaire lui avoue alors « un petit secret » : « il a toujours suffi qu’un homme surmonte sa peur et sa révolte pour que leur machine commence à grincer ». Voilà l’absurde, aussi, bellement apprivoisé.

Exemples de révolte en faveur des victimes

Tout le chapitre écrit par Jean-Yves Guérin, dans Pourquoi Camus ?, démontre le combat soutenu de Camus « contre l’injustice, l’oppression et l’obscurantisme ». Sans doute cette position est-elle davantage visible dans ses articles de journaux, cependant, tous ses textes de fiction expriment, à un moment ou à un autre, la même révolte. Très récemment, Abd al Malik le remarque, dès le titre de son ouvrage – Camus, l’art de la révolte –, tout en avouant combien les textes camusiens lui ont redonné confiance en son sentiment de révolte, qui l’avait d’abord poussé à la délinquance. Ce témoignage, en même temps actuel et émouvant, confirme aussi que les origines de Camus procurent une force particulière à sa voix car, comme le souligne Daniel Lindenberg[11], il apparaît encore comme « le fils authentique du peuple face aux nantis de la culture ».

Dans un même mouvement, choisir de se révolter face à l’absurde, c’est aussi affirmer la (sa) liberté. Nous retrouvons ainsi le « ferment de révolte » et le « choix possible » évoqués par Thierry Fabre. Et bien que ce choix soit personnel, ses répercussions atteignent l’autre, les autres : « je me révolte donc nous sommes », peut-on lire dans L’Homme révolté. C’est encore ce que démontre Diego, dans L’État de siège, en encourageant ses concitoyens à ôter leur bâillon à partir du moment où il s’oppose au dictateur et à sa Secrétaire (la Mort). L’individu révolté agit pour participer de l’unité des êtres humains, en s’opposant à la force anéantissante d’un totalitarisme. L’unité peut alors s’imposer à la totalité.

Quand Camus admet préférer (choisir) sa mère à la justice destructrice, il donne un nouvel exemple de ce choix constructif. Belaskri rappelle le début de la réponse de Camus au jeune étudiant en journalisme algérien, Saïd Kessal (retrouvé, longtemps plus tard, par José Lenzini[12]) : « J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. » Et pour plus de clarté, l’artiste, qui venait de recevoir le prix Nobel de littérature, précise le corollaire de ce raisonnement, qui fait appel au sens de la responsabilité (choisie aussi librement) : « Je serais responsable dans le cas où pour défendre la justice, j’aurais également défendu le terrorisme. J’aime la justice, mais j’aime aussi ma mère. » L’exigence de responsabilité (envers l’autre) est une exigence fort inconfortable qui oblige à se maintenir en équilibre dans la tension, dans la mesure des extrêmes.

La structure dichotomique constatée par l’absurde est donc à l’œuvre, aussi bien dans la pensée, que dans les écrits et les actions camusiennes : elle donne une cohérence, et toute sa force, à son œuvre. Ainsi, Jean-Yves Guérin remarque que : « Camus a parfois écrit des banalités ; jamais au grand jamais, on ne retrouvera sous sa signature la moindre ligne justifiant ou exaltant la torture, le système concentrationnaire, un crime de guerre ou contre l’humanité. L’écrivain, le penseur et le citoyen sont inséparables. »

Amour & mesure

L’amour était le thème principal prévu pour le troisième cycle de l’ensemble de l’œuvre camusienne. L’écrivain l’associait à Némésis, la déesse déjà évoquée dans La Pensée de midi, comme étant celle de la mesure. Mais Camus n’a pas pu finir son projet artistique, et seuls le recueil de nouvelles L’Exil et le Rroyaume, et le roman autobiographique resté inachevé Le Premier Homme feraient partie de ce dernier cycle. Cependant, l’amour est présent dès les premiers textes publiés par Camus, et notamment dans Noces : « Non ce n’était pas moi qui comptais, ni le monde, mais seulement l’accord et le silence qui de lui à moi faisait naître l’amour. » Ainsi, malgré les apparences (peu de personnages amoureux, peu de femmes aussi, et qui prennent peu la parole), l’amour est bel et bien présent dans toutes les œuvres camusiennes.

Dans son sens le plus large, l’amour est aussi bien celui que porte le fils à sa mère que celui qui entraîne à aider ses voisins, ses concitoyens, les autres en général. On le sait, Meursault justement n’est pas très expressif à ce sujet. Avec sa mère, il parle peu, et encore moins de sentiments, cependant on peut observer qu’à chaque étape significative de son récit, le narrateur évoque sa mère : du début (« Aujourd’hui, maman est morte »), à la fin (« Si près de la mort, maman devait s’y sentir libérée et prête à tout revivre »), en passant par différents moments du jugement et des nuits en prison. Et pour parler d’elle, il emploie toujours le terme le plus tendre de la langue française : maman. L’amour maternel est inévitable et nécessaire.

d’autres grands thèmes de réflexion viennent s’enlacer à l’amour : la mort (l’absurde), la vérité, la justice…

De même, en ce qui concerne les femmes en général, Diego le dit clairement : « ce monde a besoin de nos femmes pour apprendre à vivre ». Elles sont aussi essentielles que l’eau et la terre. Et, tout comme l’amour maternel, celui que l’on porte à une femme devient fondamental ; à ce titre, il n’a pas besoin d’être spécialement démontré. En revanche, les personnages féminins camusiens expriment toujours leurs convictions par rapport à l’amour, comme le fait, par exemple, le chœur des femmes, dans L’État de siège : « Ah ! Puisque tout ne peut être sauvé, apprenons du moins à préserver la maison de l’amour ! » Et que ce soit Dora, dans Les Justes, ou même Martha, dans Le Malentendu, les femmes des œuvres camusiennes détiennent toutes une sagesse inhérente de l’amour.

Pour ce troisième cycle, Camus avait envisagé un projet théâtral autour du mythe littéraire de Don Juan, qu’il associait au personnage de Faust : « Don Juan c’est Faust sans le pacte », écrit-il dans ses Carnets, vers 1953. Ces noms propres de la littérature universelle permettent d’entrevoir la complexité du « projet amoureux » ; d’autres grands thèmes de réflexion viennent s’enlacer à l’amour : la mort (l’absurde), la vérité, la justice… Et l’on comprend qu’être subversif, c’est être capable de dire « je t’aime », par conviction, et non par convention. Cet amour permet d’être juste avec l’autre, en le respectant dans sa dignité humaine. Choisir cette vérité de l’amour est encore un acte de révolte face aux conventions absurdes, une manière aussi d’affirmer sa liberté sans mensonges. C’est pourquoi, Abd al Malik a pu écrire dans Camus, l’art de la révolte : « Absurde et révolte sont des rites de passage qui mènent vers l’amour. » Et cette phrase synthétique a retenu toute l’attention de François Cheng qui n’a pas hésité à la lire publiquement.

En conclusion

Chaque mot employé par Camus acquiert une dimension humaine, à la fois précise et complexe, car il sait que s’exiger de dire la vérité contribue à la liberté : « La liberté consiste à ne pas mentir. Là où le mensonge prolifère, la tyrannie s’annonce ou se perpétue » (Actuelles II). Et en affirmant que « Camus est hip hop », Abd al Malik prouve que son discours vrai est toujours d’actualité. Un autre hommage antérieur, qui va dans le même sens, est celui d’Eugène Ionesco, qui a exprimé son admiration pour l’écrivain, dès son décès en 1960 : « Sa mort laisse en moi un vide énorme. Nous avions tellement besoin de ce juste. Il était, tout naturellement, dans la vérité. Il ne se laissait pas prendre par le courant ; il n’était pas une girouette ; il pouvait être un point de repère. »[13] Et la réponse à Eduardo Castillo, qui se demandait si Camus pouvait « nous éclairer, à travers ses textes, sur les révoltes et révolutions arabes et sur les Indignés à travers l’Europe », est forcément affirmative : il nous pousse encore à défendre toujours les victimes des injustices, et à dénoncer sans relâche ces injustices.

Rappelons, pour finir, que ce que Belaskri nomme (après Majid El Houssi[14]) l’expérience de « l’effet spatial algérien »  est à l’origine de tous les textes camusiens, puisque l’écrivain lui-même avouait, en 1957 : « Je n’ai jamais rien écrit qui ne se rattache de près ou de loin à la terre où je suis né. » D’une part, cette terre lui a fait voir que l’idée d’humanité ne pouvait se concevoir qu’en étant associée à la notion de dignité humaine, et d’autre part, elle lui a appris la résilience, car pouvoir recommencer sans cesse une révolte est déjà une victoire sur l’absurde. Les analyses de Jean-Yves Guérin sont une leçon exceptionnelle à ce sujet. Il constate que le combat (la révolte) de Camus « est une entreprise à reprendre toujours. Une entreprise “sisyphéenne” ». Ainsi, « [l]e non-conformiste des années 1950 est un penseur du XXIe siècle », et il restera « un écrivain citoyen de notre temps ». En tant que journaliste, Camus a eu l’opportunité de faire savoir aux étudiants que pour « bien faire son métier, […] il y faut le goût du risque, la sérénité et la force, un amour suprême des autres hommes pour refuser toujours qu’on les mette à genoux ». Le mot « toujours » exprime cette confiance de pouvoir recommencer un combat, une révolte, indéfiniment, qu’on le fasse soi-même ou une génération plus jeune. Amour, absurde et révolte sont fondamentalement inséparables et peuvent se renouveler constamment.

[1] Né à Oran, Yahia Belaskri est sociologue, journaliste et romancier, en plus d’être camusien. Il vit actuellement à Paris.

[2] Essayiste et écrivain, créateur des Rencontres d’Averroès, Thierry Fabre est fondateur des publications Qantara et du magazine La Pensée de midi. Depuis 2010, il est directeur du développement culturel et des relations internationales du Mucem, à Marseille.

[3] Conférencier et journaliste, Eduardo Castillo a dirigé des ouvrages comme Chili, 11 septembre 1973, la démocratie assassinée, Le Serpent à plumes, 2003.

[4] La Grèce et le raisonnement binaire sont aussi étroitement associés chez Camus. Vers la fin d’une interview aux Nouvelles littéraires, en 1951, il s’explique: « Quoi de plus complexe que la naissance d’une réflexion ? La bonne explication est du moins toujours double. La Grèce nous l’enseigne, la Grèce à laquelle il faut toujours revenir. La Grèce, c’est l’ombre et la lumière. Nous savons bien, n’est-ce pas, nous autres hommes du Sud, que le soleil a sa face noire ? » Et il termine cet entretien avec beaucoup d’humour, en insistant sur son caractère classique : « Je me sens plus près des valeurs du monde antique que des chrétiennes. Malheureusement je ne peux pas aller à Delphes me faire initier! »

[5] Pour avoir un aperçu fiable des écrits d’Albert Memmi, on peut se reporter à la page que lui consacre Limag : http://www.limag.refer.org/Textes/Manuref/Memmi.htm

[6] En fondant le théâtre du Travail, Camus aspirait à faire connaître de nouvelles conceptions théâtrales en suivant les mêmes intentions et objectifs que ceux de García Lorca lorsque ce dernier avait créé, en 1932, La Barraca (théâtre ambulant et gratuit qui promenait, à travers l’Espagne, un répertoire d’œuvres classiques espagnoles). Il rédige, avec ses collaborateurs, le texte dramatique de La Révolte dans les Asturies, mais la pièce est interdite, et seul le texte écrit parvient à voir le jour, grâce aux bons soins éditoriaux de son ami Edmond Charlot, qui par prudence indique seulement ses initiales en couverture.

[7] Journaliste culturelle et écrivaine, Nathalie Philippe est spécialiste des littératures d’Afrique, de la Caraïbe et du Maghreb, et rédactrice en chef du site Internet Culturessud.

[8] Professeur émérite de l’université Paris III Sorbonne, Pierre-Louis Rey est l’auteur de plusieurs ouvrages et textes consacrés à Camus (ainsi qu’un proustien largement reconnu).

[9] Poète et traducteur, auteur d’Une jeunesse marocaine, Français du Maroc, Pierre Grouix a collaboré à de nombreuses monographies portant sur Albert Camus.

[10] De lignée camusienne et libertaire, petit-fils de Maurice Joyeux, Wally Rosell a coordonné l’ouvrage Éloge de la passe, le sport comme apprentissage des pratiques libertaires, Libertaires éditions, 2012.

[11] Essayiste, philosophe et historien des idées, Daniel Lindenberg est aussi journaliste.

[12] Journaliste français né en Algérie, José Lenzini a consacré plusieurs ouvrages à Albert Camus, participant ainsi de sa reconnaissance en tant qu’écrivain algérien. Dans Les Derniers Jours de la vie d’Albert Camus, Lenzini raconte comment il a retrouvé le jeune étudiant algérien de journalisme, Saïd Kessal, qui avait interpelé Camus sur son engagement algérien, lors de la conférence de presse, à Stockholm, en 1957. Ce dernier explique qu’ayant lu avec émotion les textes de Camus quelques années plus tard, il avait demandé à le rencontrer pour s’excuser… mais il apprit à ce moment-là que l’écrivain était décédé. Il se rendit alors à Lourmarin pour déposer un bouquet de fleurs sur sa tombe.

[13] Ce texte est repris dans le recueil publié en 1962, Notes et contre-notes.

[14] L’universitaire italo-tunisien, Majid El Houssi, a publié son étude en 1992, à Rome, chez Bulzoni Editore : Albert Camus, un effet spatial algérien.

Hélène Rufat
Hélène Rufat est professeure à l'université Pompeu Fabra de Barcelone et une grande partie de ses travaux portent sur l'image et les mythes de la Méditerranée dans l'œuvre d'Albert Camus. Membre du CA de la SEC, et du comité de rédaction de Présence d’Albert Camus, elle vient de fonder en Espagne l'Asociación de Estudios Camusianos. Elle est aussi membre de la Selgyc et du Reelc (littérature comparée). Ses recherches récentes, au sein de deux laboratoires (Gritim et Gripes), s’intéressent aux représentations (littéraires) des diversités culturelles, des identités multiples et des valeurs humaines, souvent en rapport avec l’exil, et en particulier chez les auteurs de la « littérature-monde » en français.

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