Camus et l’engagement

"Le premier devoir du citoyen résiderait dans le bon usage du langage et la première leçon de Camus serait la suivante : n’ayons pas peur des mots, n’ajoutons pas une violence sémantique à la violence du monde." Photo DR

"Le premier devoir du citoyen résiderait dans le bon usage du langage et la première leçon de Camus serait la suivante : n’ayons pas peur des mots, n’ajoutons pas une violence sémantique à la violence du monde." Photo DR

Bien qu’on le classe au côté de Sartre dans les écrivains engagés, il y a entre les deux auteurs des divergences non négligeables. Chez Camus, le monde ne se divise pas en deux catégories : les hommes libres et les lâches (que Sartre nommait des « salauds »). Si nous sommes tous « embarqués », nous n’avons pas tous l’étoffe d’un héros, d’un leader, d’un orateur. Alors, que pouvons-nous faire ? Comment définir l’engagement pour qu’il ne soit pas réservé à un petit nombre de citoyens ?

Dans L’Homme révolté, Camus prend soin de distinguer « révolte » et « révolution ». À brasser des grands idéaux, il arrive qu’on s’aveugle, qu’on renonce – plus ou moins involontairement – à l’action au profit des discours, qu’on néglige ces petits riens qui sont déjà beaucoup. Il faut probablement des grands discours pour faire bouger les choses, mais il faut surtout des actions. Le combat contre les injustices se joue au quotidien dans la bienveillance et l’attention accordées à l’autre. De fait, Camus pense l’engagement comme une tâche quotidienne avec des moyens limités, mais avec l’envie de persévérer : un engagement à taille humaine en somme.

En outre, Camus invite à parler moins pour parler mieux. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », disait-il. En cela, l’attention aux termes employés s’avère primordiale. Dans ses essais comme dans ses fictions, il a dénoncé la peine de mort en blâmant les faits autant que les mots pour les dire. À plusieurs reprises, il s’en prend aux autorités gouvernementales et aux journalistes pour leur recours à l’euphémisme, véritable leurre : « Nous lisons ainsi, à l’heure du petit déjeuner, dans un coin du journal, que le condamné “a payé sa dette à la société”, ou qu’il a “expié”, ou que “à cinq heures, justice était faite”. Les fonctionnaires traitent du condamné comme de “l’intéressé” ou du “patient”, ou le désignent par un sigle : le C. A. M. De la peine capitale, on n’écrit, si j’ose dire, qu’à voix basse. Celui-ci devait pourtant, selon la coutume, assister à ce qu’on appelait poliment les derniers moments et qu’il faut bien nommer le plus abject des assassinats. »

Camus est un « éveilleur » lucide et pas un donneur de leçons

Récemment, un article recourait à cette citation pour interroger la situation à Charlottesville, en Virginie aux États-Unis : « Faut-il parler d’alt-right ou de néonazis ? »[1]. L’horreur des faits se double d’une guerre des mots qui peuvent atténuer une réalité, la déformer, voire la nier. En cela, le premier devoir du citoyen résiderait dans le bon usage du langage et la première leçon de Camus serait la suivante : n’ayons pas peur des mots, n’ajoutons pas une violence sémantique à la violence du monde.

Dès lors, l’Absurde peut prendre des visages divers : absence de lucidité, mauvaise foi. La révolte camusienne consiste « à faire son métier d’homme » (La Peste), à assurer au quotidien cette lutte contre l’ignorance, les préjugés, les injustices pour (r)établir le lien, transmettre. Mission à la fois simple et ambitieuse, que chacun exécuterait à son niveau. Chaque citoyen s’apparente à Sisyphe (qu’il faut imaginer heureux). Certes, tous les combats n’aboutissent pas mais il faut recommencer sans cesse sans sombrer dans un désespoir contre-productif, sans s’adonner à un espoir béat qui exposerait aux désillusions. Là aussi, l’engagement se tient dans un entre-deux qui consiste à faire de son mieux au quotidien, à jouir des petites victoires, à persévérer malgré les échecs.

En somme, l’œuvre de Camus invite à construire sa vie en dehors des recettes toutes faites, des solutions confortables qui sont autant de démissions de l’esprit. Pas de progrès collectif (éventuel) sans construction individuelle, donc personnelle. C’est pour cela que Camus est un « éveilleur » lucide et pas un donneur de leçons.

Son œuvre littéraire elle-même est en accord avec cette philosophie de l’engagement. C’est une erreur de croire que Camus tombe dans la facilité didactique, voire le roman à thèse. Dans La Peste, même si la polysémie est apparue comme une évidence pour les lecteurs de 1940, le choix de l’allégorie est une ruse pédagogique. Le romancier portugais Saramago ne s’y est pas trompé en proposant une réécriture de La Peste sous le titre L’Aveuglement.

Le romancier croit au potentiel de ses lecteurs tout en restant prudent. Conscient des limites du lecteur, de son possible aveuglement – il n’est pas à l’abri de passer à côté du sens, de ne pas voir que le livre peut ouvrir une voie vers le questionnement. Chacun a le droit de chercher sa vérité dans un roman tant il fait écho à un contexte qu’il transcende. Preuve en est : la vague d’intérêt pour La Peste au Japon après la catastrophe de Fukushima. L’acte de lecture des œuvres de Camus est un appel à l’affirmation de soi, au parti pris qui engage l’herméneute. Mais ces œuvres polysémiques et complexes sont aussi propices à la création d’une communauté de lecteurs.

 

[1] http://www.konbini.com/fr/tendances-2/charlottesville-faut-il-parler-dalt-right-ou-de-neonazis/

Aurélie Palud
Professeure de lettres dans le secondaire et à l'université, Aurélie Palud a soutenu une thèse sur Albert Camus : "La contagion des imaginaires : lectures camusiennes du récit d’épidémie contemporain".

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