Albert Camus et l’Histoire

Pour l’étudiant que j’étais en 1968, Albert Camus était certes l’auteur remarquable de romans – L’Étranger, La Mort heureuse –, d’essais – Le Mythe de Sisyphe, L’Homme révolté –, de pièces de théâtre – Caligula, L’État de siège, Les Justes –, d’adaptations – Les Possédés de Dostoïevski, Le Chevalier d’Olmedo de Lope de Vega. Mais il y avait une tache rédhibitoire : il était le représentant trop prudent d’une certaine bourgeoisie intellectuelle qui n’avait pas pris le parti des indépendantistes algériens.

Albert Camus et Jean-Paul Sartre

Jean-Paul Sartre, qui allait grimper sur le toit d’une automobile pour haranguer la foule estudiantine et occasionnellement ouvrière, était l’idole qui se mettait au service de la classe ouvrière, qui prenait des risques, qui se « mouillait », intellectuel engagé par excellence. Il avait choisi le bon côté politique de l’époque et allait, en 1973, fonder le quotidien Libération. « La violence est la seule chose qui reste aux étudiants qui sont jeunes, qui pensent qu’ils ne sont pas encore rentrés dans le système que leur ont fait leurs pères, et qui ne veulent pas y entrer. »

Camus avait rencontré Sartre en juin 1943 au jury du prix littéraire de la Pléiade créé par l’éditeur Gallimard. Ils s’étaient retrouvés en octobre 1946 chez André Malraux, s’opposant sur la Ligue des droits de l’Homme, jugée trop proche des communistes et de l’URSS par Camus, qui désirait la création d’une nouvelle organisation concurrente. En 1944, le comité directeur de la revue Les Temps modernes se réunissait avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Michel Leiris, Jean Paulhan, Raymond Aron, Maurice Merleau-Ponty, mais sans Camus, malgré la volonté de Sartre.

En 1947, Camus avait voulu apporter de l’aide aux intellectuels de l’Europe de l’Est, investie par les Soviétiques : « Nous avons à donner une forme à la protestation des hommes contre ce qui les écrase. » En 1951, Camus publiait son essai sur la révolte, L’Homme révolté, et il affrontait une polémique très dure qui l’opposait à Sartre, aux sartriens, aux communistes sur fond de camps d’internement en URSS. Jeanson faisait une critique virulente de L’Homme révolté dans Les Temps modernes. Réponse de Camus : « Je suis las d’être critiqué par des gens qui n’ont jamais mis que leur fauteuil dans le sens de l’histoire. »

Au printemps 1960, Sartre rencontrait Fidel Castro et Che Guevara et était subjugué par les deux hommes[1]. Camus n’aurait sans doute pas été en accord, mais il était décédé dans un accident de voiture le 4 janvier 1960, et Sartre s’était ainsi exprimé à sa mort : « Son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel, livrait un combat douloureux contre les évènements massifs et difformes de ce temps. Par l’opiniâtreté de ses refus, il réaffirmait, au cœur de notre époque, contre les machiavéliens, contre le veau d’or du réalisme, l’existence du fait moral. »

Hashtag « Tous Camus »

Aujourd’hui Camus est devenu « le maestro » comme le nomme Abd al Malik. Beaucoup pourraient se reconnaître dans le hashtag « Tous Camus ». Pour J. M. G. Le Clézio, « Camus avec son esprit qui voisine la sainteté est profondément un chrétien, comme en témoigne sa thèse sur Plotin. » Erik Orsenna le cite : « Mal nommer les choses ajoute au malheur du monde. »

Il est incontournable sur la nécessité de l’Europe, la lutte contre la souffrance, l’injustice, la violence, l’oppression, la haute idée de la résistance, la notion de gauche, la définition de la patrie, l’engagement politique, l’héroïsme au quotidien, les vertus et la vérité, l’absurde de la condition humaine.

Que l’on prenne la peine de lire ou de relire ses Lettres à un ami allemand, ses Discours de Suède, lorsqu’il a reçu le prix Nobel de littérature, ou encore cette magnifique correspondance entre André Malraux et lui, parue chez Grasset. Écrites en 1957, ces phrases résonnent tout particulièrement en 2017.

« Héritière d’une histoire corrompue, où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent pas plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû restaurer à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir (…) Ce qui caractérise notre temps, c’est l’irruption des masses et de leur condition misérable devant la sensibilité contemporaine (…) Quand une classe dirigeante mesure ses fortunes, non plus à l’arpent de terre ou au lingot d’or, mais au nombre de chiffres correspondant idéalement à un certain nombre d’opérations d’échange, elle se voue à mettre une certaine sorte de mystification au centre de son expérience et de son univers (…) Des millions d’hommes auront aussi le sentiment de connaître tel ou tel grand artiste de notre temps parce qu’ils ont appris par les journaux qu’il élève des canaris ou qu’il ne se marie jamais que pour six mois (…) Il n’y a pas de culture sans héritage et nous ne pouvons ni ne devons rien refuser du nôtre, celui de l’Occident. »

Quelle attitude et pensée clairvoyantes sur l’Algérie et la France à l’aune de ce que nous connaissons avec les relations actuelles si particulières entre les deux pays.

L’Algérie camusienne

On lui a reproché son silence au sujet du conflit algérien dans les années 1960, alors qu’il n’avait pas l’intention de hurler avec les loups. Le « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère » l’a voué aux gémonies. Dans sa rencontre avec les étudiants de Stockholm lors de la remise de son prix Nobel, il a explicité sa position ; à l’étudiant algérien qui réclamait justice il a répondu : « En ce moment on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. » Ou encore : « Ce dont j’ai le plus souffert est de rencontrer ainsi un visage de haine chez un frère. »

Camus était douloureusement atteint par la guerre en Algérie, touché dans sa chair et dans ses amitiés les plus profondes. Dans Le Premier Homme, son personnage Jacques Cormery qui rend visite à sa mère à Alger, est le témoin d’un attentat terroriste. Dans Actuelles III, chroniques algériennes, il montre à ses détracteurs qu’il a pris bien avant eux la défense du peuple arabe d’Algérie. Sans oublier que, dès avril 1937, Camus a soutenu le projet Blum-Viollette pour un statut de citoyen pour les Français musulmans d’Algérie.

« Dans l’impossibilité de me joindre à aucun des camps extrêmes, devant la disparition de ce troisième camp où on pouvait encore garder la tête froide, doutant aussi de mes certitudes et de mes connaissances, persuadé enfin que la véritable cause de nos folies réside dans les mœurs et le fonctionnement de notre société intellectuelle et politique, j’ai décidé de ne plus participer aux incessantes polémiques et personnellement je ne m’intéresse plus qu’aux actions qui peuvent, ici et maintenant, épargner du sang inutile. » D’où des démarches qu’il effectuait en faveur des personnes atteintes, dans la plus grande discrétion pour qu’elles réussissent, hors du regard du grand public.

Camus était douloureusement atteint par la guerre en Algérie, touché dans sa chair et dans ses amitiés les plus profondes

Sceptique sur les solutions à mettre en place pour l’avenir algérien, favorable à une « Algérie de peuplements fédérés », solution prônée par des juristes, sa position d’homme pourrait se résumer par un « ni victimes, ni bourreaux ». De 1955 à 1956, Camus collabore au journal L’Express et s’exprime sur la guerre d’Algérie. Il lance, début 1956, son « Appel à la trêve civile en Algérie », avant de démissionner du journal.

Camus-Malraux contre le communisme et le nazisme

Quelle clairvoyance aussi dans l’approche du communisme des années 1945-1950 !

La correspondance de Camus avec Malraux révèle un Albert Camus qui pense et agit avec grand discernement, et souvent à contre-courant, en pleine période d’après-guerre et de début de guerre froide, avec une audience forte des communistes français. Camus, qui avait adhéré pour une courte période au parti communiste français (PCF) en 1936, comme Malraux, compagnon de route du PCF, refuse le noyautage du Mouvement de libération nationale (MLN) par les communistes. Tous deux critiquent le régime et le totalitarisme staliniens. Comme Camus l’écrit dans Les Justes : « On commence par vouloir la justice et on finit par organiser la police. » Les deux écrivains croient en la nécessité de mener le combat social, mais pas n’importe comment ni à n’importe quel prix.

En 1948, à la suite d’un article de Merleau-Ponty dans Les Temps modernes, dans lequel ce dernier écrit : « Malraux appartient à la ligue des espoirs perdus », car il parle de rouvrir les dossiers de l’Occupation, Camus est alors dans le camp de Malraux. Malraux renonce à la mythologie socialiste du peuple et la dénonce. Et l’anti-totalitaire Camus est sur la même longueur d’ondes.

Camus et Malraux ont la certitude qu’il faut agir pour la dignité humaine

Les deux hommes s’étaient pour la première fois rencontrés en mars 1940 et avaient échangé par lettres pendant l’occupation allemande. Entre 1943 et 1945, Malraux combattant et Camus rédacteur en chef du journal clandestin Combat se voient chez l’éditeur Gallimard. Les deux hommes ont la certitude qu’il faut agir pour la dignité humaine. Ils sont confrontés aux horreurs de la guerre, à la torture et à l’ultra violence nazies. Dans Combat, en août 1944, Camus écrit : « Deux hommes face à face dont l’un s’apprête à arracher les ongles à un autre qui le regarde (…) Et ceux qui ont fait cela savaient céder leur place dans le métro, tout comme Himmler, qui a fait de la torture une science et un métier, rentrait pourtant chez lui par la porte de derrière, la nuit, pour ne pas réveiller son canari favori (…) Mille fusils braqués sur lui n’empêcheront pas un homme de croire en lui-même, à la justice d’une cause. Et s’il meurt, d’autres justes diront “non”, jusqu’à ce que la force se lasse. »

Dans ses Lettres à un ami allemand, écrites sous l’Occupation, dans la clandestinité, alors que leur amitié d’avant-guerre se termine, Camus fulmine : « Il est des moyens qui ne s’excusent pas (…) Vous n’aimez pas votre pays (…) Vous nous croyez étrangers à l’héroïsme. Nous le professons, parce que dix siècles d’histoire nous ont donné la science de tout ce qui est noble. » Et il décrit « la promenade matinale d’un ouvrier français marchant à la guillotine, dans les couloirs de sa prison et exhortant ses camarades de porte en porte, à montrer leur courage (…) C’est déjà beaucoup de savoir que la vérité l’emporte sur le mensonge, à énergie égale (…) Vous êtes l’homme de l’injustice et il n’est rien que mon cœur puisse tant détester (…) Je vous combats parce que votre logique est aussi criminelle que votre cœur (…) Vous avez supposé qu’en l’absence de toute morale humaine ou divine, les seules valeurs étaient celles qui régissaient le monde animal, c’est-à-dire la violence et la ruse ». 

Camus l’Européen

À cet ancien ami allemand, Camus lance au visage : « Vous autres Allemands, en fait vous autres nazis. Nous autres Français, nous autres Européens. » Car Camus veut l’Europe et il le dit : « J’aime trop mon pays pour être nationaliste. » Certes, « nous avons mis dans le mot patrie, la flamme d’une intelligence où le courage est plus difficile ». Mais « l’Europe est pour nous cette terre de l’esprit où depuis vingt siècles se poursuit la plus étonnante aventure de l’esprit humain… La tradition chrétienne n’est qu’une de celles qui ont fait cette Europe ». Et de célébrer cette Europe si diverse, mais si européenne : « Je recommence ces pèlerinages que j’ai faits avec tous les hommes d’Occident, les roses dans les cloîtres de Florence, les bulbes dorés de Cracovie, le Hradschin et ses palais, les statues contorsionnées du pont Charles, les jardins délicats de Salzbourg. »

Et de conclure au sortir de la guerre : « L’Europe sera encore à faire. Elle est toujours à faire. Mais du moins elle sera encore l’Europe. » Et de faire référence à son ami Malraux : « Malraux ce n’est pas gratuit : opposer Occident et Orient c’est un fait de pensée. » Pour Camus, il y a un fossé entre les deux civilisations et l’Europe est incapable d’éprouver la plénitude ascétique de l’Asie. Ce qui sépare l’Europe de l’Orient c’est l’individualisme. « Quoi que nous fassions, nous sommes grecs et chrétiens. » Et « nous essayons d’organiser le monde autour de l’homme ».

[1] Voir Fidel Castro Ruz, Alain Roumestand, Édilivre-Aparis, 2014.

(Toutes les œuvres de Camus citées dans ce texte sont publiées aux éditions Gallimard.)

 

Alain Roumestand
Alain Roumestand a une carrière très diversifiée : professeur d’histoire, formateur presse et d’élus, animateur radio, syndicaliste, rédacteur presse de l’Éducation nationale, conseiller en formation continue en France et à l’étranger, chargé de communication, proviseur, rédacteur presse internet, historien.

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