Camus l’artiste : solitude et liberté

Photo Flickr/Fabquote.co

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Camus affirme tout de go : « J’aime mieux les hommes engagés que les littératures engagées. »[1] Il se reconnaît comme « embarqué » dans son époque. Néanmoins, en tant qu’homme, il choisit la position de « franc-tireur » et, pour l’artiste, il revendique le droit de solitude et le devoir de liberté. Il le dit avec éclat dans les Discours de Suède, lorsqu’il reçoit le prix Nobel de Littérature en 1957[2]. Mais c’est une position qu’il mûrit dès les années 1940 : quand les urgences de l’Histoire vous requièrent totalement, il devient plus urgent encore de se demander comment « l’étrange liberté de la création reste possible ».[3]

 

La tension entre « solitaire » et « solidaire », constitutive de la position de l’artiste selon Camus, ne signifie pas une opposition entre négatif et positif. La solitude est vitale pour le créateur (elle l’était aussi pour l’homme, ses Carnets le répètent à l’envi – même s’il en souffrait quand elle était le fruit d’un rejet…). Elle est la condition sine qua non de la rencontre avec la beauté, donc de sa survie en tant qu’artiste. « L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher », affirme-t-il à Stockholm. « Embarqué » dans la galère commune, précise-t-il à Upsal, il « doit ramer à son tour, sans mourir, s’il le peut, c’est-à-dire en continuant de vivre et de créer ». Pour cela, il doit, envers et contre tout, garder « foi en lui-même ». Surtout, il doit se prémunir contre les impasses qui le guettent : la première, c’est l’art pour l’art qui fait de l’art « un luxe mensonger » et de l’artiste un irresponsable ; la seconde, c’est le réalisme qui ne peut mener qu’à la soumission.

Il doit donc redéfinir son rapport au réel[4]. Pour cela, il recourt depuis longtemps aux grands aînés dans l’art, à leur manière de regarder le monde et l’homme, et d’en rendre compte. Il ne pense pas qu’admirer et reconnaître ses dettes puisse entraver la liberté de l’artiste. Dès ses tout premiers textes, on le voit scruter des œuvres – littéraires ou picturales – comme pour en percer le secret. De ses admirations ultérieures et durables, on ne citera ici que trois noms : Piero della Francesca, Kafka et Dostoïevski. Il en tire à Stockholm des formulations vigoureuses sur l’art, par exemple : « Chaque grande œuvre rend plus admirable et plus riche la face humaine, voilà tout son secret. »

la pensée de l’absurde et celle de la révolte sont, chacune à sa manière, des remises en cause du réel

Sa réflexion sur le rapport de l’art au réel, il l’a également passée au creuset de sa pensée de l’absurde puis de la révolte – les deux étapes du parcours philosophique qu’il s’est tracé à la fin des années 1930. Or, la pensée de l’absurde et celle de la révolte sont, chacune à sa manière, des remises en cause du réel. Ses deux grands essais philosophiques n’ont pas esquivé la question qui en découlait pour l’artiste : dans Le Mythe de Sisyphe, Camus s’interroge sur « La création absurde » ; dans L’Homme révolté, sur « Révolte et art ».

Dans un geste à la fois esthétique, éthique et politique, l’artiste définit librement son rapport au réel. En termes esthétiques, il ne peut s’agir de le reproduire ; en la matière, Camus fait écho aux réalistes du XIXe siècle[5] quand il écrit dans ses Carnets (en 1943) : « Répéter ce monde c’est peut-être le trahir plus sûrement qu’en le transfigurant. La meilleure des photographies est déjà une trahison. » Mais ne pas trahir n’implique pas d’accepter : par rapport au réel, Camus sera toujours « entre oui et non »[6]. Oui, car c’est par le réel que la vie est infusée à l’art ; il faut donc le regarder de toutes ses forces et l’aimer et le prendre en compte. Non, car il est à la fois opaque et atroce.

Une quête de vérité

Ce qui meut l’artiste, c’est la quête de vérité : l’art exige de lui qu’il la décèle dans le réel et la rende dans le matériau spécifique de l’œuvre. Toujours en 1943, Camus note dans ses Carnets : « Terminer suite d’œuvres sur livre sur le monde créé : “La création corrigée”.” Ses essais philosophiques s’interrogent longuement sur ce que doit être cette « correction » : non pas un embellissement mais une clarification pour une plus grande vérité. La formule « création corrigée » revient à plusieurs reprises dans les Carnets, sans être jamais retenue comme titre d’un ouvrage.

Car Camus ne se soumet pas non plus à ses propres projets. Certes, dans les années 1930, il a conçu son œuvre sous la forme de cycles consacrés chacun à une notion philosophique, illustrée par un essai, un roman et une pièce de théâtre. Il s’est plié à ce cheminement, menant à terme le cycle de l’Absurde puis celui de la Révolte. Après la note de 1941, « Terminé Sisyphe. Les trois Absurdes sont achevés », il écrit en 1951 : « Terminé la première rédaction de L’Homme révolté. Avec ce livre s’achèvent les deux premiers cycles. 37 ans. Et maintenant, la création peut-elle être libre ? » Elle le sera : pour n’en rester qu’au genre narratif, L’Exil et le Royaume, La Chute et Le Premier Homme diffèrent à tous égards de L’Étranger et de La Peste.

Sa liberté d’artiste passe par le refus des chemins tout tracés et la possibilité constante de se réinventer soi-même

Camus ne veut pas s’enfermer dans un programme ou rester fidèle à une manière (dans laquelle le public le reconnaîtrait[7]). Il ne veut pas non plus « faire moderne » ; on lui reproche d’ailleurs de passer à côté de la modernité littéraire en matière de roman ou de théâtre. Il assume le fait d’être toujours/déjà classique, et la solitude qui va de pair. Sa liberté d’artiste passe par le refus des chemins tout tracés et la possibilité constante de se réinventer soi-même, aussi difficile que cela soit – au nom de la vérité et de la beauté.

Il ne s’interdit pas les emprunts quand il s’agit de créer les formes adéquates à son projet. Il va chercher dans le roman américain contemporain la technique narrative dont il a besoin pour L’Étranger, mais pour la mettre au service de son projet philosophique et la transcender par la souplesse d’une écriture, tour à tour « blanche », ironique, lyrique… Il réécrit des mythes anciens – la peste, Caïn et Abel (Le Premier Homme) – dans de puissants récits qui montrent l’être humain aux prises avec une situation qui le dépasse (qu’elle soit fictive ou historique). Il cherche les chemins d’une tragédie moderne, dont Les Justes sont la meilleure réalisation. Il explore avec brio dans La Chute et dans L’Exil et le Royaume des potentialités narratives très diverses.

À tous égards, j’ai tenté de le montrer brièvement, Camus est un écrivain libre. Sur le plan politique, il a fortement soutenu les dissidents d’Europe de l’Est. Osera-t-on parler à son sujet d’une dissidence en tant qu’artiste ? Être dissident pour mieux servir la beauté… 

 

[1] Note des Carnets en 1946. Les Carnets sont publiés chez Gallimard en 3 volumes (1935-1942, 1942-1951, 1951-1959), collection Blanche en 1962, 1964 et 1989 et Folio en 2013). Ils figurent aussi dans les Œuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade (2006 et 2008) aux vol. II (1935-1949) et IV (1949-1959).

[2] Discours de Suède, Gallimard, 1958; chez Gallimard en Folio et dans les Œuvres complètes, vol. IV, p. 245-265.

[3] Sur le sujet, voir Camus l’artiste, colloque de Cerisy-la-Salle (2013), Sophie Bastien, Anne Prouteau et Agnès Spiquel éd., Presses universitaires de Rennes, 2015.

[4] La conférence d’Upsal s’intitule « L’Artiste et son temps » ; le deuxième mot du titre est à prendre dans son sens le plus large. Il faut souligner aussi que Camus parle de l’artiste, et non spécifiquement de l’écrivain. On peut ajouter enfin que Camus ébauche cette réflexion bien avant de recevoir le prix Nobel ; à Upsal, il lui donne toute son ampleur.

[5] Par exemple Guy de Maupassant dans la Préface de Pierre et Jean (1887).

[6] Pour reprendre le titre de l’essai central de L’Envers et l’Endroit, la première publication de Camus à Alger en 1937 ; chez Gallimard en Folio et dans les Œuvres complètes, vol. I, p. 29-72.

[7] C’est un contre-sens, hélas fréquent, que de le réduire à l’« écriture blanche » des premières lignes de L’Étranger.

Agnès Spiquel
Professeure émérite à l’université de Valenciennes, Agnès Spiquel a participé à l’édition des "Œuvres complètes" d’Albert Camus à La Pléiade (2006-2008). Elle a également publié plusieurs ouvrages et de nombreux articles sur l’auteur. Elle préside la Société des études camusiennes, qui la met en contact avec des passionnés de Camus dans le monde entier.

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