Camus or not Camus ?

Vous l’avouerai-je ? Je ne suis pas un inconditionnel d’Albert Camus. En tout état de cause, je n’aime pas tout chez lui de ce qu’il a écrit, qui est très varié. Il y a des textes auxquels ma sensibilité n’accroche pas ou qui sont trop éloignés pour être recevables de mes propres positions philosophiques ou religieuses.  Mais, attention, je n’ai pas lu tout Camus, soit, au bas mot, une œuvre d’une trentaine d’ouvrages, d’une quinzaine de préfaces, d’une douzaine d’articles de revues, sans oublier les dizaines de chroniques du rédacteur en chef de Combat.

Pour dire ce que je vais dire, je m’appuie sur « des » textes, ceux qui ne sont peut-être pas les plus connus ou les textes majeurs de Camus, mais qui me paraissent importants, et donc suffisants, pour se faire une idée de l’homme et de l’œuvre. Comme dit Jean Grenier, dans ses souvenirs sur Camus (Gallimard, 1968), et faisant ici mien ses propos, « ces pages n’ont pour but que d’évoquer certains aspects d’Albert Camus… Elles apportent un témoignage court et superficiel ».

J’ai lu ou relu pour cet exercice d’écriture, notamment, L’Envers et l’Endroit, Le Mythe de Sisyphe, Actuelles I et II… J’ai lu également la biographie d’André Nicolas paru chez Seghers en 1966 ainsi, naturellement, que le Albert Camus de Jean Grenier.

Je commencerai ma modeste exploration par ce que j’appellerai les aspects positifs de l’œuvre de Camus.

Camus est assurément un grand écrivain. Faut-il rappeler que L’Étranger est considéré comme l’un des meilleurs textes de la littérature française, le meilleur, disent même certains ? Et, bien sûr, il y a ces autres textes tout aussi beaux et puissants : La Chute, La Peste, Le Malentendu, Les Justes, pour n’en citer que quelques-uns. J’aime donc le Camus écrivain.

Faut-il rappeler que « L’Étranger » est considéré comme l’un des meilleurs textes de la littérature française ?

Camus est assurément aussi un grand journaliste. Ses chroniques, au lendemain de la Libération, dans le quotidien Combat, dont il a été le rédacteur en chef pendant de nombreuses années, sont à la fois élégantes dans la forme et dans le fond. J’aime donc le Camus journaliste.

Mais j’abandonne provisoirement les aspects positifs pour aborder les aspects négatifs (de mon point de vue).

Camus est assurément tenu pour un philosophe, comme Sartre son contemporain. J’émets ici plusieurs réserves. D’abord, je ne vois pas un vrai système de pensée structuré et cohérent chez Camus. Camus lui-même confessera à son ancien professeur de philosophie à Alger, Jean Grenier, qu’« il n’était pas bien sûr d’être un vrai penseur ». Plus tard, dans La Gazette des Lettres (15 février 1952), il ira même plus loin, déclarant : « Je ne suis pas un philosophe et je n’ai jamais prétendu l’être. »

Mais admettons que Camus soit aussi un philosophe, sa philosophie est complexe, à la limite de la confusion, bâtie sur des concepts incertains, voire inefficaces, comme celui de l’« absurde », un concept d’ailleurs qu’il reniera largement, lui préférant, au milieu de sa vie, celui de la « révolte ». Je songe aussi au concept d’« habitudes » que Camus place au centre de l’existence de l’homme, au risque d’amputer sa liberté.

La pensée de Camus est aussi construite sur la contradiction permanente. Certains auteurs ont reproché à Camus, non sans raison me semble-t-il, de se comporter en effet comme un « censeur » de tout et de tous, agissant, à la manière d’un VGE en politique, comme un chantre du « oui mais ». Hegelien, oui mais… Marxiste, oui mais…. Libertaire, et même bakounien, oui mais… Pour au final ne se reconnaître ni hégélien, ni marxiste, ni libertaire, mais Camus !

Plus préjudiciable peut-être, pour apporter sa contradiction, montrer les dangers, les erreurs, ou l’inefficacité des idéologies dans leur ensemble, Camus en arrive à l’opération du « couper les cheveux en quatre », ce qui donne des textes arides, obscurs, abstraits, incompréhensibles souvent. Pour un profit que je ne vois guère.

Camus, c’est aussi une pensée, sinon pessimiste comme beaucoup de philosophies de son époque, du moins triste. « Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux », écrit-il par exemple dans Caligula.

Chez lui encore, tout n’est qu’irrationnel, manque d’unité, tout n’est qu’absurde, enfermement dans le présent, tout n’est qu’homme sans espoir. Déjà, dans L’Envers et l’Endroit, il écrivait ces lignes terribles : « Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre » ; ou bien encore : « L’homme est face à face avec lui-même, je le défie d’être heureux. » Je n’aime donc pas le Camus philosophe, et certainement pas L’Homme révolté, dont la beauté, selon moi, ne dépasse pas le titre [Je rappelle au passage que ce texte a été très critiqué à sa parution, notamment par la presse communiste, et salué en revanche par la presse de droite, ce qui n’est pas le moindre paradoxe quand on sait que Camus voyait dans ce livre un hymne à la pensée libertaire !]

Le plus plaisant chez Camus, c’est l’engagement

Avant de revenir aux aspects positifs, j’ajouterai que je n’aime guère davantage le personnage Camus, peu souriant, froid, de l’aveu de Grenier, avec « son air détaché », selon ce même Grenier.

Le plus plaisant chez Camus, c’est l’engagement. D’abord son action dans la Résistance. Ensuite toutes ses actions politiques au service de la paix, de la démocratie, de la justice. Camus fustige la haine, le mensonge. S’en défend-il, Camus est un humaniste. « Ce qui compte c’est d’être humain et simple », écrit-il.

Camus pourfend avec la même vigueur tous les totalitarismes de gauche comme de droite : le stalinisme, le franquisme. Il le fait avec lucidité, ironie parfois, ne renonçant jamais à son franc-parler.

Mais Camus n’est pas seulement un opposant. Il est aussi une force de proposition, estimant par exemple que la France a autant besoin d’une réforme morale que d’une réforme politique et, bien avant qui vous savez, Camus se prononce pour « un ordre enfin juste ». Il défend également ardemment la jeunesse. « La jeunesse, affirme-t-il, dans Actuelles I, a besoin qu’on lui fasse confiance et qu’on l’entraîne dans un esprit de grandeur plutôt que dans un climat de détresse ou de dégoût. »

Je terminerai par L’Envers et l’Endroit, le premier livre de Camus, celui que probablement j’aime le plus. J’ai rouvert ce livre que je n’avais pas lu depuis quinze ans. Camus est d’abord assez sévère avec ce texte de jeunesse, dont il trouve l’écriture maladroite, une maladresse qu’il attribue à son jeune âge. « Quand on a vingt-deux ans, souligne-t-il, sauf génie, on ne sait pas écrire. »

Erreur grossière, M. Camus ! Votre Envers et Endroit est sans doute, avec L’Étranger, l’un de vos plus beaux textes. Vous finissez d’ailleurs par dire vous-même qu’il y a dans ces pages maladroites plus de véritable amour que dans toutes celles qui ont suivi.

Mais il y a plus que l’amour dans ces pages il y a la Littérature, avec un grand L. Votre nouvelle sur les vieux est d’une limpidité d’écriture remarquable. Et quel réalisme vous y mettez ! Cette solitude des vieux que vous décrivez n’a pas pris une ride avec le temps. En 2017, comme à votre époque, elle demeure bien le cancer de la vieillesse.

Et puis il y a « Entre oui et non » qui me plaît beaucoup aussi. Ces pages me rappellent certains textes de Marguerite Duras, mon écrivain préféré. Cette alternance des temps, le présent, l’imparfait, dans votre narration grandit le texte.

Enfin, il y a ces phrases de génie que l’on vous doit, comme celle-ci, la plus connue sans doute : « Qu’on ne nous dise pas du condamné à mort : “Il va payer sa dette à la société”, mais : “On va lui couper le cou.” Ça n’a l’air de rien. Mais ça fait une petite différence. »

En conclusion, hormis ma réserve sur votre « philosophie », merci M. Camus pour votre leçon de vie et de courage. Merci pour être toujours resté fidèle à vos convictions. Mais par dessus tout, merci pour votre littérature.

 

Michel Fize
Sociologue, ancien conseiller régional d’Île-de-France, Michel Fize est l'auteur de "L’Individualisme démocratique" (L’Œuvre, 2010).

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