Une pensée actuelle, trop actuelle

Le Chenoua et la baie de Tipasa. "C’est dans cette atmosphère de silence, de bains de mer et de jeux dans la rue que l’écrivain se construira une morale." Photo Flickr/Jean-Pierre Dalbéra

Le Chenoua et la baie de Tipasa. "C’est dans cette atmosphère de silence, de bains de mer et de jeux dans la rue que l’écrivain se construira une morale." Photo Flickr/Jean-Pierre Dalbéra

J’ai beau réfléchir, impossible de me souvenir avec précision de la première fois que j’ai entendu parler de la figure intellectuelle, tutélaire et imposante d’Albert Camus. Était-ce au lycée ? Non. Pas davantage dans ma famille, ni même à la bibliothèque. Je crois que de fil en aiguille, de lecture en lecture, d’un raisonnement à un autre, c’est Nietzsche qui m’a amené à Camus. Sans doute aurait-ce dû être l’inverse. Je parle d’une période où on n’utilisait pas encore Internet systématiquement pour toute recherche, où Google n’était pas encore devenu notre meilleur ami. Et cela date d’à peine dix-huit ans… Alors, un peu de Clamence. Euh, de clémence, s’il vous plaît.

Première rencontre

Nietzsche, donc, par sa révolte, son esprit critique, son incessante réprobation du monde dans lequel il vivait, voire du monde tout court, m’a mené à d’autres lectures, moins stimulantes, jusqu’à ce que je tombe sur Camus. Ou plutôt que Camus tombe sur moi. Et de tout son poids. Intellectuel, s’entend.

Mais son nom m’était déjà connu, sans que je sache d’où. Peut-être depuis toujours ? Il est intéressant de s’interroger sur l’image qu’on a d’un auteur avant de le connaître, que ce soit intellectuellement ou personnellement. Je m’étais pour ma part forgé le préjugé d’un homme vêtu d’un imper, la clope au bec, les cheveux gominés, d’un type intègre, juste, chevaleresque, séducteur, taiseux mais grande gueule, qui combattait les injustices comme Don Quichotte les moulins à vent.

Après avoir lu l’intégralité de l’œuvre, la vingtaine bien tassée, je me souviens m’être dit que l’image de cet homme dans l’imaginaire collectif, et dans le mien, était assez fidèle à ce qu’il devait être en réalité. Et réfléchissons-y, c’est assez rare que l’image d’un homme soit fidèle à sa réalité, et inversement.

L’élément déclencheur qui m’a donné à l’époque l’envie de plonger dans son œuvre, c’est un ami, ou plutôt un mentor, qui avait écrit dans Combat et qui m’avait décrit Albert Camus. Albert, car Camus devenait dans mon esprit Albert. Il commençait à avoir un prénom, à se rapprocher de moi. Je me représentais alors un habile bretteur, bataillant ferme tout à la fois contre la guerre, conscient de son impuissance face à l’inéluctable, entré en résistance à travers ses mots, souhaitant que certaines Lumières frappent de nouveau à l’esprit des hommes. Mais laissons-lui la parole à cette grande gueule taiseuse : « Alors peut-être dans une nation libre et passionnée de vérité, l’homme recommencera à prendre ce goût de l’homme sans quoi le monde ne sera jamais qu’une immense solitude. »

Nos nations ne sont pas libres, ni passionnées de vérité cinquante-sept ans après ta disparition absurde

Oui, Albert, je te le dis, ta phrase a valeur d’équation bilan. Nos nations ne sont pas libres, ni passionnées de vérité cinquante-sept ans après ta disparition absurde et l’immense solitude dont tu parles, dont certains auteurs ont même fait un titre, nous envahit tous. Tu nous as laissés orphelins de ton œuvre à venir. Tout l’intérêt de te relire de nos jours est dû à la lucidité de tes constats, ta colère toujours légitime, et la valeur toujours actuelle de tes réflexions.

Figure de la clairvoyance et de l’engagement

Ne soyons pas dupes, tout a déjà été dit sur Albert Camus. Son œuvre a été disséquée en long, en large et en travers. Il ne s’agit pas pour moi de ressortir de manière scolaire des analyses déjà connues ou de vouloir innover de manière forcée sur le sujet. Non, simplement de partager quelques intuitions intellectuelles à son endroit, et un sentiment personnel concernant la grande modernité de son œuvre.

On se demande souvent d’où un auteur parle. Car nombreux sont les intellectuels et philosophes qui prennent la parole pour pérorer sur tel ou tel sujet, sans connaître la réalité inhérente au thème abordé, quand nombreux sont ceux qui prennent le parti des pauvres ou des ouvriers sans jamais avoir fréquenté ni l’un ni l’autre.

Albert, lui, est né à Mondovi, dans un domaine viticole, à l’est de l’Algérie, puis vécut dans le quartier de Belcourt jusqu’à l’âge de 17 ans. Sa mère était quasiment illettrée, handicapée par des difficultés d’élocution et se montrait extrêmement pudique. Camus a vécu dans le silence, et dans une certaine promiscuité, à cinq dans le petit appartement de la rue de Lyon. De cette pauvreté, Camus en tira une « incitation permanente à la réflexion », comme l’écrira José Lenzini. Albert aura cette phrase : « Jamais peut-être un pays sinon la Méditerranée ne m’a porté à la fois si loin et si près de moi-même. » C’est dans cette atmosphère de silence, de bains de mer et de jeux dans la rue que l’écrivain se construira une morale, et en tirera ses valeurs et sa réflexion. C’est aussi de là que vient sa très grande lucidité sur l’existence. Par la suite, il ne se laissa pas berner par les sirènes du monde germanopratin, ce qui lui valut d’ailleurs de la jalousie, de la méfiance puis une défiance totale.

Parmi ses constats les plus lucides, j’en sélectionne trois : Vérité, Histoire et Révolte, qui retiennent particulièrement mon attention. Albert Camus a d’abord été immensément courageux dans la période durant laquelle il écrivit pour Combat. À cette époque, il se livrait à une analyse sur la Vérité. Simple de premier abord, ce qui lui sera reproché, cette réflexion n’en est pas moins la base de tout : celle d’une vision du monde qui nous entoure, et de l’injustice sociale qui s’y développe. Pourtant, la guerre finie, cette confrontation à la réalité aurait dû donner d’autres résultats. Albert appelait d’ailleurs cette réflexion de ses vœux : « Nous sommes peut-être entrés dans une liberté où nous pouvons nous livrer à cette folie qui s’appelle la vérité. » Mais le « peut-être » l’a emporté et l’issue de cette confrontation à la vérité ne donna rien d’autre que la poursuite des illusions, avec à peine le soubresaut de mai 1968…

Parmi ses constats les plus lucides, j’en sélectionne trois : Vérité, Histoire et Révolte

La grande lucidité de Camus concerne également le rapport de l’homme à son histoire, ainsi qu’à l’Histoire : « Bien entendu, l’esprit a toujours du retard sur le monde. L’histoire court pendant que l’esprit médite. » Ce sentiment que les faits historiques vont plus vite que nos réflexions trouve un prolongement chez Camus : « Tant il est vrai que l’histoire n’est que l’effort désespéré des hommes pour donner corps aux plus clairvoyants de leurs rêves. » Bien entendu, ce qui caractérisait le plus Albert Camus était de se tenir droit, et de se rebeller de manière utile. De lutter à sa façon contre le cours pourtant immuable de l’Histoire. Ses colères étaient toujours justifiées, motivées en permanence par la lutte contre l’injustice et la volonté de construire un ordre nouveau, fondé sur un humanisme réel. Sur ce point, j’oserais citer quasiment intégralement un passage de L’Homme révolté, Albert ne disant pas un mot de trop sur le sujet :

« Si les hommes ne peuvent pas se référer à une valeur commune, reconnue par tous en chacun, alors l’homme est incompréhensible à l’homme. Le rebelle exige que cette valeur soit clairement reconnue en lui-même parce qu’il soupçonne ou sait que, sans ce principe, le désordre et le crime règneraient sur le monde. Le mouvement de révolte apparaît chez lui comme une revendication de clarté et d’unité. La rébellion la plus élémentaire exprime, paradoxalement, l’aspiration à un ordre. Ligne à ligne, cette description convient au révolté métaphysique. Celui-ci se dresse sur un monde brisé pour en réclamer l’unité. [… ] La révolte métaphysique est la revendication motivée d’une unité heureuse, contre la souffrance de vivre et de mourir. »

C’est justement en partant de la Révolte nécessaire de l’homme contre sa condition que Camus fonde son système de valeurs : « Nous devons alors trouver en nous-mêmes, au cœur de notre expérience, c’est-à-dire à l’intérieur de la pensée révoltée, les valeurs dont nous avons besoin. » Tendre vers l’autre, lutter contre l’injustice, vouloir un plus grand humanisme : la révolte métaphysique souhaitée par Camus doit mener vers un développement de la pensée. Il veut une réflexion sans béquilles, lui-même le dira : « Il s’agit de savoir pour nous si l’homme, sans le secours de l’éternel ou de la pensée rationaliste, peut créer à lui seul ses propres valeurs. » Cette réflexion trouvera une prolongation dans une réponse écrite par Camus à Emmanuel d’Astier de la Vigerie qui l’attaquait : « Mon rôle, je le reconnais, n’est pas de transformer le monde, ni l’homme : je n’ai pas assez de vertus, ni de lumière pour cela. Mais il est peut-être de servir à ma place les quelques valeurs sans lesquelles un monde même transformé ne vaut pas la peine d’être vécu, sans lesquelles un homme même nouveau ne vaudra pas d’être respecté. » On rejoint les valeurs voulues par Nietzsche, dans Considérations inactuelles comme dans Humain trop humain. La boucle est bouclée.

Lui, dont l’absurde avait traversé toute l’existence et était au cœur de son œuvre, qui en craignait les effets en même temps qu’il lui était source d’inspiration, connut une fin tragique et absurde à la fois. Camus mourut dans un accident de la route avec son éditeur, Michel Gallimard, dans la voiture de ce dernier. Un accident sur une route qui allait en ligne droite… À ce sujet, je conseille la lecture de l’excellent Les Derniers Jours de la vie d’Albert Camus, de José Lenzini, livre empreint d’une grande fidélité au personnage de Camus, sans pathos, et qui nous projette dans la tête d’Albert, d’une manière étonnamment réaliste. Cette mort abominable vint couper dans son élan l’écrivain, et le penseur, qui n’avait pas achevé son œuvre.

Alors, qui pour reprendre le flambeau de l’acuité et de l’humanisme mêlés d’Albert Camus ? Il n’est pas trop tard, aujourd’hui, pour que cette plus grande volonté d’humanisme et la réflexion sur la condition de l’homme prennent le pas sur les préoccupations futiles et le consumérisme ambiant. Il suffit de quelques lumières et de porte-drapeaux pour les étendre. Partons de l’œuvre de Camus pour ce faire.

 

Sources

L’ensemble de l’œuvre d’Albert Camus, et plus particulièrement pour ce texte : L’Homme révolté, Actuelles : écrits politiques, Le Mythe de Sisyphe, La Postérité du soleil, Dictionnaire Albert Camus, tous parus aux éditions Gallimard.

Les œuvres de José Lenzini sur le sujet, et plus particulièrement Les Derniers Jours de la vie d’Albert Camus (Actes Sud, Babel, 2013).

Christophe Diard
Écrivain, Christophe Diard travaille sur des thèmes comme l’angoisse, la mémoire et la survie. Ancien collaborateur de la revue "Books", ex-rédacteur en chef du magazine "Rebelle(s)". Son dernier livre, "Un certain Frédéric Pajak", paru aux éditions Noir sur Blanc, est actuellement en librairie.

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