« La conscience vient au jour avec la révolte »

Si la conscience vient effectivement au jour avec la révolte, alors j’ai pleinement commencé à être conscient en entrant dans la vingtaine. Jusque là, Camus n’avait pas été présent sur mon chemin. Je suis l’une des rares personnes, par exemple, à n’avoir pas lu L’Étranger dans le secondaire. Jusque là, ai-je dit, parce que je suis entré dans la vingtaine en même temps que dans l’œuvre d’Albert Camus. D’abord, il y eu la lecture – un peu au hasard – d’un livre assez peu connu de Michel Onfray, La Pensée de midi : archéologie d’une gauche libertaire[2], qui revenait sur la filiation entre Georges Palante, Jean Grenier et Albert Camus. Puis vint un conseil de lecture de l’auteur, simple mais efficace : « Lire L’Homme révolté d’Albert Camus. » Il n’en fallait pas plus pour que mon itinéraire intellectuel se place, désormais, sous le patronage de Camus. Pas une idole, ni même un maître – on sait qu’il refusait ce rôle lorsque la question lui était posée – mais plus un compagnon de route qui aide à construire ces quelques « repères éblouissants » pour avancer dans « l’inconcevable » d’une époque trouble[3].

L’Homme révolté a donc joué double emploi pour moi. Il a été, avant tout, une formidable boussole pour me guider dans mes premiers engagements politiques de lutte contre la loi LRU qui mobilisait une grande partie des universités françaises à la création, avec quelques camarades, d’une université populaire. La solidarité comme valeur centrale, la fidélité aux origines de la révolte nécessaire pour éviter les nombreuses dérives possibles, la découverte d’un point de vue critique et argumenté sur l’histoire des idées politiques, voilà les quelques éléments que je garde précieusement de ma lecture de l’essai de 1951. Des éléments qui ne cessent de se renouveler au cours des différentes relectures que j’ai l’occasion de faire. Mais ce texte représente aussi une excellente porte d’entrée dans la grande œuvre d’Albert Camus, une porte tout à fait différente de celle qu’empruntent habituellement les amateurs de ce corpus riche et divers. Commencer par L’Homme révolté, c’est attaquer la réflexion philosophique de l’écrivain par la fin puisque cet essai est bien le second après Le Mythe de Sisyphe. S’il ne devait pas être le dernier, l’accident de voiture qui a provoqué la mort prématurée de Camus en a décidé autrement. Commencer par L’Homme révolté, c’est aussi découvrir de plein fouet une notion qui n’a eu de cesse d’irriguer la création camusienne depuis le début, notamment depuis l’écriture et la publication de L’Envers et l’Endroit : la tension. Car la révolte camusienne marche sur un fil, elle est profondément ancrée dans la tension entre oui et non, entre refus d’une attaque contre la dignité humaine et affirmation de l’existence d’une communauté des êtres humains. Entrer par cette porte, c’est aussi tenter de dépasser le découpage par cycle auquel on ramène souvent le corpus, un découpage sûrement prévu dans le processus de création mais qu’il est aisé de dépasser en tant que lecteur, tant l’œuvre qui se présente à nous est protéiforme. Camus le disait lui-même dans une préface à la réédition en 1958, c’est comme si tout était déjà contenu dans le livre-source que représente L’Envers et l’Endroit, deuxième des ouvrages camusiens tombés entre mes mains.

la révolte camusienne marche sur un fil, elle est profondément ancrée dans la tension entre oui et non, entre refus d’une attaque contre la dignité humaine et affirmation de l’existence d’une communauté des êtres humains

La notion de communauté que l’écrivain plaçait au cœur de son œuvre, et que l’on retrouve en particulier dans l’essai de 1951, prend tout son sens lorsque l’on commence à échanger au sujet de Camus et de ses écrits. Du simple lecteur de L’Étranger ou de La Peste aux grands spécialistes de l’œuvre et de la vie de l’artiste, chacun entretient un rapport singulier à ce qu’il a lu de lui, étrange sensation entre universalisme du propos et singularité de la réception. Une chose est sûre, lorsque l’on a rencontré son œuvre, Camus ne laisse personne indifférent. D’ailleurs, de là se profile un problème difficile à résoudre qui datait déjà de son époque et qui se poursuit avec plus ou moins d’ampleur depuis : les récupérations possibles de son propos et les tentatives de manipulation. Dans un corpus aussi vaste et riche, il est facile de trouver une phrase, un paragraphe qui puisse servir sa propre idée mais qui n’est, toutefois, pas forcément en adéquation avec l’ensemble de l’œuvre et du parcours de l’écrivain qui en est l’auteur. Elles sont légions les tentatives de récupération de l’œuvre ou de la figure de Camus tant sur la scène politique que sur la scène intellectuelle. Mais difficile d’y répondre efficacement sans tomber soit dans une analyse trop sèche et scientifique du corpus soit dans une nouvelle récupération répondant à la première… Alors peut-être qu’il suffit, pour dépasser ce problème, de lire par soi-même les textes, de se plonger dans l’œuvre avec gourmandise et de se forger, au fil de la lecture, son propre avis tout en aiguisant par la même occasion l’esprit critique qui était si cher tant à l’écrivain qu’au journaliste qu’était Camus !

[1] « La conscience vient au jour avec la révolte » : Albert Camus, Œuvres complètes Tome III, 1949-1956, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2008, p. 72.

[2] Michel Onfray, La Pensée de midi : archéologie d’une gauche libertaire, éd. Galilée, 2007.

[3] On retrouve cette expression dans le premier des « Billets à Francis Curel » de René Char, datant de 1941 et que le poète reprend dans sa Recherche de la base et du sommet en 1955 ; René Char et Marie-Claude Char, Dans l’atelier du poète, Paris, Gallimard, 2007, p. 337.

Rémi Larue
Actuellement doctorant en études politiques à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, Rémi Larue écrit une thèse sur la pensée et l’itinéraire d’Albert Camus au prisme d’un problème central de son époque : la violence. Plus largement, il cherche à ancrer ses travaux dans une histoire intellectuelle du XXe siècle français, au carrefour de la littérature, de la philosophie et de l’histoire.