L’homme qui sut prendre le temps

"Florence ! Un des seuls lieux d’Europe où j’ai compris qu’au cœur de ma révolte dormait un consentement." Albert Camus, Noces (Gallimard). Credit Flickr/Bongs Lee

"Florence ! Un des seuls lieux d’Europe où j’ai compris qu’au cœur de ma révolte dormait un consentement." Albert Camus, Noces (Gallimard). Credit Flickr/Bongs Lee

« Prendre le temps de vivre », dans le langage ordinaire, signifie agir et se conduire avec nonchalance, laisser faire les choses et parfois s’abandonner à la paresse. Chez Camus, c’est dans un tout autre sens qu’il faut prendre cette expression. S’il sut prendre le temps de vivre et de travailler – chez lui, l’un ne va pas sans l’autre –, c’est parce qu’il remplit une vie qui fut néanmoins brève par une activité dont la richesse n’a d’égale que la diversité. Littérature, philosophie, journalisme, théâtre, Camus parvint, sans effervescence ni précipitation, à réaliser une œuvre dont on découvre et redécouvre sans cesse la profondeur et l’authentique humanité. Il réussit à conjuguer l’urgence de vivre et la sérénité de celui qui n’espérant rien ne renonce pas au bonheur pour autant. Peut-être, la maladie dont il fut affecté précocement fut-elle un élément favorisant ce goût de vivre. De vivre malgré tout ?

Pressentir la mort à la simple vue d’un mouchoir rempli de sang, sans effort, c’est être replongé dans le temps de façon vertigineuse : c’est l’effroi du devenir[1]. Aussi, « replongé dans le temps », pris par le temps, Camus semble avoir décidé de prendre le temps et de l’employer à dire son amour d’une vie dont, pourtant, il avait une conscience extraordinairement prononcée et aigüe de son absence d’issue. Car, en effet, quoi que l’on fasse ou que l’on pense, la vie est sans issue, comme le laisse entendre l’infirmière s’adressant à Meursault dans le cortège accompagnant sa mère vers le cimetière : « “Si on va doucement, on risque une insolation. Mais si on va trop vite, on est en transpiration et dans l’église on attrape un chaud et froid.” Elle avait raison. Il n’y avait pas d’issue. »[2]

Pas d’issue. Et néanmoins, il faut marcher. Il y a du tragique dans la pensée de Camus, et ce n’est pas par hasard qu’il fut un grand lecteur de Nietzsche. Nietzsche qui fut le théoricien de l’éternel retour, qui n’est pas la croyance dans le cycle infini des existences, mais qui est l’expression d’un goût de vivre si puissant qu’il rend celui qui en est animé capable d’accepter de revivre indéfiniment la vie qu’il a vécue, comme Sisyphe poussant indéfiniment son rocher, même si cette vie est sans issue. Il y a du tragique chez Camus, néanmoins ce n’est pas pour autant que le destin qu’il nous faut affronter est celui d’une existence toute tracée. Le destin de l’homme est de ne point en avoir. De savoir qu’il avance inéluctablement vers la mort, une mort qui pour reprendre le mot de Montaigne est le terme, mais non le but : « Mais il m’est advis, que c’est bien le bout, non pourtant le but de la vie ; c’est la fin, son extrémité, non pourtant son object »[3].

Il y a du tragique dans la pensée de Camus

Le chemin est sans issue et cependant il faut vivre, lutter et s’engager. Pas nécessairement pour changer le monde mais, avant tout, car c’est selon Camus la tâche de l’écrivain, « pour empêcher qu’il ne se défasse[4] ». En ce sens, il y a aussi du sage spinoziste chez Camus, car il fut celui qui sut prendre le temps de vivre sans espoir et sans crainte, mais qui sut aussi résister aux effets mortifères du désespoir pour y trouver, bien au contraire, le désir de vivre, comme il l’affirme dans la préface de L’Envers et l’Endroit : « Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre », ai-je écrit, non sans emphase, dans ces pages. Je ne savais pas à l’époque à quel point je disais vrai ; je n’avais pas encore traversé les temps du vrai désespoir. Ces temps sont venus et ils ont pu tout détruire en moi, sauf justement l’appétit désordonné de vivre. »[5]

Appétit qui s’ouvre aussi sur le temps de la révolte, mais d’une révolte qui n’est pas un rejet, ni une attitude purement négative, mais plutôt l’expression de l’affirmation de cet appétit. Ainsi, Camus écrit-il dans Noces à propos de son amour pour Florence : « Florence ! Un des seuls lieux d’Europe où j’ai compris qu’au cœur de ma révolte dormait un consentement. Dans son ciel mêlé de larmes et de soleil, j’apprenais à consentir à la terre et à brûler dans la flamme sombre des fêtes. »[6]

Camus fut donc l’écrivain qui prit le temps de consentir à la terre et qui s’engagea à corps perdu dans la création de sa vie et de son œuvre, toujours avec la modestie de ceux qui vivent au présent et qui aiment trop la vie pour attendre quelque chose de l’avenir. Il eut raison de prendre ainsi le temps, car le temps le prit à son tour pour le conduire vers l’éternité.

Créateur infatigable et penseur authentique ayant échappé à la dictature des modes, il ne chercha pas à être de son temps, c’est pourquoi il en fut certainement l’expression la plus vraie et la plus subtile. Penseur de son époque qui prit le temps à bras-le-corps pour vivre sereinement et lucidement l’instant présent sans s’y soumettre. Il faut imaginer Camus heureux.

[1] Albert Camus, Carnets de jeunesse, cité par Baptiste-Marrey dans Albert Camus, un portrait, Fayard, 2013.

[2] Albert Camus, L’Étranger, in Œuvres, Gallimard Quarto, p. 187.

[3] Montaigne, Essais in Œuvres complètes, III, 12, Gallimard La Pléiade, Paris, 1962, p. 1028.

[4] Albert Camus, Discours de Suède, in Œuvres, Gallimard Quarto, p. 82.

[5] Albert Camus, L’Envers et l’Endroit, « Préface » in Œuvres, Gallimard Quarto, p. 101.

[6] Albert Camus, Noces, in Œuvres, Gallimard Quarto, p. 169.

Eric Delassus
Éric Delassus est professeur agrégé et docteur en philosophie, il s'intéresse principalement à la pensée de Spinoza et à ses applications dans le traitement de questions contemporaines (éthique médicale, relations humaines dans le monde du travail, etc.).

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