Ivan Morane : « Clamence nous ressemble à toutes et à tous »

Yvan Morane dans "La Chute", au Lucernaire à Paris.

Yvan Morane dans "La Chute", au Lucernaire à Paris.

Décor spartiate, ambiance jazzy façon polar des années 1950… Le metteur en scène et acteur Ivan Morane a su s’approprier La Chute de Camus pour en extraire le suc. À travers un monologue, il a habité ce texte difficile et dense qui reflète les ambivalences de notre époque.

The Dissident : Pourquoi avoir adapté La Chute ?

Ivan Morane : Ce qui m’a poussé à mettre en scène La Chute c’est que ce n’est pas un texte écrit pour le théâtre. C’est excitant de théâtraliser un texte qui n’a pas été conçu pour la scène, à le lire de façon théâtrale, parce que c’est dangereux. Au-delà de cet aspect formel, presque personnel, je trouve que, en dehors de ses écrits philosophiques, c’est l’un des plus grands textes de Camus. C’est un texte de sa maturité dans lequel il est revenu d’un certain nombre d’illusions, notamment sur lui-même. Il est d’une grande humanité, mais pas au sens d’excuser l’homme dans ce qu’il est. Dans son regard sur les autres et sur lui-même, dans une objectivité et une compréhension sur ce qu’est l’être humain dans sa permanence. Je me suis dit que plus que d’autres écrits de Camus, qui sont formidables, mais vraiment contextualisés, on pouvait l’adapter au théâtre, cet espace censé être intemporel et éternel. Qu’encore aujourd’hui on peut transmettre de façon théâtrale ce qu’a voulu exprimer Camus à l’époque. Parce que nos faiblesses de femmes et d’hommes sont les mêmes que quand il l’ a écrit en 1956.

À travers le personnage de Clamance peut-on lire les propres ambiguïtés de Camus ?

Il reflète absolument la personnalité de Camus, son sentiment de culpabilité par rapport à un certain nombre d’éléments de sa vie privée. C’est intéressant de connaître le contexte, ce qu’a été sa vie intellectuelle au moment où il a écrit La Chute. Il a rompu avec les existentialistes, avec Jean-Paul Sartre, avec la bande des Temps modernes (1), depuis l’écriture de L’Homme révolté en 1951. On peut, en historicisant ce texte, le voir comme un règlement de comptes avec ces intellectuels de gauche qui font la révolution depuis la terrasse du Café de Flore ou des Deux Magots. Alors que lui était, sans mauvais jeu de mots, au combat (2). C’est un aspect intéressant sur l’histoire des idées de la France d’après-guerre. Bien sûr que Camus critique des positions de Sartre sur la dictature. Sartre s’est fait le valet du stalinisme de l’époque et plus tard du maoïsme que Camus n’a pas vraiment eu le temps de voir venir. Mais Camus se sert aussi de ce processus de dénonciation pour se dénoncer lui-même, ses propres faiblesses intimes et son regard sur les autres. Ce qu’il critique chez les autres devient aussi une critique de lui-même. Cette générosité littéraire et humaine est fabuleuse. C’est pourquoi j’ai trouvé passionnant d’incarner ce personnage de Jean-Baptiste Clamence qui est un être tout aussi détestable qu’aimable (3). C’est plus facile et moins intéressant de jouer un salaud ou un saint que quelqu’un qui est dans une telle ambivalence. C’est-à-dire qui nous ressemble tellement à toutes et à tous !

j’ai trouvé passionnant d’incarner ce personnage de Jean-Baptiste Clamence qui est un être tout aussi détestable qu’aimable

Selon vous, est-ce ce processus d’identification qui rend cette pièce si contemporaine en 2017 ?

Tout à fait. J’ai eu beaucoup de réactions de connaissances, de gens du public qui m’attendent parfois à la sortie des loges ou m’écrivent. Le grand photographe Jean-Philippe Raibaud, qui a fait l’affiche de la pièce, a travaillé pour Bob Wilson, pour la danse, la mode – notamment Sonia Rykiel… C’est quelqu’un de très sensible. Après la représentation à laquelle il a assisté, il m’a fait un clin d’œil humoristique fin et profond : « C’est incroyable, je n’imaginais pas que Camus savait tout ça de moi ! » Ce qui est revenu le plus au cours des 71 représentations que j’ai données depuis janvier 2017 de La Chute, c’est comment chacune ou chacun, de 20, 40 ou 80 ans, issu ou non d’un milieu intellectuel, s’intéressant ou non à Camus, peut s’identifier à un moment du texte. Cela renvoie à des thèmes profonds et universels, à nos doutes, au jugement, à nos lâchetés, à la culpabilité. Camus est allé loin, profondément, dans l’être humain pour exprimer ces thèmes dans un langage limpide. C’est pourquoi ce texte écrit en 1955 et paru en 1956 chez Gallimard est aussi proche de nous en 2017. J’ai bien peur qu’il le soit encore pendant des années. C’est la marque du génie de Camus. De la même façon qu’on peut encore jouer Phèdre de Racine, ou je ne sais quels autres auteurs classiques, parce qu’ils sont allés tellement loin dans la réalité de l’être humain, avec une expression si claire et abordable, que ces textes ne prendront jamais une ride.

Il y a malgré tout des écrits de Camus plus faciles d’accès, comme L’Étranger. Était-ce un défi pour vous de rendre un texte aussi complexe à déchiffrer que La Chute ?

C’est en effet un défi qui me passionnait. Ce texte me touche énormément, et depuis très longtemps. J’ai été amené à le comprendre petit à petit au cours de ma vie. Cela a été un choc quand je l’ai découvert adolescent au lycée, en classe de première. C’est un texte qui se donne à découvrir au fur et à mesure que l’on mûrit, que l’on avance en âge, que l’on a des expériences qui font qu’on se sent de plus en plus proche de Clamence. Il y a à la fois cette profonde humanité, dans laquelle on peut tous se retrouver, et la finesse d’analyse du texte de Camus qui, a priori, demande plus à être lu qu’à être entendu pour pouvoir s’y arrêter, y réfléchir. Il me fallait parvenir à aller suffisamment loin dans l’incarnation de Jean-Baptiste Clamence pour le rendre facilement compréhensible à un public de théâtre qui, peut-être, découvrirait ou entendrait pour la première fois ce monologue.

Vous avez abordé une autre mise en scène depuis. Pour autant, comptez-vous revenir à La Chute ou à d’autres œuvres de Camus ?

Je suis en train de voir avec un tourneur de théâtre qui doit mettre en place une tournée nationale de La Chute en France, et peut-être en Belgique en 2018-2019. C’est un texte que je n’ai pas du tout envie d’abandonner. Je dirais presque que c’est difficile de quitter Clamence sans savoir si on va le retrouver un jour. Aussi douloureux soit le fait de le retrouver et l’incarner tous les soirs. C’est certainement dans ma carrière de comédien le personnage qui m’épuise le plus physiquement à cause de l’incarnation et de cette façon avec laquelle il faut aller chercher les émotions tellement profondément. Si ce spectacle se prolonge sur la route, je vais continuer à le jouer. J’ai d’autres projets en tant que comédien et metteur en scène. Notamment le spectacle que j’ai mis en scène, mais dans lequel je ne joue pas, au Lucernaire : Le Pavé dans la mare, de et par Jean-Paul Farré. Je joue aussi en novembre dans la pièce de Bruno Jarrosson, Le Chemin des dames, à l’Essaïon théâtre. Mais je ne veux pas me dire que c’est fini pour Clamence. C’est un texte que je souhaite continuer à porter, d’autant plus que je me suis aperçu, même lors des dernières représentations au Lucernaire fin octobre, que je n’en étais pas arrivé au bout. Presque chaque soir, je découvrais encore des subtilités, des choses qui me traversaient par rapport à son intelligence et son humanité. Sans oublier les retours quasi quotidiens de Bénédicte Nécaille, mon œil extérieur, qui m’ont aidé à sculpter les finesses infinies de ce personnage de Camus. Je sais bien qu’on n’arrive jamais à la fin du travail sur un texte pareil, mais j’ai vraiment envie de continuer !

(1) Revue créée par Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre en 1945.

(2) Référence au journal Combat créé en 1941 et dans lequel Albert Camus a pris position sur la guerre d’Algérie, mais aussi sur ses relations avec le parti communiste français qu’il a quitté au bout de deux ans.

(3) Voir l’analyse du personnage de Clamence http://webcamus.free.fr/oeuvre/chute/dossier1/clamence.html

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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