« Je n’aime pas qu’on triche »

"Le réel m’arrive de plus en plus loin, déformé par le reflet d’écrans qui me tiennent en laisse, comme autant de miroirs permanents d’une existence impermanente."

"Le réel m’arrive de plus en plus loin, déformé par le reflet d’écrans qui me tiennent en laisse, comme autant de miroirs permanents d’une existence impermanente."

« Le grand courage, c’est encore de tenir les yeux ouverts sur la lumière comme sur la mort. »[1]

4  heures dépassées du matin. Nuit laiteuse. À force, je connais l’heure maligne où le temps vient creuser, comme au bord des yeux, la peau de l’âme. Des sillons dont le début se mélange à la fin et qui font un lit pour le fleuve du temps compté. Celui de l’obscurité qui mènera au réveil, celui de la vie qui mènera au sommeil. Et dans cette attente nerveuse, quand frappe à la porte du front, le torrent des souvenirs, j’en veux au ciel, à la terre, aux dieux et aux Hommes. Au chien de la voisine qui hurle comme un loup. J’en veux à la chance de m’avoir abreuvée de plein, puis de m’avoir assoiffée de vide. Je maudis les avocats pas mûrs et les pommes blettes. J’en veux surtout à ce moi dans lequel je suis confinée, à ces ombres, toujours les mêmes, qui me suivent.

Et aux premiers rayons du jour qui se lève, pas sage. Toujours à taper du pied, à attendre aux coins des rues, ceux qui ne viendront plus. Pas sage. Trop prompte à écouter les soubresauts d’un sang irrégulier, si mal accordé à la cadence du monde. Pas sage. Encore à suer d’un chagrin d’amour, dont les eaux détalent si lentement qu’à chaque pluie nouvelle la tête déborde. Il faut voir ces amours mal résolues patienter dans les tiroirs de la mémoire, puis aux heures les plus calmes, enfoncer leurs dards, piquer ardemment neurones et synapses, épuiser nos nerfs. Jusqu’à devenir fou. Aussi, mieux vaut attendre que l’obsession se lasse, et à la faveur d’un ami ou de la lune en scorpion, se laisser consoler par l’oubli.

L’esprit tendu entre les rives d’hier et de demain, je tiens debout par habitude. Le corps jamais posé ni reposé, infoutu d’enfoncer ses deux pieds dans le gravier du réel. Un réel qui m’arrive de plus en plus loin, déformé par le reflet d’écrans qui me tiennent en laisse, comme autant de miroirs permanents d’une existence impermanente.

 Il faudrait, aussi courageusement que Camus, trouver comment survivre aux assauts de l’absurdité

1er semestre 2017 : on a compté une arme pour dix personnes à travers le globe / X a posté une côte de bœuf épanouie sur un barbecue, 77 likes / Macron n’a pas inventé le macronisme / X a annoncé le décès de son lapin nain, 128 likes / huit multimilliardaires sont plus riches que la moitié la plus pauvre du monde / X a publié un cliché de ses pieds nus sur la plage, 87 personnes ont réagi à ça / l’extinction de masse de la faune s’est encore accélérée / l’humanité a montré ses dents sur des photos instantanées / on a filmé la vie et la mort, pour voir.

Camus n’aurait jamais couché sur le papier ce genre de liste, trop conscient de son inanité, de sa tricherie indécente. Il faudrait, aussi courageusement que lui, trouver comment survivre aux assauts de l’absurdité. Faire taire en nous l’écho de la violence et des sirènes. Se laisser ranimer par la mer revenue, par une vague abrupte, par une main habile ou un orage de grêle. Jouir dans tous les sens, de tous nos sens. Se souvenir que l’on partage le destin du pissenlit et du moucheron. Que l’on fait bien de sourire sur les photos puisque nous finirons tôt ou tard soufflés par le vent. Que la vie exige de chérir les contraires, qu’il nous faut avoir l’espérance décidée autant que le désespoir têtu. Et ne surtout pas oublier de payer son loyer tous les mois.

Parce qu’avant de finir, quelque chose de bien arrivera. X postera la médaille de son fils remportée en natation. Quelque chose de bien arrivera. X organisera une collecte pour aider ses voisins. Quelque chose de bien arrivera. X retombera amoureux, votera à gauche pour la première fois. Quelque chose de bien arrive toujours. Qui s’en ira à son tour.

Nuit, jour. Jour. Nuit.

[1] Camus, L’Envers et l’Endroit, Gallimard, 1937.

Virginie Simona
Humain de naissance, rédactrice de profession, aléatoire (d'expérience), elle se nourrit (dans ce monde impossible), de consolations possibles et réjouissantes : les rencontres en général, puis celles qu'autorisent la littérature et la musique en particulier.

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