La vie vaut-elle la peine d’être vécue ?

Statue de Sisyphe. Photo Flickr/Cyberien 94

Statue de Sisyphe. Photo Flickr/Cyberien 94

Quand, au hasard d’un échange amical, Rémy Degoul percute avec délicatesse un questionnement intime et me demande en perspective en quoi Camus aurait influencé ma propre existence, Sisyphe et son rocher surgissent dans mon esprit. Il y a quelques années, mon épuisement et une certaine insatisfaction consciente, m’ont appelée à cesser de pousser la pierre encore et toujours et à m’éloigner. Qu’en est-il aujourd’hui, l’exil permet-il de se « sauver », et de trouver une réponse à cette question fondamentale de la philosophie posée par Camus ?

La vie vaut-elle la peine d’être vécue ? À cette question pressante, ainsi qualifiée par M. Camus, la réponse, qui n’est autre qu’un jugement, assemblage subtil de biologie, sensibilité, culture, éducation, expérience, sillage familial et autres paramètres si singuliers, ne me semble pouvoir surgir que des entrailles et de l’esprit. Le sens de la vie, car c’est de cela dont il s’agit, interroge-t-il toutes les âmes, toutes les conditions sociales ? On imagine pourtant que chacun pense, éprouve des émotions, vit des chagrins, et soit en capacité de donner un sens à sa vie et de décider en pleine conscience de traverser son existence. Mais les ressorts sont-ils du même ordre selon sa condition ?

Deux catégories de pensée

Camus dit qu’il y a deux catégories de pensées, celle de La Palice et celle de Don Quichotte, l’évidence et le lyrisme. Si l’on retient cette opinion, le migrant vendu comme esclave sur un marché public en Lybie et la rédactrice de ce billet confortablement installée devant sa tablette ont-ils accès à ces deux modes de pensée ? Leurs esprits souffrent-ils des mêmes incertitudes existentielles, leurs émotions s’expriment-elles dans les mêmes gammes ? Se posent-ils chacun la question de savoir si la vie vaut la peine d’être vécue ? Nul ne peut l’affirmer ; le nier, pas davantage. Pour autant, ces deux-là, parce qu’ils sont des êtres vivants et pensants, restent taraudés par une évidence : « vivre n’est jamais facile ».

Le migrant en exil serait-il vraiment comme vous le prétendez M. Camus, « privé des souvenirs d’une patrie perdue ou de l’espoir d’une terre promise » ? Pour vivre aussi une sorte d’exil, l’exil de soi, sans avoir traversé une quelconque frontière, je côtoie dans mes déplacements forcés, des champs de mines, dans un contexte de crise familiale, sans instance de paix susceptible d’apporter une issue au conflit. L’exil est un état, un entre-deux, le substrat d’une possible adaptation qui amène à changer sa vie sans la refaire. Il n’y a pas de motifs prestigieux, honorables, d’un départ pour un ailleurs meilleur. C’est sur le chemin parcouru jusqu’à la destination finale que le migrant migre vraiment. Il peut survivre ou mourir comme la jeune tortue qui, à peine l’œuf éclos, se dirige instinctivement vers la mer.

Alors, M. Camus, nos deux personnages sont bel et bien confrontés à la souffrance dont ils pourraient déclarer solennellement l’inutilité par un geste qui se prépare, comme vous le dites si bien, « dans le silence du cœur, au même titre qu’une grande œuvre ». Oui, M. Camus, encore une fois, ces deux êtres ont divorcé de leur précédente vie. Leur décor quotidien s’est affaissé comme un château de cartes, ils éprouvent désormais ce sentiment d’absurdité sans néanmoins renoncer au goût des autres et à une hypothétique résurrection.

L’exil est un état, un entre-deux, le substrat d’une possible adaptation qui amène à changer sa vie sans la refaire

Vous écrivez aussi, M. Camus, que « dans l’attachement d’un Homme à sa vie, il y a quelque chose de plus fort que toutes les misères du monde ». Certains commettent toutefois l’irréparable face à l’inutilité de la souffrance ; ce n’est donc pas une préférence mais une croyance qui nous pousse à vivre. Car, dans cette trajectoire, on pense retrouver le sens perdu de sa propre existence ; une sorte de volteface tragique « du corps qui recule devant l’anéantissement ». À mon sens, c’est plutôt une forme de courage qui nous empêche paradoxalement de sauter dans le vide. Celui qui précédemment nous amène à le scruter longuement sans rebrousser chemin, pour y découvrir un jour la voie de la liberté et de la création, et, pourquoi pas, l’infini ?

Dans un entretien avec Bernard Pivot, Marguerite Yourcenar donne son point de vue : « Dans la vie courante, nos défenses je suppose, le fait même que nous devons continuer à vivre, le fait même qu’il faut que la vie pratique continue, nous empêchent de sentir le tragique des événements. » Toute opinion découle d’un vécu, elle doit pour cela être entendue.

Ce qui me frappe immédiatement, ce sont les mots auxquels nous avons recourt dans ce questionnement : « la peine », « jamais facile », « nos défenses », « devons continuer à vivre », « il faut que la vie pratique continue »… En fait, rien ne dépendrait de nous. Nous ne serions pas libres de décider de vivre ou de ne pas vivre, comme si le sort de notre propre existence était entravé par le déterminisme, la morale et la culpabilité. Nous serions empêchés par des chaînes invisibles de commettre l’irréparable outrage ; celui de quitter de façon illégitime un monde auquel nous sommes venus, par le désir, le hasard ou le devoir.

Pire encore, et selon vos propos M. Camus, « nous prenons l’habitude de vivre avant d’acquérir celle de penser ». Notre corps aurait ainsi une longueur d’avance sur notre esprit et se précipiterait inexorablement vers la mort. Si je vous comprends bien, nous devenons conditionnés par « l’espoir d’une autre vie qu’il faut mériter » ou bien nous trichons dans la transcendance, la sublimation, le dépassement, voire la trahison, pour ne pas la vivre précisément, notre vie !

selon vos propos M. Camus, « nous prenons l’habitude de vivre avant d’acquérir celle de penser »

L’absurdité dont on qualifie l’existence amènerait les pèlerins que nous sommes à une patte d’oie prenant par essence deux directions, celle de l’espoir ou celle du suicide. Évidemment, nous nous fourvoyons bien plus nombreux sur la voie de l’espoir. Mais espérer, est-ce vivre ? N’est-ce pas plutôt jouer les prolongations, dans une soumission librement consentie à la doxa ?

La pensée et la projection ont leurs limites. Parfois, juché sur le toit d’un immeuble de grande hauteur, on peut soudainement avoir la tentation de sauter, ou de rebrousser chemin vers l’escalier de secours, avec un sentiment d’impuissance, mais malgré tout soulagé de ne pas être passé à l’acte. À moins que l’on se contente de s’asseoir, les jambes pendantes, afin d’explorer le vide, à la manière dont on scrute l’horizon pour en imaginer l’au-delà. C’est votre idée : « examiner de près la végétation baroque de ces contrées éloignées aux confins de sa propre pensée ». À chacun sa métaphore !

De l’absurdité de notre vie

Je découvre à vous relire, M. Camus, que l’effort, la peine, la ténacité, c’est dans ce mouvement où corps et âme sont impliqués que nous les mobilisons pour vivre encore, et tenter de saisir ce sentiment d’absurdité dont nous pensions quelques minutes auparavant qu’il était insaisissable. C’est la renaissance de Don Quichotte, au cas où l’étoile deviendrait accessible, ou la lune, comme dirait Brassens. Ou c’est autre chose. Mais alors quoi ? Vous parlez, M. Camus, de « retour inconscient dans la chaîne », « d’éveil définitif », en ajoutant qu’« Au bout de l’éveil vient la conséquence. Suicide ou rétablissement. »

L’absurde serait dans l’épaisseur et l’étrangeté du monde. Mais un potier dira que c’est grâce à l’épaisseur qu’il atteint la finesse de l’objet. Pour ce qui est de l’étrangeté, elle naît de cet extérieur qui nous échappe dès le plus jeune âge. Ce n’est pas le pire ! On peut la voir surgir de son intimité et de celle des êtres aimés. Le familier devient alors inquiétant et, tel Persée, nous évitons de croiser le regard de Méduse.

L’absurde serait dans l’épaisseur et l’étrangeté du monde

L’absurde viendrait aussi d’une sécrétion humaine de l’inhumain par des Hommes prisonniers de leurs pantomimes, image provoquant un malaise nommé par Sartre « la nausée ». Ni Sartre ni vous, Camus, aujourd’hui disparus, ne pouvez philosopher sur mon frère, le migrant, enfermé dans une cellule en Libye, après avoir été vendu tel un esclave, et sa famille rançonnée en échange de sa libération. Cet homme est mortel, c’est une évidence. Au-delà de cette absurdité, sa condition humaine lui est confisquée, avant que sa mort naturelle ne soit probablement précédée d’une exécution anonyme et impunie. Je n’ai plus le goût de la métaphore quand je pense à lui. Ma lucidité doit rester intacte. C’est avec ce monde que je dois composer. L’indignation dans ma situation, devient une tricherie avec moi-même qui m’évite d’admettre l’insoutenable réalité. Je comprends désormais que mon malaise vient de mon impuissance et que mon « cœur agité » m’en apprendra bien plus que mon idéal de fraternité.

« Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on peut en dire », n’est-ce pas M. Camus ? L’absurde ne serait donc pas dans le monde mais dans la confrontation entre sa nature irrationnelle et « notre désir éperdu de clarté ». Selon Kierkegaard, il vaut mieux vivre l’absurde que de passer son existence à tenter de le découvrir. En ce sens, « le plus sûr des mutismes n’est pas de se taire mais de parler ».

Quand nos défenses s’effondrent et nos croyances nous encombrent au cours de notre odyssée personnelle, lorsque notre regard posé sur l’horizon ne nous donne aucune indication quant à la suite du voyage, où en sommes-nous, M. Camus ? Peut-être perdus dans le même désespoir que tous ceux qui traversent les océans, dans la clandestinité et la peur, tels les voyageurs de Catalano aux corps défragmentés, symboles du vide de l’exil et du détachement.

Même en lambeaux, j’en atteste, le désir de bonheur et de raison peut survivre. Courant les deux à la fois dans un appel irrésistible, et malgré « le silence déraisonnable du monde », j’aspire à la vie comme un végétal cherche la lumière ou un animal sa pitance. J’ai découvert, dans cet état, que l’espoir ne fait pas vivre, bien au contraire, que certains problèmes n’ont pas de solutions, que la réconciliation devient sans objet quand il n’y a pas eu de rupture. Ballotée entre l’écueil de la jouissance immédiate si mortifère et la flottaison tranquille à l’abri des tempêtes, j’ai trouvé mon salut dans les criques ou sur les grèves immenses où l’on peut se reposer.

Car c’est bien de repos dont nous avons besoin quand l’agitation n’a plus de valeur curative. Se déraciner et s’enraciner de nouveau permet de s’éloigner du malheur, mais ne doit pas nous laisser dans l’illusion d’y avoir définitivement échappé. Il y a des oiseaux qui retournent dans leur cage après s’en être enfuis. L’homme, dépourvu d’ailes, est parfois, malgré lui, contraint à la même trajectoire. L’absurde ne finit comme toute chose qu’avec la mort, c’est vous qui le dites M. Camus et il nous faut l’admettre car, à cette échéance, il ne reste plus de confrontation possible entre l’homme et le monde, l’entre-deux où prospère l’absurde se délite, c’est la fin des hostilités !

Une question de point de vue

En attendant, je me demande qui peut expliquer le monde sans tromper son interlocuteur, même avec les meilleures intentions. Son propre vécu est seul descriptible tout en n’étant pas la vérité. Pourquoi alors chercher à tuer dans l’œuf le point de vue de l’autre, « chacun voit le monde à sa manière », disait Pirandello. L’admettre, même si ce point de vue est philosophiquement discutable, apaiserait les relations interpersonnelles, éradiquerait l’insulte, préviendrait la violence et la contrainte d’une pensée dominante. La diversité n’est-elle pas plus riche que l’uniformité ?

À quelques phrases de la fin de ce billet, je prends conscience, que ma posture, assise, les jambes dans le vide, ressemble à ce que vous qualifiez M. Camus du maintien sur « l’arête vertigineuse. Voilà l’honnêteté, le reste étant subterfuge. » Vous m’apportez là quelque fierté car l’honnêteté a déterminé la plupart des actes de ma vie. Votre pensée a enrichi celle de bien des lycéens, et des adultes qu’ils sont devenus. J’en fais partie. « Ce désir d’unité, cet appétit de résoudre, cette exigence de clarté et de cohésion et l’irréductibilité du monde à un principe rationnel », ce paradoxe je l’ai affronté si souvent qu’il m’a paru une énigme totale et révoltante, sans toutefois déshonorer mes actions, attachée sans cesse à pétrir mon existence pour qu’elle prenne vie.

La diversité n’est-elle pas plus riche que l’uniformité ?

Tel Sisyphe, j’éprouve passions et tourments et redoute les dieux dans leur toute puissance. Malgré cela, je ne laisse jamais l’inachevé en l’état et ponctue mes erreurs ou mes échecs pour ne jamais avoir à les regretter. Je ne soulève plus l’énorme pierre ni ne gravit la pente cent fois recommencée en la roulant. Assise sur l’arête vertigineuse, je contemple à 360° le paysage. Il peut encore m’arriver de gravir et de descendre la montagne, mais sans le rocher devenu trop lourd et le geste trop absurde. Et si mon visage garde les stigmates de la peine qu’il m’a causée, mon esprit et mon cœur sont libérés de ce boulet qui m’a empêchée, faut-il en convenir, de tourner en rond. Mais fut-ce préférable, j’ai trouvé dans ce supplice la force de m’en libérer et, grâce à vous M. Camus et le chemin parcouru par mon propre savoir à la rencontre de votre pensée, j’ai transformé en règle de vie ce qui était invitation à la mort. C’est peut-être en raison de cette influence sur toute une génération que vous êtes encore si vivant, sans doute aussi par cette lucidité si précocement acquise.

Hélène Canadell
Juriste de droit public et psychologue du travail, Hélène Canadell a relié savoirs et expériences au service de l’intérêt général dans de grandes collectivités territoriales.

1 commentaire

  1. texier

    10 décembre 2017 à 14 h 15 min

    Merci pour ce magnifique article !

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