« Mon Camus est une force de vie qui a promis de ne jamais s’éteindre »

« Il n’y a pas de honte à être heureux », écrivait Camus en 1958. À l’âge juvénile où je tournais pour la première fois les pages de Noces, cette simple phrase avait une résonance poignante, presque bouleversante. Ma première rencontre avec Camus était avec un homme heureux.

Au cœur de mon enfance, ma découverte de Camus fut déjà un éblouissement. Je me souviens encore de ce grenier sombre, cette pièce étroite où mes grands-parents entassaient depuis des années les reliques de leurs propres enfants. Seule, au milieu des piles de livres que je renversais, je m’abreuvais de mots, de phrases alambiquées, et parfois de pages entières. Mon premier livre de Camus était un vieil exemplaire de Noces, avec une couverture pâle qui ne tenait qu’à un fil et des pages jaunies dont je sentais les fragrances du passé avec un plaisir incommensurable. Du haut de mes 10 ans, que pouvais-je comprendre de ces discours confus, de ces phrases que ma naïveté embrouillait ? Je ne saisissais en réalité que le rythme des mots semblant glisser d’eux-mêmes, le fleuve de paroles que je me répétais à mi-voix, le cœur battant, comme un ensorcellement. Trop jeunes encore, mes lèvres murmuraient en boucle des pages entières de l’œuvre comme l’on déroule un poème infini. De ce Camus dont je ne savais rien, j’aimais la force des mots qui saisissaient mon cœur d’enfant, cette douleur foudroyante mêlée à un espoir poignant qui refoulaient le décor de ma réalité, puis, enfin, l’écho plein de frissons qui résonnait derrière moi lorsque j’atteignais le point final. À 10 ans, je suis tombée amoureuse du Camus poète ; celui qui se mettait à nu derrière ses mots, les utilisait sans pudeur et faisait trembler le monde du simple bout de sa plume. À l’enfant que j’étais, avec mon maigre bagage culturel et mes questions parfois vaines, Camus me confectionnait un halo impénétrable. Tissé à l’aide de la beauté de ses mots, il me tenait au-delà de ma réalité tout en m’y confrontant sans cesse. Là est tout le paradoxe camusien qui m’avait tant plu : seul au milieu de la foule, et pourtant présent à tout et pour tout.

À partir de là, son ombre ne m’a plus quittée. Pendant longtemps, j’avalais ces textes dont le sens parfois me perdait pour le simple plaisir de saisir le trouble des mots et le bouleversement des phrases. Il fallut atteindre l’adolescence pour que mon Camus s’agrandisse et que je découvre l’écrivain philosophe derrière la magie des mots.

À l’époque où les exemplaires de L’Étranger recouvraient nos pupitres de lycéens, il me semblait redécouvrir celui que je pensais connaître par cœur. « Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » Dès lors que mon esprit se mit à retourner cette phrase dans tous les sens, ma relation avec son auteur prenait un virage dont l’imprévisibilité avait été presque violente. Des mois durant, je cornais et recornais ces romans que l’on prend plaisir à ranger dans les trophées de notre patrimoine sans plus jamais les ouvrir. Du fin fond d’une chambre que j’oubliais, je me surprenais à souffrir à la place de Meursault, à m’apitoyer sur le sort d’un Caligula, à trembler autour de Grand. De Clamence, je relisais plusieurs fois la verve folle, puissante, qui m’apparaissait comme un hurlement au cœur du chaos.

"La Chute", par Albert Camus aux éditions Gallimard.

« La Chute », par Albert Camus aux éditions Gallimard.

Je ne saurais dire pourquoi La Chute fut le texte qui marqua l’époque de mon adolescence. Depuis la première de couverture, dont la face insipide me subjuguait, jusqu’aux textes douloureux, vivants, féroces, qui filaient le long des pages, quelque chose dans ce livre laissa en moi une marque profonde. Il me semble que pour la première fois, je me retrouvais seule face au sort de l’humanité ; et la douleur de l’homme, enrobée de mots séduisants, m’effrayait autant qu’elle me fascinait. À cet âge, mon Camus était devenu une fascination dont je ne pouvais plus me départir. Comme un amant dont on lit les textes en cachette, le cœur battant et les mains moites, je me relevais en pleine nuit pour tourner ces pages que je connaissais par cœur et que je lisais pourtant à voix basse avec le même frissonnement. Combien de fois me suis-je endormie, une phrase encore inachevée peinant sur mes lèvres, la tête pleine des images de plages aveuglées et d’auberges assassines ?

Mon Camus était devenu une fascination dont je ne pouvais plus me départir

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » De cet extrait du discours prononcé à Stockholm en 1957, je me suis taillée un manteau. À l’heure où ma plume se mettait au service de la vérité, où mes ambitions littéraires perdaient leur naïveté chimérique pour devenir plus proches de notre monde qui ne cesse de battre, mon Camus prenait une nouvelle tournure. Au moment où je comprenais que je voulais devenir journaliste, je découvrais le Camus de Combat. Celui qui, loin de se cantonner à son rôle d’écrivain, avait grisé sa plume dans des tribunes cinglantes. Bientôt, le recueil des articles de Combat est devenu mon livre de chevet. Je dévorais ses éditoriaux avec la même passion incandescente des fidèles lisant les versets et m’émouvait sans cesse de sa justesse autant que de sa justice. Que notre monde manque de journalistes camusiens ! Que nous sommes loin de ces écrits vivants, pleins d’humanité, où l’on osait prôner les quatre piliers : vérité, lucidité, ironie, obstination. Plus je mûrissais, plus cet idéal camusien devenait celui que je cherchais à faire renaître. Parce qu’après avoir aimé l’auteur et épousé le poète, je m’apercevais que mon Camus était aussi un homme d’actualité, ancré dans notre époque autant que dans la sienne. À travers sa lecture, je retrouvais les réponses de nos propres maux.

À 18 ans, passer une journée sans lire une ligne de Camus m’était impossible. En l’espace de quelques années, la découverte croissante que j’en avais fait l’avait rendu essentiel à mon existence, dans ses côtés sentimentaux comme professionnels. Tantôt dans son ombre, tantôt à son côté, j’errais dans son sillage en m’efforçant de marcher dans ses pas. De cet homme public que j’avais découvert par hasard des années plus tôt, j’en faisais un ami intime et entrais sans retenue dans sa personnalité. Enfance, amours, amitiés, il m’était devenu naturel de tout connaître de celui qui guidait mon parcours existentiel. Plus encore, alors que la pudeur aurait dû m’en retenir, je vivais pleinement les passages les plus passionnés de sa vie.

C’est que mon Camus n’est pas un homme public. Mon Camus n’est pas seulement écrivain, ni même philosophe, encore moins journaliste. Au-delà de ces vocations, mon Camus est avant tout un homme dans toute sa nudité. Il est une croyance infinie dans les possibilités de l’homme, celui même qui écrit dans La Peste qu’il y a chez nous « plus de choses à admirer qu’à mépriser ». Mon Camus est une force de vie qui a promis de ne jamais s’éteindre ; son ombre foule encore notre époque où l’on répète les erreurs de la sienne. Il est une lueur au cœur de l’insensé et de l’insensible ; il est cette prouesse venue écarter la résignation de tous nos chemins. De l’enfant que j’ai été à l’adulte que je deviens, Albert Camus est cette lucidité infaillible qui perce la nuit de nos indifférences. Il est ce murmure d’espoir qui résonne sans cesse au cœur de l’humanité.

(Toutes les œuvres de Camus citées dans ce texte sont publiées aux éditions Gallimard.)

Charlotte Meyer
Ancienne stagiaire chez The Dissident, Charlotte Meyer est étudiante à l’IEP de Paris dans l’objectif de devenir journaliste. Elle dirige depuis sa création en 2016 le média jeune "Combat", en hommage à Albert Camus.

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