La rédemption par le souvenir

Le 7 décembre 1970, en visite officielle en Pologne, Willy Brandt tombe à genoux devant le monument aux morts du ghetto de Varsovie.

Le 7 décembre 1970, en visite officielle en Pologne, Willy Brandt tombe à genoux devant le monument aux morts du ghetto de Varsovie.

À propos des Lettres à un ami allemand  d’Albert Camus (1943-1944), Gallimard, 1948.

Fin juillet 2017, j’ai pris le train de Berlin à Genève. C’était un long voyage et j’en ai profité pour relire plusieurs textes de Camus, cherchant un angle pour l’article que m’avait demandé Rémy Degoul pour The Dissident. Parmi eux, les quatre Lettres à un ami allemand, datant de 1943 et 1944, où Camus s’adresse en tant que résistant français à un jeune nazi fictif dont il conspue l’idéologie, célébrant les vertus de l’Europe combattante libre. Fille d’un antinazi, mais ayant fait ma vie surtout en Allemagne, où je suis depuis plus de vingt ans, j’ai toujours été fascinée par le parcours effectué par les Allemands pour devenir, au XXIe siècle, des démocrates hors pair, probablement les citoyens européens les plus engagés pour la défense des droits humains et pour la paix. Quel était leur secret ? Et pourquoi n’écrirais-je pas une réponse à Camus, me mettant dans la peau d’une Allemande d’aujourd’hui ? J’en parlais à une inconnue qui avait pris place en face de moi à Berlin dans le train qui filait vers la Suisse.

« Non !, m’a-t-elle répondu. C’est à vous de répondre, nous on ne peut pas.

– Pourquoi ?

– Parce que nous, nous ne pouvons et ne voulons pas nous vanter de ce que nous avons peut-être accompli. Il faut que nous restions humbles et attentifs à tous les dérapages. Qui sait si nous ne glisserons pas à nouveau ?

–  Je trouve que votre démocratie a les reins solides !

– Vous ne comprenez pas. Ce n’est pas seulement le pays qui a un passé, mais tous les citoyens. Nous n’avons pas fini de régler nos comptes avec nous-mêmes. Tenez, moi, par exemple, ce n’est qu’à 20 ans que j’ai enfin commencé à me poser des questions sur ma famille. Par exemple : pourquoi n’avais-je aucun parents du côté de mon père ? Chez nous, personne n’en parlait. Alors, un jour, je suis allée aux archives d’État et j’ai découvert la vérité. Mon grand-père avait commis un “suicide élargi”.

– C’est-à-dire ?

– Eh bien, comme Goebbels. Début mai 1945, il a empoisonné ses enfants (tous mes oncles et tantes), sa femme, et il s’est ensuite tué lui-même. Seul mon père en a réchappé, car il était prisonnier de guerre des Anglais à ce moment-là. C’est grâce aux Anglais que j’ai pu naître. Pourquoi n’ai-je pas cherché à savoir plus tôt ? »

Nous avons parlé pendant des heures, c’était fascinant. Et, à la fin, j’ai compris que c’était bien à moi, l’étrangère, d’écrire non pas une réponse à Camus, mais une prolongation de ses Lettres. Car le voyage des Allemands est exceptionnel et une leçon pour le monde. Que Camus me pardonne cet addendum qu’il aurait mieux écrit lui-même, s’il avait vécu.

 Le Mémorial

J’aurais aimé me promener à Berlin avec vous, Albert Camus, comme je l’ai fait cet hiver de 2006 avec mon père. Il neigeait. Il portait un large manteau noir et marchait à l’aide de béquilles sur le sol gelé. On aurait dit un grand échassier, peu à l’aise et précautionneux sur ses jambes amaigries, mais son esprit planait encore, survolant les époques, cherchant ses repères dans cette ville qu’il avait sillonnée très jeune diplomate suisse en 1942 et 1943, où il n’avait jamais voulu retourner depuis. Fervent antinazi, il avait fréquenté à l’époque les cercles d’opposants, sorti un couple de juifs allemands des prisons de la Gestapo et empêché l’arrestation d’un officier américain. Découvert, il fut sauvé par sa nationalité : le gouvernement hitlérien n’assassinait pas les fonctionnaires helvétiques. La Suisse était aussi utile au Troisième Reich qu’aux Alliés. Mon père fut donc simplement expulsé d’Allemagne, ce qui m’a permis de naître et de m’adresser à vous aujourd’hui.

Il avançait, plusieurs mètres devant moi, dans les allées étroites du Mémorial de l’Holocauste, immense champ de stèles situé au centre historique et politique du pouvoir, entre la porte de Brandebourg, le Reichstag et les bâtiments gouvernementaux. Un quadrillage de blocs de béton parfaitement lisses, d’épaisseur identique, mais dont la hauteur varie de zéro à près de cinq mètres, « un système supposé ordonné, mais qui a perdu le contact avec la raison humaine et qui sème la confusion », a expliqué l’architecte Peter Eisenman. « Un lieu sans information, où les visiteurs s’enfoncent à mesure qu’ils s’approchent du centre, comme avalés par la masse grise. Leurs têtes disparaissent, puis le reste. »[1]

Mon père s’est adossé à l’une des colonnes les plus hautes, au milieu du labyrinthe. Nous sommes restés là un moment, chacun dans ses pensées. Puis il m’a dit : « Regarde, même ici, on voit la ville au bout de chaque allée. Le Tiergarten, Unter den Linden, l’Adlon… On est dans le présent. Mais un présent qui contient le passé. Confronter le passé, l’étudier, rendre hommage aux victimes, accepter sa responsabilité, c’est le seul moyen de s’en sortir. L’Allemagne a compris cela… Et ne crois pas que cette omniprésence du rappel des crimes soit mortifère. Au contraire : elle est la clé de la démocratie ! Plus les Allemands s’approchent de cette période monstrueuse et la condamnent, plus ils s’en éloignent et s’en libèrent. »

Je pense à cet après-midi berlinois glacé en relisant vos quatre Lettres à un ami allemand, cher Camus, écrites en 1943 et 1944, quand mon père était à Berlin. Vous y condamniez la violence, le fanatisme et la folie dominatrice de votre correspondant fictif et de ses maîtres, et célébriez par contraste la justice, la modération et la résistance à l’oppression. Vous annonciez l’Europe salutaire, notre « grande patrie… qui a toujours été notre meilleur espoir ».

Vous y condamniez la violence, le fanatisme et la folie dominatrice de votre correspondant fictif et de ses maîtres, et célébriez la justice, la modération et la résistance à l’oppression

Lorsqu’un accident vous a emporté en janvier 1960, l’Allemagne entamait à peine le voyage qui l’a menée du déni à ce qu’on appelle ici la culture de la mémoire, dont la devise pourrait être : « Je me souviens, donc je suis. » Car une fois guéri, le pays a choisi de se considérer comme tout juste convalescent, susceptible de rechute. « C’est arrivé, cela peut donc arriver de nouveau », lit-on à l’entrée du centre d’information du Mémorial. Cette phrase de Primo Levi est entrée dans les esprits. L’Allemagne porte une telle attention à ses valeurs humanistes, qu’elle a aujourd’hui moins de chance de sombrer que n’importe quel autre État européen. Moi qui y suis entrée à reculons, pleine de préjugés et de soupçons il y a vingt-cinq ans, je ne souhaite plus vivre ailleurs. J’y ai découvert davantage de tolérance, de liberté, d’altruisme, d’humilité et de lucidité que n’importe où ailleurs. Pourvu que cela dure. Rien n’est jamais acquis. Rien.

Ce parcours allemand vous aurait certainement passionné. Et peut-être auriez-vous écrit de nouvelles lettres, exhortant désormais la France et les autres pays du monde à explorer les ombres de leur propre histoire et à en accepter la responsabilité : non pas pour s’humilier, mais pour grandir et se libérer, et pour tirer les leçons politiques qui s’imposent. À lire les critiques acerbes – à gauche comme à droite – adressées au chef de l’État français à l’issue de son discours du 17 juillet 2017 sur la rafle du Vel d’Hiv, il y a du travail à faire dans l’Hexagone.

 Vers la confrontation du passé

Le voyage des Allemands vers eux-mêmes a été long, souvent ardu, et il n’a eu lieu qu’en Allemagne occidentale.[2] Il passe par le déni de l’après-guerre et des années 1950 : la guerre, c’est tabou, sauf pour demander qui a survécu, qui est prisonnier et qui a été bombardé. Le peuple s’imagine en victime, comme tout le monde : villes rasées, occupation, 11 millions de réfugiés, un tiers du pays perdu ! Alors, on tire un trait et on reconstruit. D’ailleurs, « on ne savait pas ».

L’enseignement de l’histoire à l’école s’arrête officiellement en 1933. Et si l’on parle malgré tout du Reich et de son esprit malin, Hitler, c’est comme d’un phénomène démoniaque extérieur qui a surgi, sévi et pris fin. À force de vouloir tourner la page, la société allemande issue de la guerre est figée, la jeunesse étouffe. En surface, c’est le miracle économique de l’ère Adenauer, en profondeur l’asphyxie. On ne sait plus ce que signifie « Auschwitz ».

Le résultat de ce mensonge national est la survivance de cercles racistes et nationalistes, qui finissent par commettre l’irréparable en 1959, avec une vague de vandalisme antisémite à Düsseldorf et Cologne, où des synagogues et des tombes juives sont couvertes de croix gammées et de slogans assassins. Le peuple est choqué. Le gouvernement, anxieux pour l’image du pays, change de cap et pénalise l’incitation à la haine raciste, nationale ou religieuse.

Le voyage continue avec Fritz Bauer, le grand procureur général de Francfort, qui entame à lui tout seul au début des années 1960, malgré l’opposition de ses collègues, la lutte contre les criminels de guerre nazis. D’abord Eichmann, dont il a découvert la cachette en Argentine. Il prévient les Israéliens et les aide à organiser son enlèvement, espérant qu’il sera jugé en Allemagne. Mais le Mossad emmène Eichmann à Jérusalem. Le procès a un retentissement mondial. Même à distance, les jeunes Allemands découvrent les exactions de leurs parents.

Fritz Bauer au procès d’Auschwitz.

Fritz Bauer au procès d’Auschwitz.

Bauer s’attaque ensuite aux tortionnaires de l’univers concentrationnaire : ce seront les célèbres « procès d’Auschwitz » à l’encontre des dirigeants et gardiens du camp. Les crimes du Troisième Reich sont décrétés imprescriptibles. Le grand déballage commence.

La prochaine étape, 1968, commence comme ailleurs par l’opposition à la guerre du Vietnam, la révolte contre l’ordre ancien, le désir de justice et de paix. Mais les jeunes Allemands se sentent en outre trahis par le silence de leurs parents. Il y a un terrible antagonisme intergénérationnel. Ils exigent la vérité dans tous ses détails. Puisqu’on ne peut comprendre les infamies du Troisième Reich, il faut au moins tout dévoiler et n’épargner personne, ni les criminels, ni les sympathisants ni ceux qui ont simplement laissé faire. Pourquoi si peu ont-ils résisté ? Pourquoi l’antisémitisme, présent partout en Europe, a-t-il dérivé à ce point justement en Allemagne ?[3]

La revendication de transparence et d’autocritique nationale est bientôt reprise par une grande majorité d’Allemands. Ils trouvent un champion en la personne de Willy Brandt, qui devient chancelier en 1969. Brandt : le prolétaire, le socialiste, l’innocent (recherché par la Gestapo dès la première heure, il a passé en Norvège les douze années qu’a duré la dictature nazie), le maire légendaire de Berlin-Ouest qui a tenté en vain de s’opposer à la construction du mur. Il subjugue les foules sans les fanatiser. Il est charismatique, visionnaire, émotif, envoûtant, passionné. Quasiment l’inverse d’Angela Merkel, ce qui ne diminue pas celle-ci, mais dit beaucoup sur le changement d’époque et de contexte. Le 7 décembre 1970, en visite officielle en Pologne, Willy Brandt tombe à genoux devant le monument aux morts du ghetto de Varsovie. L’image fait le tour du monde. Le geste est interprété comme la reconnaissance définitive et absolue, non seulement de la culpabilité allemande et de son repentir, mais aussi des frontières d’après-guerre. On ne tentera plus jamais de reconquérir les terres perdues. La nouvelle Allemagne naît au plus tard ce jour-là.[4]

La revendication de transparence et d’autocritique nationale est bientôt reprise par une grande majorité d’Allemands

Dans les lycées, on lance un programme d’histoire intensif, qui ne cache rien des horreurs perpétrées et qui explore tous les mécanismes de la dictature, notamment la planification et l’exécution des actions meurtrières des SS, de la Gestapo et des militaires, établissant une véritable « topographie de la terreur »[5]. On transforme les anciens camps en musées, on forme des pédagogues, on construit des mémoriaux, on poursuit les criminels de guerre, la télévision diffuse des documentaires en boucle. En 1978, l’Allemagne entière regarde la série américaine Holocauste : histoire de la famille Weiss. L’effet de cette fiction – souvent critiquée pour son aspect mélodramatique et parce qu’elle semble inapte à montrer l’atrocité – est explosif. La confrontation du passé devient une priorité absolue de la politique, de l’éducation et de la culture.

Willy Brandt tombe à genoux devant le monument aux morts du ghetto de Varsovie, le 7 décembre 1970.

Willy Brandt tombe à genoux devant le monument aux morts du ghetto de Varsovie, le 7 décembre 1970.

Le 8 mai 1985, 40e anniversaire de la victoire alliée, le président Richard von Weizsäcker s’adresse au Parlement et entérine définitivement le credo de la nouvelle Allemagne : « Plus jamais Auschwitz ! »

« Ce que nous devons à la jeunesse, nous les aînés, ce n’est pas la réalisation de rêves, mais la franchise. Nous devons aider ceux qui sont plus jeunes que nous à comprendre pourquoi il est d’une importance vitale de garder bien vivant le souvenir. Notre histoire nous a permis d’apprendre de quoi était capable l’homme. C’est pourquoi nous ne devons pas nous imaginer que nous soyons devenus différents et meilleurs. Nous restons menacés en tant qu’êtres humains. Mais nous avons la force de surmonter les menaces chaque fois qu’elles se présentent… Les jeunes Allemands sont responsables de ce qu’il adviendra de l’histoire dans le contexte de l’histoire. »

La politique allemande et l’éducation citoyenne sera désormais toujours dictée par ce « plus jamais », dans tous les domaines : haine du nationalisme et de ses symboles, pacifisme, poursuite existentielle de la coopération avec les partenaires européens, méfiance à l’égard du pouvoir, tolérance religieuse et culturelle, accueil des réfugiés, refus des expériences biotechnologiques controversées, soutien à Israël (mais aussi, en coulisse, action humanitaire dans les territoires palestiniens).

La confrontation permanente du passé est devenue la pierre angulaire de l’identité allemande. Elle n’a plus rien de culpabilisant. Et pour cause : tous les acteurs de l’époque ont disparu. L’immense majorité des Allemands n’a pas connu la guerre, sauf en tant qu’enfant. Elle n’a rien à se reprocher. La « culture de mémoire », loin d’humilier et de salir, est une source d’idéal et d’engagement : dans une Europe où l’on sent trop d’indifférence envers les acquis de l’après-guerre – la paix, les droits humains, l’État de droit, la démocratie socio-libérale, le droit d’asile –, les Allemands font figure de missionnaires.

La confrontation permanente du passé est devenue la pierre angulaire de l’identité allemande

On attribue souvent à leur prétendue discipline et au labeur leur succès économique actuel. Je crois pour ma part qu’il est plutôt dû à leur engagement et à leur conscience des enjeux politiques et sociaux de notre époque. Au lieu de les plonger dans le passé, le souvenir les tourne vers le futur et les dynamise. Il y a au moins trois domaines où cela est évident : la construction européenne, l’écologie et l’accueil des réfugiés, vis-à-vis duquel l’Allemagne est une véritable pionnière. Angela Merkel, chancelière de droite, a sorti le pays du nucléaire, démarré le « tournant énergétique » vers le renouvelable, accueilli en 2015 plus d’un million de réfugiés, et continue à les recevoir au rythme d’environ 250 000 par an. En ôtant toute consigne de vote aux députés de son parti, l’Union démocrate chrétienne (majoritaire et traditionnellement catholique), elle a permis le passage de la loi autorisant le mariage pour tous.[6] Et cela, avec le soutien très majoritaire de la population allemande.

En 2015, lors du grand afflux de réfugiés en Allemagne, les supporters des clubs de football manifestaient leur approbation par de grandes banderoles et la distribution de centaines de billets gratuits aux nouveaux venants. Ici, ceux du BV Borussia Dortmund.

 

Je termine ce petit voyage historique avec l’une de vos Lettres, Albert Camus, consacrée à l’Europe. Vous y trouviez nos racines, notre génie et la clé de notre futur. J’aimerais vous citer en entier mais je me contenterai de ce passage :

« L’Europe sera encore à faire. Elle est toujours à faire. Mais du moins elle sera encore l’Europe. Rien ne sera perdu […] C’est une terre magnifique faite de peine et d’histoire. Je recommence ces pèlerinages que j’ai faits avec tous les hommes d’Occident : les roses dans les cloîtres de Florence, les bulbes dorés de Cracovie, le Hradschin et ses palais morts, les statues contorsionnées du pont Charles sur la Vltava, les jardins délicats de Salzbourg. Toutes ces fleurs et ces pierres, ces collines et ces paysages où le temps des hommes et le temps du monde ont mêlé les vieux arbres et les monuments ! Mon souvenir a fondu ces images superposées pour en faire un seul visage qui est celui de ma plus grande patrie. »

 De retour au Mémorial

Je suis retournée à l’aube au Mémorial de la Shoah. Vide en raison de l’heure matinale. Une journée magnifique s’annonçait. L’air était encore frais et, comme toujours dans cette métropole qui reste un grand village, on entendait les oiseaux chanter. Plus tard, le lieu serait envahi de touristes, d’amoureux enlacés, d’enfants qui jouent et de visiteurs qui méditent. Le mémorial n’est pas un temple. On y fait ce qu’on veut. C’est le lieu de tous les contrastes. Le souvenir de l’horreur, la paix des stèles, la ville qui vibre, le ciel serein, les arbres à l’horizon.

J’ai marché dans une ruelle et au lieu de la silhouette de mon père décédé, je vous ai imaginé, Camus, assis sur une stèle, griffonnant dans l’un de vos fameux carnets.

C’est le lieu de tous les contrastes. Le souvenir de l’horreur, la paix des stèles, la ville qui vibre, le ciel serein, les arbres à l’horizon

« Réfugiés : des centaines de bénévoles actifs dans chaque foyer. Gratitude réciproque. Les migrants donnent une chance aux Allemands de prouver qu’ils ont changé. Et au sein d’une population autochtone déclinante, ils seront une force dynamique et travailleuse à l’avenir. Jeunesse idéaliste, engagée pour les droits humains et l’environnement : résistance ex post facto ? Beaucoup d’intensité, une certaine irrationalité peut-être : pourvu qu’elle ne dérive pas. Europe : existentielle. Ne veulent pas dominer. Besoin de l’alliance avec la France. Politique internationale : quoiqu’ils fassent, trop ou pas assez, on les soupçonne et le passé resurgit. (Merkel peinte en officier nazi à Varsovie et Athènes.) Ils encaissent. Berlin : séduisante, ouverte, fauchée, pétrie de politique, de culture et d’histoire. Ville horizontale aux grandes artères, beaucoup d’espace, beaucoup de vert, on voit loin. Le passé est partout. Mais il est si lourd qu’on se lance vers le futur, porteur d’espoir. » 

Chimères. Vous n’êtes plus là. Mais vos œuvres ont lancé une dynamique. Les Lettres à un ami allemand résument votre appel : vérité, révolte, droits humains, mesure, coexistence, solidarité, Europe unie… En Allemagne aussi, le souvenir nourrit une énergie créatrice : le passé finira sans doute par s’éloigner, mais la culture qu’il a fait naître durera. Comme dit le proverbe juif cité en 1985 par Weizsäcker : « Vouloir oublier prolonge l’exil, et le secret de la rédemption est le souvenir. »

[1] Les informations se trouvent dans un centre souterrain, où l’on suit à travers le destin de plusieurs familles les étapes de la « solution finale » et où les noms de toutes les victimes juives connues sont récités en boucle, comme à Yad Vashem.

[2] En RDA, les Soviétiques créèrent une fiction : les fascistes, c’étaient les Occidentaux. Les Allemands de l’Est étaient en quelque sorte transfigurés par leur passage forcé au communisme, lavés de toute faute. Ils apprenaient tout sur la guerre et sur les camps, certes, mais en tant que vainqueurs et libérateurs. Le résultat de cette éducation politique particulière, on l’a vu après la chute du mur et la réunification de l’Allemagne : Pegida, le mouvement populiste de droite anti-immigrants, c’est en ex-RDA ; les groupuscules néonazis, c’est essentiellement en ex-RDA ; les policiers qui arrêtent deux adolescents pour s’être battus avec deux autres qu’ils voulaient empêcher de brûler un livre sur la chaussée – il s’agit du Journal d’Anne Frank – et qui affirment en interrogatoire n’avoir jamais entendu parler de la jeune martyre, c’est en ex-RDA. Le gouffre entre l’Est et l’Ouest va progressivement se combler dans ce domaine comme tous les autres, mais le contraste avec le travail effectué en RFA est saisissant. La suite de mon texte parle donc uniquement de ce qui a été réalisé en Allemagne fédérale jusqu’à 1989, puis dans l’Allemagne réunie.

[3] Il y avait de l’idéalisme mais aussi de la haine chez les soixante-huitards allemands, et cela mena à la violence, surtout avec la Fraction armée rouge (RAF). Les vieux démons n’étaient pas morts dans les ex-pays fascistes – l’Italie avait ses Brigades rouges, l’Espagne son ETA. Comme « l’ami allemand » de Camus, les militants extrémistes allemands, italiens et espagnols estimèrent que la fin justifiait les moyens, qu’ils pouvaient et devaient tuer au nom de leur idéologie, liquider des symboles, déshumaniser. (Au passage, quelle tragique ironie que l’assassinat par la RAF d’Alfred Herrhausen, le chef de la Deutsche Bank, un homme qui avait décidé de supprimer la dette des pays en voie de développement et qui plaidait pour une sorte de perestroïka et de glasnost bancaires, au nom de la responsabilité morale des grandes institutions financières.) Camus, qui condamne dans ses Lettres cette conception brutale et cruelle d’une prétendue justice, en aurait frémi, d’autant plus qu’on découvre aujourd’hui l’infiltration de la RAF par l’infâme Stasi, la police secrète est-allemande, qui tirait les ficelles.

[4] Au début des années 2000, mon père rencontra le chancelier Helmut Kohl, au moment où ce dernier soutenait l’élargissement de l’Union européenne vers l’est (l’Europe à 25). « Voyez-vous, lui dit Kohl, les frontières de 1945 sont inaliénables. L’Allemagne a définitivement renoncé à ses anciens territoires prussiens. Les frontières ne changeront plus jamais, mais au sein d’une Europe toujours plus unie, elles deviendront insignifiantes. »

[5] Ce nom est repris pour le musée construit à Berlin sur les ruines des quartiers généraux de la Gestapo, des SS et de la Sécurité du Troisième Reich.

[6] Vote parlementaire du 30 juin 2017.

Dominique Caillat
Dominique Caillat est auteure et metteure en scène de théâtre, journaliste et photographe. Elle s’est installée en Allemagne au milieu des années 1990, où une quinzaine de ses pièces ont été produites. Elle vit aujourd’hui à Berlin et prépare un roman sur fond de dictature soviétique stalinienne.

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