« J’ai pris la mesure du rôle de l’écrivain à la lumière de l’œuvre de Camus »

Barcelone. "En Catalogne, Albert Camus est assurément l’un des auteurs français qui fascinent le plus". Photo Flickr/Bert Kaufmann

Barcelone. "En Catalogne, Albert Camus est assurément l’un des auteurs français qui fascinent le plus". Photo Flickr/Bert Kaufmann

J’ai découvert Albert Camus, très jeune. En sixième, on nous a fait étudier L’Étranger. Je me rappelle ne pas comprendre l’absurde, être heurtée dans ma sensibilité par cette froideur, par ce récit dur. Je n’avais pas encore les clés, je n’avais pas la maturité. J’ai donc laissé cet auteur de côté pendant quelques années jusqu’à ce que l’on me conseille La Peste. Ce roman m’a happée ; je me souviens des sensations et images que cette œuvre m’a procurées.

Après le Camus écrivain, c’est le Camus dramaturge qu’il m’a été donné de connaître avec Caligula, cette pièce de théâtre passionnante et terrifiante. Puis, il y a eu cet ami qui m’a confié avoir été métamorphosé par Le Mythe de Sisyphe, ce qui m’a poussé à m’intéresser au Camus philosophe…

Mais c’est lorsque je me suis installée à Barcelone que Camus est véritablement devenu important pour moi. En Catalogne, il est assurément l’un des auteurs français qui fascinent le plus. Le peuple catalan lui voue presque un culte. Je me suis demandée pourquoi il suscitait un tel engouement. Je voyais combien la littérature française était la référence mais je ne savais pas encore pourquoi.

Grâce aux écrivains et artistes de l’époque, aux livres d’histoire et aux récits des Catalans, j’ai pu percer les arcanes de la guerre d’Espagne. J’ai ainsi appris l’engagement sans faille de Camus envers les républicains espagnols et sa volonté farouche d’éveiller les consciences, en France, au sort qui leur était réservé. Passionnée par la Seconde Guerre mondiale, j’ai réalisé que dans les colloques et les cours auxquels j’assistais ainsi que dans les livres que j’explorais, Camus était systématiquement cité. Au cours des années 1944-1945, il a consacré huit éditoriaux du journal Combat à la cause des républicains espagnols. Sa clairvoyance lui avait fait percevoir d’emblée que le drame de l’Espagne n’était que les prémices d’un drame encore plus vaste. Il a d’ailleurs déclaré : « Le 19 juillet 1936 a commencé en Espagne la Seconde Guerre mondiale. » 

le combat politique de Camus n’était autre que le reflet de son combat pour la liberté humaine

C’est par le prisme de son regard que l’Histoire s’est éclairée dans mon esprit. Et j’ai compris que le combat politique de Camus n’était autre que le reflet de son combat pour la liberté humaine. Car c’est de son humanisme qu’a découlé son engagement journalistique, philosophique, littéraire… Alors, quand j’ai eu la chance de rencontrer l’écrivain et éditeur Roger Grenier, en 2014, dans l’enceinte des éditions Gallimard, pour m’entretenir de mon premier roman, Le Frère, Camus est venu instantanément dans la discussion. Nous aurions pu nous contenter de parler de mon livre – la raison de ma venue dans son bureau – mais avec un homme d’une telle sagacité, d’une douce ironie et à la vie hors du commun, c’était impossible. J’avais soif de son témoignage sur Camus. Ainsi, j’appréhendais pour la première fois l’homme, celui pour qui la fraternité était une valeur fondamentale, le socle même de la vie. Roger Grenier m’a raconté comment Camus l’avait fait entrer au journal Combat et comment, en observant les autres qui avaient tous « la manie de l’écriture », il s’était mis à écrire. Il m’a révélé que c’est Camus qui l’a édité chez Gallimard avant de lui-même entrer dans la maison. C’est donc au contact de Camus que la vocation de Roger Grenier s’est dessinée. Lorsqu’il m’a raconté avoir pris part à la Libération de Paris avec la 2e division blindée au côté du Général Leclerc, j’ai été soudainement émue. En effet, mon histoire personnelle résonnait avec celle de cet homme, puisque mon grand-père en avait également fait partie. Que cet homme, qui avait vécu ce moment – historique – et qui avait peut-être côtoyé mon grand-père, ait été un proche de Camus, faisait pénétrer tout à coup Camus dans ma sphère privée, il devenait un « proche ». Depuis lors, j’ai une affection toute particulière pour lui. Et plus j’entends des récits sur lui, plus j’examine ses textes, plus je me rends compte à quel point il est essentiel à ma vie.

La couverture de l'Homme révolté (Gallimard) d'Albert Camus, illustrée par la peinture d'Oswaldo Guayasamin.

La couverture de l’Homme révolté (Gallimard) d’Albert Camus, illustrée par la peinture d’Oswaldo Guayasamin.

Il y a deux ans, dans une librairie à Barcelone, j’ai trouvé L’Homme révolté avec la peinture de Las Manos del Grito d’Oswaldo Guayasamin, en couverture, qui évoque Guernica. Sa lecture a été décisive. Je concevais que le « ressentiment » dont j’avais souffert s’était mué, avec le temps, en une « révolte ». Camus m’a alors fait prendre conscience que j’étais la femme révoltée.

Il y a quelques mois, l’une de mes amies m’a offert Les Justes. J’ai été bouleversée par le fond comme par la forme, par sa capacité à dévoiler toute la complexité humaine dans une langue aussi épurée. Cette pièce – d’une actualité brûlante – interroge et dérange, elle fait se poser la question du sens du terrorisme…

Et puis, il y a eu la récente découverte de LArtiste et son temps, issu du Discours de Suède, lors de la réception de son prix Nobel de littérature en 1957. Camus y définit sa vision de l’artiste « embarqué » avec une acuité hors du commun. Il affirme que l’art ne doit pas être une source d’isolement pour l’artiste – bien que la solitude soit une condition sine qua non – mais doive au contraire l’unir aux autres hommes, une conclusion à laquelle je suis récemment parvenue.

J’appréhendais pour la première fois l’homme, celui pour qui la fraternité était une valeur fondamentale, le socle même de la vie

C’est à la lumière de l’œuvre de Camus et de son parcours que j’ai pris la mesure du rôle de l’écrivain. Il m’a permis, en quelque sorte, de m’assumer en tant qu’écrivaine. Il est à la fois un modèle, un réconfort, un ami, une promesse aussi. Celle qu’il faut toujours oser – oser dire, oser lutter, oser être soi –, même lorsque l’on pourrait croire que les combats sont perdus d’avance. Car si on ne se révoltait pas, on ne pourrait pas se regarder en face, on ne pourrait pas être fier de soi, on ne pourrait pas être en paix. On ne sait jamais les graines que l’on sème et Camus est l’exemple que les combats politiques, philosophiques, littéraires, humanistes valent toujours la peine d’être menés. Car qui sait si les mots un jour prononcés, écrits ne sauveront pas quelqu’un du désespoir ?

Je terminerai donc par remercier Camus pour l’homme qu’il a été, qu’il a osé être malgré les immenses difficultés, peines et déceptions. Car nul engagement n’est exempt de souffrance et c’est sûrement parce qu’il était doté d’une grande empathie et sensibilité que la souffrance humaine lui était insupportable. En somme, en cherchant à libérer l’être humain de ses chaînes, il a été l’homme Juste.

Eva Byele
Ma quête de sens, l’écriture sous toutes ses formes : roman, poésie, carnet, en France, à Barcelone ou ailleurs. Faire vivre la littérature, la lire à voix haute, sur scène et la partager… www.evabyele.com

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